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Hrant Dink et les autres


Ecrit par Confluence France-Turquie, 2011-02-11 06:50:00


Suite à une décision de la Cour européenne des droits de l’homme accordant une indemnité à la famille Dink pour négligences dans la surveillance du journaliste turc de culture arménienne, assassiné à Istanbul en 2007, vingt-huit hauts fonctionnaires de la police sont appelés à s’expliquer. N’étant pas assez documenté, actuellement pour discuter de ces faits de manière approfondie, je ne parlerai pas de l’affaire Dink elle-même ; je vais la mettre en perspective.

De 1973 à 1997, les terroristes arméniens ont commis plus de deux cents attentats, qui ont coûté la vie à plus de soixante-dix innocents, dont une trentaine de diplomates turcs, membres de leur famille et gardes du corps ; plus de 500 autres ont été blessés. Des terroristes grecs et arabes, peut-être bien inspirés par ces crimes, ont tué trois autres diplomates, de 1991 à 1994.

Certains faits sont particulièrement intéressants à comparer avec l’affaire Dink, qu’il s’agisse de la différence de bruit médiatique produit ou de la réaction des autorités :

— Le 22 octobre 1975, l’ambassadeur de Turquie à Vienne, Daniş Tunalıgil, est assassiné dans sa propre ambassade, par trois hommes armés, qui avaient neutralisé les gardes turcs à l’entrée.

Les trois assassins, membres des Commandos des justiciers du génocide arménien (CJGA, branche terroriste de la Fédération révolutionnaire arménienne) n’ont jamais été retrouvés. La police autrichienne pourrait difficilement prétendre qu’elle a été surprise : c’est à Vienne que s’est tenu, en décembre 1972, le congrès mondial de la FRA décidant le retour au terrorisme, et la création des CJGA [1]. Ces derniers avaient diffusé leur premier communiqué, menaçant, dès août 1975. Le double assassinat commis par Gourgen Yanikian (qui certes, n’était pas membre de la FRA, mais le précurseur de l’ASALA) le 27 janvier 1973 avait montré que certains Arméniens ne plaisantaient pas en clamant leur haine du Turc.

— Le 27 mai 1976, un terroriste des CJGA est tué par sa propre bombe, dans les locaux de la FRA, rue Bleue, à Paris. C’est la preuve, s’il en fallait, que les CJGA sont affiliés à la FRA. Or, si la police française trouve des documents relatifs à l’assassinat de l’ambassadeur turc Ismail Erez, le 24 octobre 1975, et à un double attentat alors en préparation, et commis à Istanbul le 29 mai 1977, aucune procédure n’est engagée contre la FRA ; l’unique personne arrêtée est relâchée quelques mois plus tard [2]. Comment expliquer que, malgré la saisie de documents, les attentats prévus aient lieu — sinon par une rétention d’information côté français ?

— Le 17 avril 1980, l’ambassadeur de Turquie au Vatican, Vecdi Türel, et son garde du corps sont pris pour cible par des tueurs des CJGA, et grièvement blessés. Or, le prédécesseur de Vecdi Türel, Taha Carim, avait été assassiné, également par les CJGA, le 9 juin 1977. Ni la police italienne ni la police vaticane n’ont jugé bon, entre 1977 et 1980, de renforcer particulièrement la surveillance de cette ambassade.

— Le 5 août 1980, deux terroristes de l’ASALA pénètrent dans le consulat général de Turquie à Lyon, ouvrent le feu, tuant deux personnes et en blessant plusieurs autres. C’est seulement après cet attentat que des policiers sont affectés à la protection du consulat, alors que l’ambassadeur à Paris et son chauffeur avaient été assassinés sur le pont de Bir-Hakeim, le 24 octobre 1975, de même que le conseiller chargé du tourisme Yılmaz Çolpan, pendant qu’il prenait un café sur les Champs-Élysées, le 22 décembre 1979 (les trois victimes furent tuées par les CJGA). La passivité des autorités françaises est d’autant plus remarquable qu’entre le pouvoir giscardien et les nationalistes arméniens, la détestation était réciproque. Et la liste n’est pas finie.

— Le 4 mars 1981, l’ASALA tue deux attachés de l’ambassade de Turquie à Paris, Resat Moralı et Tecelli An. Si Tecelli An est si grièvement blessé qu’il ne peut plus bouger (il meurt à l’hôpital dans les heures suivant l’attentat), Resat Moralı sort indemne du premier tir, et court pour se réfugier dans un café, dont le propriétaire l’expulse, se rendant ainsi responsable de la mort du diplomate, finalement abattu. Ce bistrotier n’est pas poursuivi pour non-assistance à personne en danger. Pas plus que les assassins des diplomates tués en 1975 et 1979, ceux du 4 mars 1981 ne sont pas retrouvés par la police et justice françaises [3].

