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La propagande nationaliste arménienne recycle encore une fois un faux document

Ecrit par Maxime Gauin, 2013-10-09 11:33:29


Le très nationaliste site armenews.com nous rapporte, non sans un certain retard, que « Rodney Dakessian, docteur en droit public de l’Université Jean Moulin à Lyon, avocat inscrit au barreau de Beyrouth depuis, 2009, a présenté publiquement, le 14 décembre 2012 une thèse intitulée : Les effets juridiques des massacres commis contre les Arméniens en 1915 et leurs possibles modes de résolutions judiciaires et extrajudiciaires. » De façon assez remarquable, le site ne donne aucune précision sur la partie proprement juridique du texte, laissant son lecteur dans l’ignorance — je renvoie, pour une discussion de ces aspects juridiques, à l’article que j’ai coécrit l’an dernier avec Pulat Tacar dans l’European Journal of International Law, revue éditée par les Presses universitaires d’Oxford, avec le soutien de l’université de New York et de l’Institut universitaire européen de Florence.

Le seul point qui semble digne d’intérêt pour armenews.com, c’est un assez bref passage, où M. Dakessian prétend démontrer l’existence d’une extermination systématique des Arméniens ottomans, organisée par le gouvernement du Comité union et progrès (CUP, au pouvoir de 1908 à 1912, puis de 1913 à 1918, communément désigné comme « les Jeunes-Turcs »). L’argument principal qui est employé, c’est le prétendu « compte-rendu d’une réunion secrète » entre dirigeants du CUP, qui « s’est très certainement tenue en janvier 1915 » (lecteurs, faites attention à cette date, elle est importante), et qui est communément appelé « les Dix commandements du Comité Union et progrès ».

Les « Dix commandements », un faux grossier

L’historien canadien Gwynne Dyer a démontré dès 1973 que les « Dix commandements » (un texte non daté, non signé) sont un faux. Voici ses principaux arguments :

1) Le déplacement forcé a, pour l’essentiel, commencé plusieurs mois après la prétendue réunion dont les « Dix commandements » seraient la décision : « même le système administratif ottoman n’était pas, d’ordinaire, aussi lent. »

2) Les faux documents fourmillaient à İstanbul en 1919-1920, et, de façon encore plus significative, Londres n’a jamais demandé « l’original ».

3) L’informateur qui a proposé « l’original » était connu du haut-commissariat britannique pour avoir fabriqué un faux télégramme de Cemal Paşa, numéro 3 du régime jeune-turc.

4) Les « Dix commandements » n’ont pas du tout été utilisés lors de l’enquête britannique sur les dignitaires ottomans arrêtés à İstanbul en 1919-1920 et internés à Malte, jusqu’en 1921. Or, les enquêteurs britanniques se plaignaient, précisément, de n’avoir aucun document ottoman qui prouverait l’implication des détenus dans des massacres d’Arméniens [1].

M. Dyer répondait au très proarménien Christopher Walker, qui n’est plus jamais appuyé sur les « Dix commandements » après avoir lu la réponse [2]. Donald Bloxham, professeur d’histoire à l’université d’Édimbourg et partisan résolu de la qualification de « génocide arménien », a écrit pour sa part :

« Les historiens les plus sérieux considèrent ce document comme d’une authenticité au mieux douteuse, et qu’il s’agit probablement d’un faux. […] Celui qui a remis ce document aux Britanniques le leur a vendu en février 1919, une époque où beaucoup de faux documents étaient en circulation [3]. »

Mais il y a plus. Selon l’informateur qui a remis ce faux document aux Britanniques, en 1919, la réunion a eu lieu en décembre 1914 ou en janvier 1915. M. Dakessian, lui, en tient pour janvier 1915, comme il a été vu plus haut, et il pousse aussi l’amabilité jusqu’à soutenir (comme l’a fait avant lui l’informateur) que Bahattin Şakir (qu’il orthographie, à la française, Chakir), était présent. Or, malheureusement pour M. Dakessian et ses devanciers, Şakir n’était pas, ni en décembre 1914, ni en janvier 1915, à İstanbul, lieu allégué de la réunion imaginaire, mais à Erzurum, jusqu’au 13 mars 1915 [4]. Sauf à démontrer que Şakir possédait le don d’ubiquité, nous avons là une preuve supplémentaire que les « Dix commandements » ne sont qu’un faux.

