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La force turcophile

Par Guy DIDIER


Ecrit par Sophie C., 2012-02-07 04:55:41


Une force turcophile est née le 21 janvier 2012 sur le pavé parisien. Ils sont 600 000 en France à avoir leurs racines, directes ou à une génération, en Turquie. Parmi eux près de 200 000 sont électeurs. Gökhan Mert, citoyen franco-turc, a lancé le site www.lesfrancoturcsvotenten2012.fr à la suite de "la grande manifestation"qui a réuni près de 45 000 personnes dans les rues de Paris à la veille de l’adoption par le Parlement d’un texte de loi où ils se sont sentis stigmatisés, bâillonnés. Ironiquement, la Parisienne Kader Demirkan, 26 ans, remercie Nicolas Sarkozy car, par son action turcophobe, il a réveillé les Franco-turcs, ce qu’elle attendait désespérément depuis des années.

A Villefranche sur Saône, Binnur Acar ne s’était jusqu’ici jamais vraiment engagée dans l’action citoyenne. Elle a désormais compris l’intérêt de s’impliquer dans ce pays et elle agit en conséquence... C’est une jeune femme simple, une mère de famille tranquille, qui n’a pas un très haut niveau d’étude mais qui se bouge et qui, depuis plusieurs semaines, ne cesse plus de parler de ce qui se passe à ses collègues de travail, en regrettant de n’être pas toujours bien comprise. A Haguenau, Halil Karayel a même décidé, après la "grande manifestation", de changer d’orientation professionnelle pour investir les métiers de la communication.

Gökhan Mert : "nous ne voulons plus raser les murs !"

Il est difficile d’exister quand on est franco-turc. Les débats liés à l’adoption par le Parlement français d’une loi pénalisant "la négation du génocide arménien" ont profondément marqué les Franco-turcs décidés enfin à exprimer leur parole, sur la situation de la Turquie, bien sûr, discriminée dans la construction européenne, mais aussi sur la situation en France , où ils observent et subissent les inégalités et les dangers du racisme.

Longuement, posément mais avec détermination, Gökhan Mert, se disant tout simplement "citoyen franco-turc", explique ce qui l’a motivé à lancer, après la grande manifestation, le site "les Franco-turcs votent en 2012" autour d’un texte d’engagement qui en quelques jours a rassemblé près de 1500 signataires :

" La principale préoccupation des Franco-turcs porte sur les discriminations qu’ils subissent en matière de logement, de formation, de travail, d’accès à la culture. Les jeunes Franco-turcs ont beaucoup de choses à dire. Nul ne peut ignorer ces difficultés. Des dizaines de milliers de fils et de filles d’immigrés d’origine turque sont devenus professeurs, ingénieurs, entrepreneurs, avocats, médecins, fonctionnaires, autant de professions inaccessibles à leurs parents. Mais la République a préféré choyer certains de ses enfants plutôt que d’autres. Qui veut que les communautés s’affrontent ? En ne prenant pas en compte la souffrance de ces Franco-turcs, les gouvernements successifs persistent à ne pas tenir leur rôle de médiateur et mettent en quelque sorte à l’écart ces habitants. Les jeunes Franco-turcs ont beaucoup de choses à dire. Ils se disent affectés par le mépris des Turcs qui est transmis de génération en génération. Il suffit pour cela d’aller voir certains sites internet, d’écouter certaines radios ou lire certains journaux.

