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Guillaume Perrier : perseverare diabolicum

Ecrit par Maxime Gauin, 2012-05-08 05:52:06


S’il me fallait encore une raison pour justifier le choix d’une installation à Ankara plutôt qu’à Istanbul, ce serait celle-ci : la certitude de ne jamais croiser le pigiste Guillaume Perrier en sortant de chez soi. Régulièrement, les francophones qui connaissent la Turquie et qui ont encore du temps à perdre (j’en ai pour ma part de moins en moins) se disent que M. Perrier lance peut-être son feu d’artifice final, avant de changer de ville (Athènes ? Erevan ?). Mais non. Pour le moment, il continue.

Il me serait difficile de laisser sans réponse sa note de blog en date du 30 avril. J’ai passé le plus clair de la semaine dernière à Erzurum, pour participer au colloque international sur la question arménienne, organisée par l’université Atatürk d’Erzurum. Voilà pourquoi je ne réponds que maintenant.

Quelques remarques générales, tout d’abord, sur le sérieux de Guillaume Perrier. Le pigiste reconnaît l’évidence : le « rapport » attribué à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, née en 2008 de la fusion de la Direction de la surveillance du territoire et de la Direction centrale des renseignements généraux) est un faux. Le problème, c’est que M. Perrier ne s’arrête pas là :

« Il est ainsi question de la radio MIT, dont l’acronyme signifie Made in Turkey, mais renvoie surtout aux Milli Istihbarat Teskilati, les services secrets, héritiers de l’Organisation spéciale qui en 1915 joua un rôle central dans l’exécution du génocide arménien. »

Outre que l’Organisation spéciale (OS), comme son nom le laisse entendre, n’était pas un service de renseignement au sens classique du terme, mais une force spéciale (type d’unités militaires intermédiaires entre le service de renseignement et la force conventionnelle), il est prouvé, depuis des années, que les accusations contre l’OS, à propos de la réinstallation forcée d’une partie de la communauté arménienne ottomane, ne reposent que sur des élucubrations. Guenter Lewy, dans son article de 2005, et d’une façon plus détaillée dans son livre, avait démonté certaines des principales manipulations dans ce sens. Edward J. Erickson a ensuite démontré, en 2006, que l’unité de l’OS la plus souvent accusée d’avoir massacré des Arméniens ne s’est tout simplement jamais trouvée sur les routes du déplacement forcé, en tout cas au cours des années 1915 et 1916, quand ce déplacement a eu lieu.

Erman Şahin a enfoncé les derniers clous dans le cercueil de cette hypothèse absurde, en démontrant que, sur l’Organisation spéciale comme sur d’autres sujets, le sociologue allemand d’ascendance kurdo-arménienne Taner Akçam fait dire à ses sources ce qu’elles ne disent pas, notamment lorsque M. Akçam inverse purement et simplement le sens d’un passage des Mémoires d’Arif Cemil Denker, ancien officier de l’OS.

Guillaume Perrier est-il tout à fait ignorant des progrès de l’historiographie sur l’OS, depuis les années 2000, ou choisit-il de mentir pour illustrer son propos ? Dans les deux cas, c’est indigne d’un collaborateur du Monde.

Rappelons aussi à Guillaume Perrier que les journalistes qui écrivent dans Le Monde, fussent-ils des pigistes, sont supposés écrire en bon français. « Négationnisme » signifie « Doctrine niant la réalité du génocide des Juifs par les nazis, et l’existence des chambres à gaz » (Le Petit Larousse 2012) ; voire, d’une façon plus stricte encore : « position idéologique qui consiste à nier l’existence des chambres à gaz utilisées par les nazis dans les camps d’extermination. » (Le Grand Robert de la langue française, 2001 ; définition presque identique dans Le Petit Robert 2012). Ceux qui ne retiennent pas la qualification de « génocide » pour le sort des Arméniens ottomans pendant la Première Guerre mondiale ne sont donc pas concernés par ce terme infamant.

Venons maintenant à mon cas, car c’est visiblement ce qui intéresse le plus M. Perrier — au point de reprendre mon titre dans sa note de blog. À ce jour, j’ai écrit six fois dans des journaux turcs (trois tribunes dans le Hürriyet Daily News, deux dans Star Açık Görüş, une dans Today’s Zaman), sans compter mes chroniques dans le Journal of Turkish Weekly qui n’ont été publiées que ce sur ce site ; j’ai publié trois articles sur la question arménienne dans des revues à comité de lecture ; j’ai écrit plusieurs courriels au Monde pour dire ce que je pense des méthodes de M. Perrier. Il n’y eut jamais de réponse de sa part, sur quelque point que ce soit. Non, il choisit enfin de citer mon nom, pour se livrer à des accusations parfaitement bouffonnes, émaillées, qui plus est, d’affirmations fantaisistes.