Une analyse du contenu confirme que c’est un faux grossier, dont le ou les auteur(s) étai(en)t assez peu soucieux de vraisemblance. En effet, le point 4 dit :

« S’en remettre pour ce faire à la population dans les provinces comme Erzeroum, Van, Mamouret ul Aziz et Bitlis et n’y utiliser les forces militaires de l’ordre (comme la gendarmerie) qu’ostensiblement pour arrêter les massacres ; faire au contraire intervenir ces mêmes forces pour aider activement les musulmans dans des circonscriptions comme Adana, Sivas, Brousse [Bursa], Ismid [İzmit] et Smyrne. »

En réalité, comme l’indique l’historien arméno-britannique Ara Sarafian, directeur du Gomidas Institute de Londres, « la plupart des Arméniens de la province d’Adana n’ont pas été tués [5] ». Quant à la province d’İzmir (« Smyrne »), le Service de renseignements (S.R.) de la Marine française, notait, en 1919 :

« Il est à noter également que les Arméniens de Smyrne n’ont presque jamais eu à subir de violentes exactions de la part des Turcs et que même pendant la guerre, ils se sont assez bien accommodés avec eux [souligné par moi] [6]. »

Dans une lettre adressée au général Townshend, Charlton Whittal, homme d’affaires appartenant à « l’une des plus anciennes familles britanniques établies en Turquie », a certifié que les Arméniens, dans la province d’İzmir, « ont vécu en paix et furent traités de façon équitable » durant le premier conflit mondial [7]. L’absence de déplacement forcé depuis İzmir est confirmée par une dépêche du consul allemand de cette ville, en date du 6 mars 1917. Mieux, un autre rapport du S.R. Marine nous apprend que dans la ville d’Ödemiş, qui faisait partie de la province d’İzmir :

« On compte mille familles arméniennes qui ont pu prospérer, même durant la guerre, car elles n’ont pas été molestées [souligné dans le texte]. Elles constituent, avec les Grecs, l’élément le plus riche du pays, et habitent les meilleures rues de la ville, groupées autour de l’église et de l’école. Les Arméniens ont de tout temps commercé librement et parlent le turc plutôt que l’arménien [8]. »

S’agissant de Bursa, le S.R. Marine, dont le rapport sur cette ville n’a aucune indulgence pour la politique du CUP vis-à-vis des Arméniens, ne mentionne aucun massacre, et précise que les Arméniens expulsés en 1915 étaient déjà revenus en 1919 et avaient repris possession de leurs biens (notamment leurs commerces) [9].

Le point 7 est au moins aussi éloigné de la réalité :

« En alléguant que les fonctionnaires arméniens peuvent être des espions, les révoquer et les exclure absolument de tout poste ou service relevant de l’administration de l’État. »

Il n’y eut aucune exclusion générale des Arméniens de la fonction publique ottomane, à aucun moment de la guerre. Au contraire, et pour ne citer que ces exemples, Hrant Abro fut le conseiller juridique du ministère ottoman des Affaires étrangères durant toute la Première Guerre mondiale ; encore en juillet 1917, plus de 90 Arméniens travaillaient comme traducteurs pour le commandement militaire ottoman [10]. Du reste, même si leur statut n’était pas ceux de fonctionnaires, il n’est pas inintéressant de rappeler que des Arméniens sont restés au Parlement ottoman durant tout le conflit, et même après (par exemple Azarian Effendi [11]) et que Berç Keresteciyan, directeur général adjoint de la Banque ottomane, fut promu directeur général à la fin de 1914 (poste qu’il occupa jusqu’en 1927).

Le point 8 est également faux :

« Faire exterminer tous les Arméniens qui se trouvent dans l’armée de la façon qui conviendra, ceci devant être confié aux militaires. »

Outre l’exemple des traducteurs, donnés plus haut, encore en 1917, l’armée britannique faisaient prisonniers des Arméniens parmi les soldats ottomans, sur le front d’Irak [12].