Les Franco-turcs d’aujourd’hui n’ont pas à raser les murs, car nombre d’entre eux font entendre leur voix avec leurs associations et plus récemment dans les urnes. Car ils savent bien qu’il leur faut prendre en main leurs affaires et se battre pour changer la politique menée depuis des années par les gouvernements successifs de gauche comme de droite. Malheureusement les voix communautaires deviennent un enjeu électoral. Les Franco-turcs préfèreraient qu’il soit appliqué le principe d’indifférence aux origines. Or, pour l’instant, ces étapes ne sont pas dépassées. Ils disent aimer la France mais une France ouverte. C’est aux jeunes eux-mêmes de décider comment ils entendent défendre leurs revendications. Il faut le dire clairement : les fils et les filles d’origine turque n’ont guère de chance de vivre et de faire vivre à leur descendance une vie décente, s’ils ne prennent pas toute leur place, avec les compromis que cela implique, dans la société française. A l’inverse, cette dernière n’a guère de chance de sortir de la crise économique, sociale, politique, mais aussi culturelle, spirituelle et identitaire qu’elle traverse si elle s’ampute de l’apport des énergies et des compétences d’une part non négligeable de sa population. Cette facilité à s’exprimer sur la Turquie est due au fait que nous sommes absents dans la vie politique en France.

Pour corriger cela, nous devons répondre présent dès la prochaine présidentielle des 22 avril et 6 mai 2012. Il faudra se déplacer aux urnes et voter pour le candidat qui défendra le mieux nos idées. Tous les citoyens français d’origine turque se mobilisent pour les élections à venir. Les voix passent par les urnes, alors je vote !"

Kader Demirkan :"il faut agir à l’intérieur"

Kader est une jeune fille pleine d’énergie de l’Est parisien. Elle n’appartient à aucun mouvement associatif même si, lorsqu’elle était enfant, elle allait à l’association Elele, aujourd’hui disparue, pour y suivre des activités de soutien scolaire que, plus tard, elle a finalement animées elle-même pour les plus jeunes. Elle se souvient qu’au collège, en cours d’histoire, les enseignants avaient parlé du génocide arménien qu’auraient perpétré les Turcs. Elle en avait été bouleversée : "sommes-nous des barbares ?"

Elle a alors voulu en savoir plus, a mené elle-même ses enquêtes. Elle a regretté que les associations franco-turques ne traitaient absolument pas du sujet. En 2001, lorsque la première loi est passée, elle était encore adolescente. En 2006, lorsqu’est venu un premier projet de loi, elle avait une vingtaine d’années et avec ses amis du 11e arrondissement, elle a voulu manifester, puis à nouveau en 2007 en disant : "les jeunes Franco-turcs sont en colère. Nous défendons notre histoire." Elle a cherché du soutien du côté de l’Ambassade mais celle-ci n’a pas bougé. Pas plus qu’en 2011-2012 d’ailleurs, pense Kader Demirkan, qui s’est bougée toute seule avec ses amis et amies sur Facebook. "Heureusement que nous avons entendu Radio MIT (Made in Turkey)", le seul média franco-turc à relayer toute l’information, une radio lyonnaise qui diffuse sur toute la France via internet.

"Nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas seuls. Dans toutes les villes de France, des gens pensaient comme nous !" Lorsque l’appel à manifester le 21 janvier a été lancé par les associations, relayé par la radio et sur les réseaux sociaux, Kader et ses amis ont bricolé des banderoles. A la manif, elle a retrouvé des groupes venus de Strasbourg avec qui elle conversait sur les réseaux sociaux. Kader Demirkan, qui a suivi des études de Master Management et stratégie d’entreprise en alternance, travaille à Paris dans une entreprise de service à la personne des quartiers chics parisiens (XVe). Elle est proche du Parti Socialiste mais n’avait pas repris son adhésion depuis un certain temps. Elle le regrette aujourd’hui car "il faut agir à l’intérieur". Elle va reprendre sa carte, pense créer des événements culturels, aimerait organiser une conférence avec des historiens spécialistes de cette période de l’histoire turco-arménienne. Elle veut aussi que l’on parle dans son pays qu’est la France un peu plus des exactions subies par les Azéris dans le Caucase. Elle ne fait pas vraiment confiance aux associations des parents. Elles ne font pas, selon elle, suffisamment leur part de travail pour parler de "notre Histoire". Elle précise : "Nous ne sommes pas des fascistes, comme j’ai pu souvent l’entendre dans les médias. Nous n’avons aucune haine envers les Arméniens. Au contraire, nous tendons toujours la main à ceux qui veulent la paix et le dialogue." A la manif, Kader a enfin senti que les générations se retrouvaient et elle en éprouve beaucoup de joie et d’optimisme.

