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Pour mettre fin à certaines idées fausses sur la question arménienne

Ecrit par Maxime Gauin, 2012-04-30 02:00:00


Nous publions la version française de la tribune publiée par Maxime Gauin, doctorant à la Middle East Technical University (ODTÜ-METU) et chercheur à l’International Strategic Research Organization (USAK-ISRO), dans le supplément dominical du quotidien Star (22 avril 2012).


La question arménienne revient à l’ordre du jour tous les ans, à la fin du mois d’avril bien entendu, mais aussi lors d’évènements plus ponctuels, comme la crise due à une proposition de loi liberticide en France — un texte qui fut finalement censuré par le Conseil constitutionnel, au nom de la liberté d’expression. Pour chercher une meilleure approche, il est important d’éviter les confusions. Cet article analyse certaines d’entre elles.

D’abord, les procès de 1919-1920 sont supposés avoir solidement établi que le gouvernement du Comité Union et progrès (CUP) nourrissait des « desseins criminels » vis-à-vis de la population arménienne. L’Entente libérale (Hürriyet ve İtilaf), qui s’était reformée en 1910-1911, à l’instigation de l’ambassade britannique, et avec de l’argent grec et britannique [1], revint au pouvoir en 1919, sous le régime d’occupation d’Istanbul, à la suite des pressions de Londres. Ce parti était même infiltré par l’Intelligence Service (IS, service de renseignement) britannique, selon des officiers français en poste en Turquie [2]. L’Entente libérale était un ennemi acharné du CUP, et souhaitait rejeter toutes les récriminations possibles sur les dirigeants du Comité Union et progrès, autant par haine personnelle que parce que les dirigeants de l’Entente libérale nourrissaient l’espoir illusoire qu’en agissant ainsi, ils obtiendraient un meilleur traité de paix [3]. Lors du procès des ministres unionistes, même Oskan Mardikian, ancien ministre CUP des Postes, télégraphes et téléphones (janvier 1913-novembre 1914) figurait parmi les accusés.

L’Entente libérale fit renvoyer les anciens ministres du CUP devant une cour martiale. Un tel procès était frappé de nullité juridique, car la Constitution ottomane de 1876, suspendue en 1878 et rétablie par la révolution jeune-turque en 1908, prévoyait que les ministres fussent jugés, pour les actes commis dans l’exercice de leurs fonctions, devant la Haute Cour. Ce choix d’une procédure inconstitutionnelle n’était pas dû au hasard : devant la justice militaire de cette époque (avant 1930), les accusés n’avaient pas le droit de faire interroger les témoins de l’accusation par leurs avocats, ni de demander une expertise indépendante des documents produits par l’accusation [4]. Même lors des procès organisés à Moscou par le régime de Lénine, en 1922, les accusés avaient le droit de faire interroger les témoins par leurs avocats ; plus récemment, en établissant les tribunaux d’exception de Guantanamo, le gouvernement Bush n’a interdit ni le contre-interrogatoire par la défense, ni le droit de demander une expertise indépendante des documents [5]. Après une brève interruption, Damat Ferit Pacha, installé comme Grand vizir par les Britanniques, revint au pouvoir à İstanbul en avril 1920. L’une de ses premières décisions fut d’interdire aux accusés unionistes d’avoir recours à un avocat, finissant ainsi de supprimer tout droit à la défense.

Après la démission forcée de Damat Ferid (octobre 1920), le droit de faire appel des condamnations fut enfin accordé — pour celles prononcées après le 23 avril 1920 [6]. Toutes les personnes qui avaient le droit de faire appel allèrent devant une juridiction de deuxième instance, et toutes se virent relaxées, soit de tous les chefs d’inculpation, soit de presque tous [7]. Les autres procès furent en pratique terminés, le 28 mars 1922, par le dernier gouvernement ottoman, qui reconnut, après une enquête administrative, beaucoup de disfonctionnements dans la conduite de ces procès [8]. Nemrut Mustafa Pacha, président de l’une des principales cours de première instance, fut lui-même condamné pour corruption en décembre 1920, quelques semaines après avoir prononcé un verdict sévère et controversé [9].

L’ensemble du matériel original de ces tribunaux — minutes et « documents » — est perdu, alors qu’İstanbul a été prise sans combat par les kémalistes, après un laps de temps largement suffisant pour que des militants arméniens et grecs ne sauvent, s’ils ne le jugeaient nécessaire, ce matériel. Tout ce qui reste, ce sont des comptes-rendus partiels publiés dans des journaux d’Istanbul en 1919-1920, et ces comptes-rendus se contredisent entre eux sur plusieurs points importants. La qualité des traductions améliore rarement la confiance qui peut être mise dans ces textes. Par exemple, Taner Akçam a changé le sens du verdict prononcé pour les évènements de Bayburt. Le verdict mentionne un ordre, en provenance d’Erzurum, pour une expulsion générale des Arméniens de cette région ; M. Akçam affirme lui qu’il s’agissait d’un ordre venant d’İstanbul pour l’annihilation des Arméniens, changeant « ne pas laisser d’Arménien » en « ne pas laisser d’Arménien vivant [10] ».

Vahakn N. Dadrian et Taner Akçam ont pris des libertés similaires avec la base documentaire étroite qu’ils utilisent pour affirmer que l’Organisation spéciale (OS) était impliquée dans le déplacement forcé d’Arméniens et dans l’assassinat d’une partie d’entre eux. Les sources ne confirment pas cette accusation, bien au contraire, comme l’ont montré Edward J. Erickson, Guenter Lewy et Erman Şahin. En particulier, les archives (ordres de mission, rapports) de l’unité de l’OS la plus souvent accusée démontre sans laisser de place au doute que cette unité se trouvait sur le front du Caucase, et non sur les routes de la réinstallation forcée, durant les années 1915 et 1916.