Le point 9 ne correspond pas davantage à la politique de réinstallation du gouvernement ottoman :

« Démarrer l’opération partout au même instant afin de ne pas laisser le temps de prendre des mesures défensives. »

En effet, après deux mesures d’expulsion locales, correspondant à l’élimination de deux foyers d’insurrection, à Dörtyol en mars 1915, à Zeytun en avril, le déplacement d’une grande partie des Arméniens d’Anatolie (surtout dans la moitié est) fut décidé à la fin du mois de mai, annoncé, dans certaines province, à peu près au même moments, et eut lieu de façon étalée à partir durant l’été, commençant, selon les cas, en juin, en juillet, ou bien encore en août [13].

M. Dakessian affirme que les « Dix commandements » ont « servi en tant que circulaire » pour le corps préfectoral, apparemment sans donner la moindre référence à l’appui de cette affirmation. Il serait bien en peine, en effet, d’en donner. Tous les documents connus, que ce soit ceux saisis par les troupes d’occupation britanniques en 1918-1919 et conservés aux Archives nationales du Royaume-Uni, ou ceux qui sont restés en Turquie et sont entreposés aux archives ottomanes à İstanbul, ont un contenu diamétralement opposé au faux que sont les « Dix commandements ». Comme des volumes entiers de tels documents ont été publiés depuis une bonne trentaine années, je ne vais donner que quelques exemples.

Parmi les documents qu’a saisis l’armée de Sa Majesté, le plus frappant est cette circulaire du ministère de l’Intérieur ottoman, en date du 28 août 1915 :

« Article 9. Les émigrants [arméniens] doivent recevoir la nourriture nécessaire pendant leur trajet. Pour en donner aux personnes les plus pauvres, le fonds des personnes déplacées sera utilisé.
Article 10. Maintenez toujours sous surveillance et sous contrôle les lieux de rassemblement et prenez les mesures nécessaires pour assurer leur bien-être, l’ordre et la sécurité. Assurez-vous que les émigrés indigents reçoivent bien de la nourriture, et occupez-vous des problèmes sanitaires en faisant venir tous les jours un médecin. Prenez soin des malades et fournissez tout ce qui est nécessaire aux futures mères, ainsi que pour les nouveaux-nés. Les fonctionnaires, à leurs postes respectifs, seront tenus pour responsables en cas de manquement à l’exécution de ces ordres. […]
Article 21. Si les personnes déplacées sont attaquées, que ce soit dans les lieux de rassemblement ou pendant leur trajet, arrêtez immédiatement les coupables et envoyez-les avec leur dossier devant une cour martiale.
Article 22. Les fonctionnaires qui recevraient des pots-de-vin ou des cadeaux de la part des personnes déplacées, ou qui abusent des femmes au moyen de promesses ou de menaces, ou qui établissent des relations illégales avec elles seront congédiés et déférés, avec leur dossier, devant une cour martiale, afin d’y être sévèrement punis [14]. »

Parmi les documents conservés aux archives ottomanes, citons ce télégramme du ministre de l’Intérieur, en date du 29 août 1915 :

« L’objectif visé par le gouvernement en faisant déplacer les Arméniens de leurs lieux de résidence vers les régions prévues est d’empêcher leurs agissements contre le gouvernement et de les neutraliser, afin qu’ils renoncent à leurs aspirations relatives à la création d’un gouvernement arménien.
L’objectif visé par le gouvernement n’étant pas l’extermination des innocents, le gouvernement exige que toutes les mesures adéquates soient prises pour la protection des Arméniens pendant le transport et pour leur ravitaillement grâce aux allocations des émigrés. Il ordonne de ne plus déplacer les Arméniens, sauf ceux qui sont déjà en train de l’être, de ne plus transférer, comme il a été indiqué auparavant, les familles des soldats, ainsi que les artisans dont on a besoin et les Arméniens protestants et catholiques.
Procéder immédiatement à des enquêtes judiciaires afin de punir sévèrement, d’une part les personnes qui s’attaquent aux convois, qui commettent des vols, qui, emportées par des sentiments bestiaux, violent des femmes, et d’autre part les fonctionnaires et les gendarmes qui les ont incitées [à faire cela]. Limoger les fonctionnaires qui sont mêlés à ce genre d’affaires, les traduire devant les tribunaux militaires et communiquer leurs noms. Dans ce genre d’évènement, la responsabilité incomberait à la préfecture.
Le ministre, Talat.
29 août 1915 [15] »