Binnur Acar : "c’est très important d’aller voter !"

Binnur est elle aussi née en France, à Villefranche sur Saône, en 1977. Comme Kader, elle n’est pas engagée dans la vie associative, mais elle respecte beaucoup Turgay Eryildiz, président de l’Association culturelle des Caladois turcs et conseiller municipal dans sa ville. La famille de Binnur Acar est originaire de Burdur, non loin d’Antalya. Lorsqu’elle a atteint l’âge de 18 ans, elle s’est empressée d’aller voter, car "c’est très important", mais elle regrette de n’avoir jamais réussi à convaincre sa soeur aînée d’en faire autant. "Elle pense, comme beaucoup de gens, que de toute façon ça ne sert à rien !". Binnur pense le contraire.

Travaillant dans un laboratoire en charge du contrôle qualité, elle n’a pas cessé ces dernières semaines d’engager la discussion avec ses collègues de travail mais convient que c’était très difficile : "Ils ne nous comprennent pas." Elle a pris une part active dans l’organisation de la manif mais n’a pas pu y participer, comme beaucoup de femmes, à cause des enfants. "Emmener la petite Pelin à Paris, pour aller manifester, non ce n’était pas possible ! " Mais elle se bouge partout où elle le peut, dans sa ville et sur les réseaux sociaux, et elle aussi est une fidèle auditrice de Radio MIT. Elle est très fière du réveil des Franco-turcs. Cela lui donne un peu plus de force maintenant pour en parler avec ses collègues de travail.

Halil Karayel : "ma liberté de penser"

Les Strasbourgeois ont pris la route en pleine nuit pour arriver tôt à la grande manifestation. Des bus sont partis de chaque quartier de la ville ainsi que des petites villes de la région. Halil Karayel, lui, est parti de Haguenau. Les Alsaciens sont arrivés à Paris dés 6h30 du matin. Halil avait préparé des détournements de comptines en guise de chants pour les manifestants qu’il a distribués dans les bus. La présence gaie et colorée des Strasbourgeois a fait sensation au coeur du défilé.

En milieu de journée de ce samedi 21 janvier, une rumeur court au milieu des 45 000 manifestants : la presse a reçu l’ordre de ne rien dire ! Il faut dire que pas un média ne traite l’information sur ce qui apparaît pourtant comme un évènement fort. Peut-être simplement personne n’a vraiment pensé à sensibiliser la presse en amont. Les portables sont sortis pour appeler les rédactions. On leur répond : "la manif, quelle manif ?". Les journalistes "amis" sont en congé. En milieu d’après-midi enfin, un message bref apparaît sur France Info qui donne le chiffre de la police (trois fois inférieur au chiffre réel de participation) en "équilibrant" l’info, reprenant un communiqué de presse des Arméniens. Service minimum ! Visiblement, la presse est passée à côté du sujet. Sur le nombre de participants, Halil Karayel est sûr de son fait : le nombre de bus est connu et ils étaient tous pleins ; les commerçants aux abords de la manifestation ont été consultés car ils ont l’habitude de comptabiliser à partir de la durée du temps de passage. De source policière non officielle, on a apprécié la qualité de l’organisation de cette manifestation qui était l’une des plus encadrées de ces derniers temps à Paris. Halil apprécie : "Sur 45 000 personnes, il y en avait 40 000 chargés de la surveillance !". Les Allemands ont été particulièrement remarqués.