Outre ces erreurs générales d’appréciation, concernant les « preuves » de l’accusation de « génocide », il existe également certaines idées fausses qui sont plus spécifiques à la Turquie. Certains conservateurs musulmans considèrent apparemment la question arménienne comme un instrument commode pour se venger des laïques, tenant les Jeunes-Turcs comme ceux qui ont ouvert le chemin à la laïcisation de la Turquie. Il va sans dire que c’est immoral de détourner l’histoire à des fins politiques. Mais un tel raisonnement oublie aussi que l’accusation de « génocide arménien » est portée par un courant dominant qui est fondamentalement antimusulman. Les organes de propagande anglo-saxons, arméniens et grecs de la Première Guerre mondiale ont beaucoup insisté sur le « fanatisme musulman » comme étant la cause principale de « l’extermination » des Arméniens ottomans [11]. Plus récemment, Vahakn N. Dadrian a présenté la nature de l’Islam comme étant la principale origine du « génocide arménien ». Même les publications de Taner Akçam contiennent quelques traces de cette thèse absurde.

Une autre sorte d’appréciation incorrecte consiste à croire que les virulentes réactions en provenance de la diaspora arménienne, et de l’Arménie elle-même, sont l’expression d’une souffrance, et qu’une certaine « reconnaissance » (le spectre des « reconnaissances » proposées par les uns et les autres est large) serait la solution la plus indiquée pour résoudre la question arménienne. En fait, la majorité des discours violents de la diaspora arménienne viennent des vieilles organisations nationalistes — c’est-à-dire les partis révolutionnaires créés à la fin du XIXe siècle, notamment la Fédération révolutionnaire arménienne — qui haïssaient les Turcs bien avaient 1915, et continueront de les haïr quelle que puisse être leur position. La simple existence de telles organisations, et par conséquent l’intérêt matériel de leurs dirigeants, sont conditionnés à la poursuite du conflit turco-arménien.

Du côté opposé dans le monde politique turc, l’erreur la plus commune est de qualifier les évènements de 1915 de « guerre civile ». Les insurrections arméniennes sanglantes à Van, Zeytun, Urfa et quelques autres villes, suivies par une dure répression, peuvent être qualifiés d’évènements de type « guerre civile », mais l’ensemble de la tragédie turco-arménienne ne peut pas être réduite à cela. Ni les Arméniens réinstallés de force, qui en général n’étaient pas armés (soit qu’ils le fussent d’emblée, soit que leurs armes aient été confisquées), morts pour des raisons diverses (assassinats, famine, épidémie), ni les civils musulmans désarmés massacrés en 1917-1918 ne peuvent être qualifiés de victimes d’une guerre civile.

En conclusion, la question arménienne doit être comprise dans sa complexité, ce qui implique d’améliorer le niveau de connaissance du public, tant en Turquie que dans le reste du monde occidental. Dans les deux cas, les traductions et la diffusion d’ouvrages scientifiques sont un élément crucial.

[1Berthe Georges-Gaulis, Angora, Constantinople, Londres, Paris : Armand Colin, 1922, p. 65 ; Edward F. Knight, The Awaking of Turkey. The Turkish Revolution of 1908, Boston-Tokyo : J. B. Millet C°, 1910, p. 290.

[2Rapport du lieutenant-colonel Mougin, chef de la liaison française près le gouvernement ottoman, 1919, Service historique de la défense nationale (SHDN), 7 N 3120, dossier 2, sous-dossier 2 ; SR Marine, Turquie, n° 1955, Constantinople, 10 avril 1920, SHDN, 4 H 58, dossier 1 ; Lettre du général Pellé au ministre des Affaires étrangères, 22 novembre 1921 ; Notice au sujet de Zeinel Abeddin Bey, novembre 1921, Archives du ministère des Affaires étrangères, P 17 785.

[3Hüsamettin Ertürk, İki Devrin Perde Arkası, İstanbul, Hilmi Kitapevi, 1957, pp. 370–373 ; Laurence Evans, United States Policy and the Partition of Turkey (1914-1924), Baltimore, John Hopkins University Press, 1965, pp. 193-194 ; Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, 1984, pp. 276-278 ; Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey, Salt Lake City, University of Utah Press, 2005, p. 75 ; Malcolm E. Yapp, « Review of The History of the Armenian Genocide, by V. N. Dadrian », Middle Eastern Studies, XXXII-4, octobre 1996, p. 397.

[4Guenter Lewy, The Armenian Massacres..., p. 79.

[5Ibid. ; Leonard Schapiro, Les Bolcheviques et l’opposition. Du musellement des partis à l’interdiction des fractions dans le parti, Paris, Les Nuits rouges, 2007 (traduction révisée de Serge Legran).

[6Erman Şahin, “A Scrutiny of Akçam’s Version of History and the Armenian Genocide”, Journal of Muslim Minority Affairs, XXVIII-2, été 2008, p. 307.

[7Ferudun Ata, İşgal İstanbul’unda Tehcir Yargılamaları, Ankara, TTK, 2005, pp. 281-283.

[8Ferudun Ata, İşgal İstanbul’unda…, p. 287 ; Guenter Lewy, The Armenian Massacres…, p. 78.

[9Türkkaya Ataöv, What Happened to the Ottoman Armenians ?, New York, Okey, 2006, p. 80.

[10Erman Şahin, “Review Essay : The Armenian Question,” Middle East Policy, printemps 2010, pp. 149-150.

[11Justin McCarthy, The Turk in America. The Creation of an Enduring Prejudice, Salt Lake City, University of Utah Press, 2010.

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