Talat avait déjà envoyé des télégrammes similaires, notamment le 14 et le 26 juin [16]. Rien n’autorise à contester la sincérité de ces instructions. Sirozlu Çerkez Ahmet et Desraadetli Halil, impliqués dans des massacres près de Diyarbakır, avaient aussi assassiné deux députés arméniens, Krikor Zohrab et Vartkès Seringulian. Arrêtés en Anatolie, ils furent transférés à Konya le 9 septembre 1915, puis remis à Cemal Paşa sur ordre de Talat [17]. Les deux assassins furent condamnés à mort puis pendus, et Cemal joua un rôle déterminant dans la sévérité de la peine [18]. Au-delà de telles interventions directes, Talat présenta au conseil des ministres un rapport, le 29 septembre 1915, constatant l’existence d’infractions pénales de tous types et recommandant la création de commissions d’enquête ad hoc. Le rapport fut adopté. Trois commissions, chacune couvrant une partie de l’Anatolie, furent créées pour recueillir les plaintes d’Arméniens et les dénonciations de fonctionnaires [19]. Rien qu’en février et mai 1916, furent prononcées soixante-sept condamnations à mort, 524 à une peine de prison (notamment Ali Cemalzade Hüseyinoğlu, officier responsable du convoi d’Arméniens de Palu, près d’Elazığ, en Anatolie orientale) et soixante-huit à une autre peine (par exemple les travaux forcés ou la réclusion avec régime de forteresse) [20]. Selon une liste établie pour l’usage du gouvernement ottoman, entre octobre 1915 et janvier 1917, 1 397 personnes furent condamnées pour ce qu’elles avaient fait à des Arméniens durant le déplacement forcé [21].

Des accusations infondées pour confirmer le faux document

Voyons maintenant comment M. Dakessian tente de confirmer le contenu de son faux document. Sans aucune originalité, il invoque les procès de 1919-1920, à İstanbul, et le prétendu rôle de l’Organisation spéciale (OS, force spéciale de l’armée ottomane, créée entre 1903 et 1907, réorganisée en 1913-1914, et qui prit ce nom à ce moment-là). Il a déjà été question de ces procès inéquitables sur Turquie-news.com, plus d’une fois : il n’est donc pas indispensable d’y revenir ici. De même, TN a publié une traduction de l’excellent article de l’historien Edward J. Erickson (docteur en histoire ottomane et maître de conférences à la Marine Corps University) sur l’OS. Le lecteur qui souhaite approfondir pourra se reporter aux excellents articles d’Erman Şahin, restés sans réponse côté arménien [22].

M. Dakessian dit aussi : « on pourrait ajouter les nombreux témoignages étrangers […]. » Ils sont tellement « nombreux » qu’il n’en cite pas un seul. Des témoignages, en voici.

Pour l’année 1915, nous disposons, notamment, du témoignage de George Abel Schreiner, journaliste américain travaillant pour l’Associated Press, et qui ne s’est pas contenté de couvrir l’actualité ottomane depuis İstanbul : il est allé en Anatolie. Schreiner explique que, ayant rencontré une colonne d’Arméniens déplacés, au printemps 1915, il n’a vu « aucun des actes de cruauté dont les Turcs ont été accusés par la suite » et que ses investigations l’ont finalement conduit à la conclusion que « l’incompétence » a fait plus de mal que « la brutalité intentionnelle [23] ».

Même l’ambassadeur Morgenthau notait dans son journal, le 26 septembre 1915, que, selon les dires de Zenop Bezjian, chef de la communauté protestante arménienne, « les Arméniens du Zor étaient plutôt contents ; ils avaient déjà repris leurs affaires et gagnaient bien leurs vies ; ce furent les premiers à être déportés et à arriver là sans être massacrés [24]. »

Le 21 juin 1916, des représentants du Comité américain pour l’aide aux Arméniens et aux Syriens (American Committee for Armenian and Syrian Relief, ACASR) furent reçus par la commission des Affaires étrangères du Congrès étasunien. Selon les informations parvenues d’İstanbul, dirent ces représentants de l’ACASR, l’aide était désormais distribuée aux Arméniens « sans interférences locales ». L’organisation charitable américaine pouvait désormais « envoyer [de l’aide] dans des proportions qui n’étaient pas possibles l’automne dernier [1915]. » Le trésorier de l’ACASR dans l’Empire ottoman, William W. Peet, notait que « l’aide déjà reçue a fait merveille, et si elle continue comme il faut, elle sauvera une nation chrétienne de l’anéantissement. » Bref, « la situation, en termes de vies humaines, n’est pas si sombre qu’il y paraît [25] ». Dans le même temps, l’ACASR expliquait plutôt le contraire à ses donateurs, pour maintenir les rentrées d’argent à leur niveau exceptionnellement élevé, et ainsi maintenir le train de vie tout aussi exceptionnel de ses membres, notamment dans l’Empire ottoman [26], mais c’est une autre histoire.