« Maxime Gauin est l’animateur du site, il y écrit sous différents pseudonymes, la plupart du temps pour mettre en scène sa propre rhétorique. »

Autant de mots, autant d’erreurs.

a) Comme je l’ai souligné dans ma réponse à Today’s Zaman, je ne suis pas, et n’ai jamais été « l’animateur » de Turquie-news.com ; je n’en suis qu’un collaborateur occasionnel.

b) J’écris sur ce site sous mon vrai nom.

« Maxime Gauin est un geek du lobbying pro turc, intervenant sur Internet pour commenter le moindre article en rapport avec la question du génocide arménien. »

M. Perrier me prête des capacités très supérieures à celles qui sont les miennes, en l’occurrence. Outre que « commenter le moindre article » relatif à la question arménienne défie les capacités de lecture et d’écriture d’un seul individu, en termes de temps disponible et de capacités linguistiques, je passe plus de temps à écrire des articles pour des journaux et des revues qu’à commenter sur Internet ceux des autres. Je laisse des commentaires de temps en temps, ni plus ni moins.

« Il n’hésite jamais non plus à harceler ses détracteurs, à coups de mails intimidants, de lettres alambiquées et de menaces de poursuites judiciaires. Nombreux sont ceux qui en ont fait les frais, journalistes, chercheurs, intellectuels français ou turcs... »

Ils sont tellement nombreux que M. Perrier renonce à citer un seul nom. Passons sur les adjectifs tendancieux — que M. Perrier ne justifie par aucun fait précis —, et contentons-nous de relever la singulière sélection de faits qu’opère là Guillaume Perrier. Le 27 avril 2010, le tribunal de grande instance de Lyon a condamné Movsès Nissanian, conseiller municipal de Villeurbanne et membre de la Fédération révolutionnaire arménienne, pour injure publique contre moi. En octobre 2008, Jean-Marc « Ara » Toranian, rédacteur en chef des Nouvelles d’Arménie magazine, fermait le forum en accès libre de son site armenews.com, quelques heures après que j’eus déposé plainte dans un poste de police du VIe arrondissement de Paris (j’habitais alors là-bas). Le lecteur qui se contenterait du blog de Guillaume Perrier n’en saura rien.

« Etrange là aussi, ces formules sont maladroites et imprécises. Maxime Gauin a effectivement une maîtrise d’histoire et poursuit son cursus au sein de l’USAK, un "think tank" nationaliste progouvernemental dirigé par l’ancien ambassadeur Özdem Sanberk. […] Le rapport met indirectement en cause Maxime Gauin tout en restant étrangement respectueux : qui d’autre que lui-même pourrait qualifier ce militant d’"honorable" correspondant ou d’"historien", un titre dont cet étudiant en histoire sociale du XIXe, s’auto bombarde à la moindre occasion. Ou encore son travail "bien documenté" qui ferait s’étouffer tout historien digne de ce nom. »

Las ! En matière d’« imprécision », Guillaume Perrier ne se place pas à un niveau bien meilleur que le faussaire arménien auteur du faux « rapport ».

a) Je n’ai pas une maîtrise, mais un master d’histoire contemporaine. Je ne suis justement plus « étudiant en histoire sociale du XIXe siècle » depuis que j’ai terminé ce diplôme, et du reste, j’avais aussi travaillé, en master, sur le XXe siècle (la période allant jusqu’en 1939). Mon « cursus » universitaire se poursuit à la Middle East Technical University ; mon cursus professionnel a commencé à l’USAK (sur l’USAK, voir plus loin).

Je ne suis pas un « militant » et j’ai au contraire expliqué sur Radio MIT que mon approche des affaires turques et arméniennes n’est pas militante.

b) Guillaume Perrier, qui n’est pas historien et n’a jamais publié un seul article dans une revue historique ou plus généralement universitaire, assène que mon travail « ferait s’étouffer tout historien digne de ce nom ». Je lui suggère de transmettre ces remarques, notamment, à Gabor Agoston, maître de conférences à l’université Georgetown, Edward J. Erickson, docteur en histoire ottomane et maître de conférences à la Marine Corps University, Sylvie Gangloff, chercheuse à la Maison des sciences de l’homme (Paris), Norman Itzkowitz, professeur émérite à l’université de Princeton, Michael Reynolds, maître de conférences à Princeton, et Norman Stone, professeur honoraire à l’université d’Oxford, actuellement professeur à l’université Bilkent d’Ankara. Tous siègent au comité de lecture de l’International Review of Turkish Studies, revue éditée par l’université d’Utrecht (Pays-Bas) et qui a publié avec plaisir mon article sur les volontaires arméniens (1914-1922) dans son numéro I-4 (hiver 2011-2012).