Les jeunes Franco-turcs comme Halil sont très nombreux dans le cortège. Dans la presse, ils entendent parler des "ressortissants turcs". Ils sont une nouvelle fois choqués, eux qui sont nés en France et n’ont toujours vécu qu’en France ! Halil, lui, est arrivé à l’age de un an. Sa famille venait de Urfa, au Sud-Est de la Turquie Il a été naturalisé à 18 ans. Ingénieur en électronique, il rencontre de la discrimination à l’emploi et pense à se convertir vers les métiers de la communication. Il est hyper présent sur les réseaux sociaux et la manifestation a été un déclic dans ses engagements citoyens et politiques. Pour le moment, Bayrou a ses faveurs car il est de ceux qui ont eu un discours de soutien à sa cause très net, au contraire de Sarkozy, l’homme à battre, mais aussi de Hollande. Les associations traditionnelles qu’il connait en Alsace ont été aussi, selon lui, hors du coup et il le regrette. L’enjeu pour Halil n’est pas communautariste. Ce qu’il défend, c’est la liberté d’expression. Sur Facebook, il publie "Ma liberté de penser" de Florent Pagny et puis il déclare son enthousiasme retrouvé : "Moi je vais vous dire comment je vois tout ça. Je suis comblé et très heureux, car tout simplement ça fait des années que je me demandais quand nous les Franco-turcs allions enfin nous intéresser à l’actualité en France, qui tend, comme beaucoup de pays européens, vers le racisme et l’islamophobie... Merci Sarko ! Grâce à votre haine du Turc ,vous avez fait renaître notre ancestrale solidarité ;-) et notre prise de conscience que NON nous ne serons pas des citoyens français de seconde classe :-) Pire !! après avoir écouté le Parlement, le Sénat, et comparé avec les interventions sur Facebook de nos Franco-turcs, je me rends compte combien nous avons plus d’estime et de grandeur à nous dire français que tous ces politiciens "vendus" et incultes qui soutiennent un lobby, plutôt que la raison !".

GD

La manifestation franco-turque du 21 janvier 2012 a vu converger vers Paris au moins 526 bus répertoriés venant de toutes les régions de France et des pays voisins. Liste non exhaustive (entre parenthèse, le nombre de bus) :
Albertville (1), Alès (1), Angers (2), Annecy (3), Annemasse (1), Argenteuil (4), Aulnay-Sous-Bois (2), Avignon (4), Beauvais (2), Bellegarde (1), Béziers (2), Bordeaux (7), Bouzonville / Creutzwald (1), Bourg en Bresse (1), Bourgoin-Jallieu (2), Bron (2 ), Caen (1), Carrières sous Poissy (3), Cergy-Pontoise (1), Châteaubriant ( 1), Clermont-Ferrand (3), Cluses (1), Colmar (2), Compiègne (1), Creil (2) Dole (2), Dreux, Verneuil sur Avre, Breteuil sur Avre (5), Epernay (1), Fameck (1), Flers (3 ), Forbach (2), Gien (1), Givors (1), Grenoble (1), La Tour du Pin (1), Les Mureaux (2), Leves (1), Lille (1), Lons le Saunier (1), Lyon (2), Mâcon (2), Mantes la Jolie (3), Marseille (1), Metz (9), Migennes (1), Montbéliard (1), Montpellier (1), Montargis (2) , Montereau (2), Montluçon (1), Montpellier (1), Mulhouse (2), Nancy (1), Nantes (8), Narbonne (1), Neufchâteau (4), Nimes (1), Orléans (1), Oyonnax (2), Perpignan (1), Pont-à-Mousson (1), Redon (1), Reims (3), Rennes (2 ), Revigny (1), Roanne (1), Romans (1), Rouen / Louviers (5), Rumilly (1), Sarcelles (3), Sarreguemines (2), Sens (1), St Dizier (1), St Etienne (3), St Julien (1), Strasbourg (6), Thiers (2), Thonon-les-Bains (1), Toulon (1), Toulouse (1), Trévoux (1), Troyes (2), Vannes (2), Vendôme (7), Vienne (1), Villefranche sur Saône (4), Allemagne (20), Belgique (4), Pays-Bas (5), Suisse

Sources : Entre Gens

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