Désirez-vous pousser jusqu’en 1917 ? Alors, voici ce qu’écrivait Gustav Pravitz, officier suédois passé par les provinces arabes de l’Empire ottoman et par l’Anatolie, où il a enquêté de manière approfondie (les passages mis en gras le sont par moi) :

Q« Si je comprends le contenu de ces livres, leurs auteurs veulent accuser les Turcs aussi bien que les Allemands d’agressions délibérées et même d’actes de cruauté. Ma position de témoin oculaire me donne le droit et le devoir de protester contre de telles allégations, et ce qui va suivre, fondé sur mon expérience, soutiendra et donnera corps à cette protestation. […]
Pour commencer, on doit dire que le gouvernement ottoman fut contraint par les circonstances de transférer les éléments arméniens douteux du nord vers le sud de l’empire.
Il était particulièrement important de déplacer tous ceux d’Erzurum, car ils n’attendaient que l’invasion russe pour rejoindre l’armée ennemie
, contre les autorités locales, haïes. […]
Quant à la vaste migration arménienne, amplement débattue, je suis le premier à dire que les efforts turcs pour réduire les difficultés rencontrées par les réfugiés laissent à désirer. Mais je souligne encore une fois, par sens de l’équité, qu’étant donné la situation difficile de la Turquie, visée par les attaques de trois ennemis puissants [Russie, Royaume-Uni, France], il était presque impossible pour les Turcs, dans de telles circonstances, de mettre en place une assistance efficace. […]
J’ai vu les mourants et les cadavres — mais parmi des centaines de milliers de personnes, il ne pouvait qu’y avoir des pertes. J’ai vu des corps d’enfants, mis en pièce par des chacals, des individus inspirant la pitié, qui remuaient leurs bras osseux, et poussaient des cris pour avoir du pain.
Mais jamais je n’ai vu de Turcs agresser directement des Arméniens. […]
À Alep, j’ai vécu chez le propriétaire arménien d’un grand hôtel. Il ne m’a pas parlé de quelconques cruautés turques, bien que nous ayons abondamment parlé de la situation de ses coreligionnaires. Nous avons aussi parlé de Djémal Pacha [Cemal Paşa], qui devait venir le lendemain, et que je devais rencontrer. Mon hôte parla en termes très positifs de cet homme, communément présenté [en Europe occidentale] comme un massacreur.
À Alep, j’ai embauché un domestique arménien, qui fut pendant quelques mois mon compagnon quotidien. Il ne me dit pas un mot sur des cruautés turques, ni à Alep, ni dans sa ville natale de Marache [Maraş], ni ailleurs. […]
Pendant quatorze jours, j’ai suivi le cours de l’Euphrate. Alors, je n’ai jamais vu ne serait-ce que quelques-uns des corps qui sont censés y dériver en grand nombre, selon M. Stjernstedt. » (Nya Dagligt Allehanda, 23 avril 1917)

Le témoignage de Pravitz sur Cemal Paşa est entièrement confirmé par celui d’un Arménien ottoman, Hagop Sarkissian, réinstallé à Alep avec sa famille en 1915, et qui partit plus tard aux États-Unis, se faisant naturaliser sous le nom de James K. Sutherland. Dans ses Mémoires parus peu avant le début de la campagne sur le « génocide arménien », Sarkissian/Sutherland décrit Cemal comme « un grand homme » qui « sauva un demi-million d’Arméniens ». Cemal, poursuit-il, « disait : ‟Si les Arméniens savaient ce que j’ai fait pour eux, ils réaliseraient une statue en or à mon effigie, et ils la placeraient au sommet du mont Ararat.” Je crois maintenant qu’il avait raison [27]. » Même un partisan de la qualification de « génocide », Hilmar Kaiser, a pu consacrer un long article à la politique protectrice de Cemal Paşa (rien qu’en 1915). Après avoir constaté que Cemal a fait davantage pour les Arméniens que toute l’aide humanitaire américaine, M. Kaiser conclut que « l’idée d’un génocide des Arméniens ottomans à l’échelle de l’Empire, perpétré par un CUP qui aurait agi comme un seul homme, est intenable. Il nous faut réviser notre réflexion et de la libérer des affirmations qui reposent sur l’imagination [sic] plutôt que sur des preuves [28]. ».