J’ai un autre article à paraître bientôt dans une autre revue, éditée par l’une des plus grandes universités anglo-saxonnes. Après publication, Guillaume Perrier pourra se plaindre auprès de ce comité-là aussi — selon toute vraisemblance, il ne sera pas le seul.

c) Plus subtils que M. Perrier, certains collaborateurs d’Armenews (mais oui) ont reconnu, depuis un certain temps, que ce que j’écris est effectivement « documenté » (c’est le cas notamment d’Haytoug Chamlian, qui par ailleurs me hait et ne s’en cache guère).

d) L’expression « honorable correspondant » est une expression figée, comme un « pied de table » et ne préjuge en rien de l’honorabilité réelle de la personne en question.

« Une autre solution pourrait éventuellement être envisagée : Maxime Gauin aurait très bien pu fabriquer ce faux rapport lui-même. 90% des informations qu’il contient sont exactes, bien que partielles et ont été rédigées par quelqu’un qui connait un peu le dossier. […] Etant donné son contenu, il paraissait évident que le document finirait par apparaître comme un faux. "Un faux grossier" pour MG, qui qualifie de la même façon la plupart des documents historiques qui valident la thèse du génocide en 1915. L’intérêt de cette manœuvre pourrait donc être de faire accuser la diaspora arménienne (les nationalistes arméniens) d’avoir fabriqué ce document, comme elle a falsifié l’histoire avec ses "allégations de soi disant génocide". L’inversion traditionnelle du faussaire et de la victime qui constitue l’un des ressorts essentiels du négationnisme. »

Guillaume Perrier lance cette hypothèse diffamatoire sans donner la moindre preuve. Il néglige l’argument que j’avais donné sur la grossièreté du faux :

« Jusqu’à la semaine dernière, le caractère particulièrement grossier du faux m’avait fait penser qu’initialement, c’était une mauvaise plaisanterie, dans la lignée de deux autres documents PDF mis sur Internet l’an dernier (ces textes s’en prennent essentiellement à moi, sur un ton qui se veut humoristique mais qui n’est que vulgaire) ; et que cette plaisanterie a tourné à la grosse manipulation. Réflexion faite, cela ne me paraît plus l’hypothèse qu’il faille considérer en priorité.

D’abord, le délai est court entre la mise sur Internet (mi-mars) et la publication (fin mars-début avril). Ensuite, et c’est le plus important, faire un faux convaincant (en mettant un numéro ayant quelque apparence de crédibilité, ce qui est à la portée d’un enfant ; en imitant le tampon de la DCRI, ce qui n’est pas insurmontable, si l’on ne destine pas le faux à des spécialistes ; et en faisant un minimum attention à ce qu’on écrit, ce qui reste du domaine du possible) aurait immanquablement provoqué, même en l’absence de toute plainte pour faux par les personnes diffamées, une très forte et très dangereuse réaction des services de police — DCRI et Police judiciaire (PJ) confondues.

Manifestement, le faussaire et ses complices ont sous-estimé l’adversaire ; mais ils n’ont pas été naïfs au point de croire qu’un faux bien fait ne leur attirerait pas d’ennuis. »

Guillaume Perrier se contredit aussi. D’un côté, il prétend que l’USAK est « pro-gouvernemental » (ce qui est une simplification : l’USAK n’est ni « pro » ni « anti ») ; de l’autre il se réfère, comme à une très bonne source, au faux blog de « Ghislain Noyer ». Ce « blog », hébergé comme par hasard aux États-Unis (donc, hors de portée d’une procédure judiciaire au nom de la loi française de juillet 1881), créé pour parler de « l’affaire Gauin » (rien de moins !) et qui ne contient qu’une unique note (quand on peut faire grossier, pourquoi se gêner ?).

Or, la théorie conspirationniste de « Ghislain Noyer » est que le faux rapport viendrait de la mouvance Fetullah Gülen. Il faudrait s’entendre. Soit je suis lié à un organisme « pro-gouvernemental » soit c’est aux kémalistes-sionistes-azerbaïdjanais laïques (ouf !). Être lié aux deux, c’est aussi impossible que de travailler en même temps pour la DCRI, le Mossad, la Turquie et l’Azerbaïdjan.

Je signale aussi que « Ghislain Noyer » délire en prêtant des idées antisémites au site turkishnews.com L’auteur du titre infâme contre moi a été promptement privé du droit d’écrire des articles sur ce site, et le rédacteur en chef s’est empressé de publier un démenti aux accusations portées contre moi.

En cherchant maladroitement à dire du mal de moi sans défendre la thèse absurde de l’authenticité du « rapport », Guillaume Perrier s’est enfermé tout seul dans un raisonnement aussi grotesque que celui du faussaire arménien qui a rédigé le texte à l’origine de cette histoire. Comme on a les lecteurs qu’on mérite, M. Perrier a convaincu quelqu’un : Charles Vanetzian, obsédé par les Juifs et auteur de contrevérités à répétition.

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