Pour finir, voici les résultats d’enquêtes officielles, menées au lendemain de la guerre. Dans son rapport consacré à la province de Konya, le Service de renseignements de la Marine française notait :

« […] les chrétiens qui habitent cette région n’ont jamais eu à souffrir du voisinage des Turcs. Pas plus sous le sultan Abdul Hamid que pendant la dernière guerre, il n’y eut à Konia [Konya] de massacre ou de sévices contre les chrétiens [29]. »

Un autre rapport du même S.R. Marine indique que les Arméniens d’Afyon-Karahissar s’en sont tirés « à bon compte », beaucoup n’ayant même pas été déplacés (« étant donné qu’une notable partie d’entre eux étaient protestants ») : « ce sont surtout les Arméniens grégoriens qui eurent à subir des déportations, et ces déportations même furent moins nombreuses et moins dures qu’en d’autres territoires [30] ».

Ajoutés à ce qui a été vu plus haut sur le vilayet d’İzmir, ces fait suffisent (sans qu’il soit même besoin de parler des exemptions de déplacement forcé pour les Arméniens d’İstanbul, Kastamonu, Kütahya, Antalya, Alep, et d’autres villes encore [31]) pour montrer l’inanité de l’affirmation de M. Dakessian, qui parle d’« extermination » générale et planifiée, sans se lancer dans une véritable discussion des sources.

Bien entendu, la situation n’était pas toujours aussi satisfaisante qu’à Konya, Afyon ou İzmir, tant s’en faut ; mais les évènements doivent être remis dans leur contexte. Les deux enquêteurs diligentés par le gouvernement des États-Unis en Anatolie orientale, durant l’année 1919 ont expliqué (mis en gras par moi) :

« La deuxième région, de Bitlis à Bayazid, en passant par Van, peut être présentée comme le bassin du lac de Van. […] Dans toute la région, nous avons été informés des dommages et des destructions commises par les Arméniens qui, après que les Russes se sont retirés, ont occupé la région, et qui, quand l’armée turque avança, détruisirent tout ce qui appartenait aux musulmans. Par ailleurs, les Arméniens sont accusés d’avoir commis des meurtres, des viols, des pillages et d’horribles atrocités à l’encontre de la population musulmane. Au début, nous avons accueilli ces récits avec incrédulité, mais nous sommes finalement arrivés à les tenir pour vrais, car les témoignages furent absolument unanimes, et sont corroborés par des preuves matérielles. Par exemple, le seul quartier demeuré intact à Van et Bitlis, c’est le quartier arménien, comme cela peut être démontré par la présence d’églises et d’inscriptions caractéristiques sur des maisons, alors que les quartiers musulmans sont entièrement détruits. […] Nous considérons comme incontestable que les Arméniens furent coupables contre les Turcs de crimes de même nature que ceux dont les Turcs sont coupables contre les Arméniens. […]
Sans nous perdre dans le récit détaillé de nos enquêtes, l’un des faits les plus marquants qui ont retenu notre attention, c’est qu’en chaque lieu, de Bitlis à Trébizonde [Trabzon], dans cette région que nous avons traversée, les Arméniens commirent contre les Turcs tous les crimes et toutes les atrocités commises par des Turcs à l’encontre d’Arméniens. Au début, nous accueillîmes ces récits avec un grand scepticisme, mais l’unanimité des témoins, le désir évident que ceux-ci avaient de parler de ce qu’ils avaient subi, la haine des Arméniens, et, surtout, les preuves matérielles nous ont convaincu de la véracité générale des faits suivants : premièrement, des Arméniens ont massacré des musulmans en grand nombre, avec bien des raffinements de cruauté ; et, deuxièmement, les Arméniens sont responsables du plus grand nombre de destructions dans les villes et les villages [32]. »

Ces conclusions sont confirmées, bien entendu, par des documents ottomans [33], mais aussi par des sources britanniques [34] et russes, le premier document connu qui parle de tels faits étant daté du 1er décembre 1914 [35], bien avant le déplacement forcé d’Arméniens ottomans, donc.

Conclusion

Il est particulièrement regrettable de constater que la machine propagandiste arménienne continue de répéter toujours les mêmes arguments éculés, pour la plupart tant de fois réfutés, avec un souverain mépris pour les acquis de la recherche historique comme pour les différents fonds d’archives. Ce n’est pas en procédant ainsi que le conflit arméno-turcique sera réglé. En attendant, ceux qui en pâtissent le plus, ce sont les citoyens ordinaires de l’Arménie, livrés à un clique de mafieux au service de Moscou et des mollahs iraniens, qui donnent à manger à leur population l’antisémitisme et le racisme antiturc, faute de pouvoir leur donner autre chose.

[1Gwynne Dyer, “Correspondence”, Middle Eastern Studies, IX-3, 1973, pp. 377-379.

[2Voir, notamment, son livre Armenia. The Survival of a Nation, Londres-New York, Routledge, 1990, où les « Dix commandements » ne sont jamais cités.

[3« Donald Bloxham Replies », History Today, n° LV-7, juillet 2005.

[4Ali İhsan Sabis, Harp Hatıralarım : Birinci Cihan Harbi, İstanbul, Nehir Yayınları, 1990, tome II, p. 378. Merci à Erman Şahin d’avoir attiré mon attention sur ce point, dès 2009.

[6S.R. Marine, Turquie, 16 décembre 1920, Service historique de la défense (SHD), Vincennes,, 7 N 3211.

[7Courrier du 10 février 1921, The National Archives, Kew Gardens (Londres), FO 371/6499/E 2265.

[8S.R. Marine, Turquie, n° 833, 14 juin 1919, SHD, 1 BB7 232.

[9S.R. Marine, Turquie, n° 1504, 30 décembre 1919, SHD, 1 BB7 234.

[10Note envoyée par le service du personnel du ministère de la Guerre au commandement général, 24 juillet 1917, dans Armenian Activities in the Archive Documents, Ankara, ATASE, tome II, 2005, pp. 73-80 ; Kemal Çiçek, The Great War and the Forced Migration of Armenians, Belfast, Athol Books, 2011, p. 81 ; The Holocaust and the Armenian Case in Comparative Perspective, Lanham-Boulder-New York-Toronto-Plymouth, University Press of America, 2012, pp. 86-87.

[11S.R. Marine, Turquie, n° 532, 4 avril 1919, Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN), 36 PO/1/7.

[12Edward J. Erickson, [Ottoman Army Effectiveness in World War I : A Comparative Study, Londres-New York, Routledge, 2007, pp. 129-130.

[13Kemal Çiçek, The Great War…, pp. 48-49, 54, 88-89 et 191-194 ; Yücel Güçlü, Armenians and the Allies in Cilicia (1914-1923), Salt Lake City, University of Utah Press, 2010, p. 78 ; Yusuf Halaçoğlu, Facts on the Relocation of Armenians (1914-1918), Ankara, TTK, 2002, pp. 58-60.

[14FO 371/9158/5523 (original en ottoman et traduction en anglais). Le document, comme les autres documents ottomans contenus dans le dossier FO 371/9158, ont été publiés par Salâhi R. Sonyel, en fac-similé avec une traduction en anglais (légèrement différente de celle faite par les services britanniques), en français et en turc moderne : Le Déplacement des Arméniens. Documents, Ankara, TTK, 1978.

[15Hikmet Özdemir et Yusuf Sarınay, Turkish-Armenian Conflict Documents, Ankara, TBMM, 2007, p. 237 (ci-après, TACD).

[16TACD, pp. 109, 115 et 117.

[17Télégramme chiffré de Talat au préfet de Konya, 9 septembre 1915, TACD, p. 261.

[18Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey, Salt Lake City, University of Utah Press, 2005, pp. 112-113 ; Yusuf Sarınay, « The Relocation (tehcir) of Armenians and the Trials of 1915-16 », Middle East Critique, XX-3, automne 2011, pp. 309-310, http://www.scribd.com/fullscreen/93159908?access_key=key-1rc80q8km8056bwtfov6

[19Minutes du conseil des ministres, 29 septembre 1915, TACD, p. 294. Voir aussi Yusuf Halaçoğlu, The Story of 1915. What Happened to the Ottoman Armenians ?, Ankara, TTK, 2008, pp. 82-84 et Stanford Jay Shaw, The Ottoman Empire in World War I, Ankara, TTK, tome II, 2008, pp. 1096-1098.

[20Yusuf Halaçoğlu, The Story of…, pp. 85-86 ; Yusuf Sarınay, « The Relocation (tehcir)… », pp. 308-313.

[21Stanford Jay Shaw, The Ottoman Empire…, tome II, pp. 1098-1099.

[22« A Scrutiny of Akçam’s Version of History and the Armenian Genocide », Journal of Muslim Minority Affairs, XXVIII-2, été 2008, pp. 303-319 (l’article existe aussi en turc, Middle East Policy, XVII-1, printemps 2010, pp. 144-163.

[23George Abel Schreiner, The Craft Sinister : A Diplomatic-Political History of the Great War and Its Causes, New York, G. Albert Geyer, 1920, pp. 124-125.

[24Cité dans Heath Lowry, Les Dessous des Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau, İstanbul, Les éditions Isis, 1991. Texte intégral dans Ara Sarafian (éd.), United States Diplomacy On The Bosphorus : The Diaries Of Ambassador Morgenthau 1913-1916, Londres, Taderon Press/Gomidas Institute, 2004.

[25Relief of Armenians. Hearings before the Committee on Foreing Affairs, Washinton, Government Printing Office, 1916, pp. 12-13.

[26Robert L. Daniel, American Philanthropy in the Near East. 1820–1960, Athens (Ohio), Ohio University Press, 1970, p. 161.

[27James K. Sutherland, Adventures of an Armenian Boy, Ann Arbor (Michigan), Ann Arbor Press, 1964, pp. 146-148.

[28Hilmar Kaiser, « Regional Resistance to Central Government Policies : Ahmed Djemal Pasha, the Governors of Aleppo and Armenian Deportees in the Spring and Summer of 1915 », Journal of Genocide Research, XII/2-3, 2010, p. 210. Voir aussi Yücel Güçlü, The Holocaust and…, pp. 68-79 ; et Guenter Lewy, The Armenian Massacres…, pp. 196-198 et 218-220.

[29S.R. Marine, Turquie, n° 1351, 25 novembre 1919, SHD, 1 BB7 235.

[30S.R. Marine, Turquie, n° 747, 6 juin 1919, SHD, 1 BB7 232.

[31Télégramme de Talat au préfet d’Antalya, 17 août 1915, et au préfet de Kastamonu, 23 octobre 1915, TACD, pp. 213 et 341 ; Yusuf Halaçoğlu, Facts on the…, pp. 101-102, et The Story of…, pp. 50-52, 57, 91 et 94 ; Guenter Lewy, The Armenian Massacres…, pp. 184-187, 191 et 203-205.

[33Voir, en français, Congrès national turc, Documents relatifs aux atrocités commises par les Arméniens sur la population musulmane, İstanbul, 1919 ; Kara Schemsi, Turcs et Arméniens devant l’histoire, Genève, Imprimerie nationale, 1919.

[34Justin McCarthy, Death and Exile. The Ethnic Cleansing of Ottoman Muslims, Princeton, Darwin Press, 1995, p. 238, n. 75 ; Stanford Jay Shaw, From Empire to Republic. The Turkish War of National Liberation, 1918-1923. A Documentary Study, Ankara, TTK, 2000, tome II, p. 922 ; Arnold Talbot Wilson, Loyalties : Mesopotamia. A personal and Historical Record, Oxford-Londres, Oxford University Press, 1930, tome I, 1914-1917, p. 266, et tome II, 1917-1920, pp. 31-32.

[35Michael A. Reynolds, Shattering Empires. The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires, 1908-1918, New York-Cambridge, Cambridge University Press, 2011, pp. 156-158 ; Lieutenant-colonel Vladimir Nikolaevitch Twerdokhleboff, Notes d’un officier supérieur russe sur les atrocités d’Erzéroum, İstanbul, 1919. Pour une discussion générale de ces sources : Maxime Gauin, « The Convergent Analysis of Russian, British, French, and American Officials Regarding the Armenian Volunteers (1914-1922) », International Review of Turkish Studies, I-4, hiver 2011-2012, pp. 8-43.

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