— Le 24 septembre 1981, quatre terroristes de l’ASALA attaquent le consulat général de Turquie, tuent un garde, blessent grièvement le consul et prennent une cinquantaine de personnes en otage pendant quatorze heures.

Ils s’en tirent avec sept ans de prison, au terme d’un procès où le président demande : « Pourquoi n’avez-vous pas fait cela en Turquie ? » et refuse que les criminels soient appelés terroristes [4] (voir aussi la déclaration, en anglais et en français, de l’université d’Ankara, téléchargeable ci-dessous).

Terrorisme arménien et Procès de Paris

— Le 15 juillet 1983, une bombe de l’ASALA explose à l’aéroport d’Orly, tuant huit personnes, en blessant 90, dont une soixantaine grièvement, dont plusieurs sont estropiées à vie. L’explosion a lieu trop tôt par rapport au plan des terroristes, qui voulaient détruire l’avion en plein vol, et tuer ainsi tous ses passagers et membres d’équipage. Malgré les nombreux attentats de terroristes arméniens sur le sol français depuis 1973, dont plusieurs attaques (4 avril 1973, 19 novembre 1979, 11 juin 1981) et tentatives d’attaques (8 juillet 1979, 22 janvier 1983) contre la Turkish Airlines, aucune mesure de sécurité particulière et permanente ne semble avoir été prise avant l’attentat d’Orly.

Emblème de l’Asala

Alors que l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic fait l’objet, à très juste titre, d’enquêtes journalistiques et de commémorations (ces dernières occultant la probable complicité de l’ASALA dans cet attentat [5], commis par des Palestiniens extrémistes), alors que l’attentat contre le consulat turc à Melbourne fait l’objet d’une émission à la télévision australienne, en 2006, l’attentat d’Orly est le grand oublié des années du terrorisme en France. Aucune plaque, dans l’aéroport, n’honore ses victimes. Après la libération, en avril 2001, au bout de dix-sept ans et demi seulement (un record de brièveté en la matière), de Varoujan Garbidjian, arrêté en 1983 et condamné à perpétuité en 1985, ce boucher n’est pas expulsé vers la Syrie, dont il est ressortissant, mais vers l’Arménie. L’accueil triomphal qui lui est réservé, non seulement par la foule, mais aussi par le Premier ministre et le maire d’Erevan de l’époque, ne suscite aucun commentaire, ni du président Chirac, ni du gouvernement Jospin, ni d’un seul grand média français. Alors que M. Garbidjian avait été défendu par maître Jacques Vergès en 1985 (sans succès, notamment à cause de l’énergie déployée par les parties civiles, alors représentées par Gide-Loyrette-Nouel), c’est l’avocat attitré du Comité de défense de la cause arménienne (CDCA, branche politique de la FRA en France), maître Patrick Arapian, qui demande la libération conditionnelle du terroriste, début 2001, en arguant de la loi de « reconnaissance ». Les parlementaires français ayant voté la « reconnaissance » peuvent ainsi se vanter, non seulement d’avoir provoqué une crise avec un allié très important de la France, crise qui n’est toujours pas complètement résorbée, mais en plus d’avoir puissamment contribué à faire libérer un ignoble assassin.

— Le 12 mars 1985, trois terroristes de l’Armée révolutionnaire arménienne (nouveau nom des CJGA) attaquent l’ambassade de Turquie à Ottawa, tuent l’agent de sécurité Claude Brunelle, prennent une douzaine d’otages ; l’ambassadeur, qu’ils voulaient assassiner, sauve sa vie en sautant du deuxième étage, s’occasionnant de multiples fractures. Alors que l’attaché commercial de l’ambassade avait été grièvement blessé, le 8 avril 1982, lors d’une tentative d’assassinat par l’ASALA (les deux coupables ont écopé de huit et neuf ans de prison, leur complice de deux ans seulement [6]), alors que quatre autres terroristes de l’ASALA avaient été arrêtés, le 18 mai 1982, pour tentative d’extorsion de fonds contre de riches arméno-canadiens, alors que les CJGA tuèrent, le 27 août 1982, l’attaché militaire turc à Ottawa, la police canadienne n’avait affecté aucun de ses hommes à la protection directe et permanente de l’ambassade de Turquie. Il y avait un dispositif d’alerte, d’ailleurs actionné par Claude Brunelle, mais pas de policiers devant l’entrée.

En 2004, le Parlement canadien vote une résolution de « reconnaissance » du prétendu « génocide arménien », assassinant ainsi une deuxième fois Claude Brunelle, et facilitant la tâche des avocats des terroristes, qui obtiennent leur libération en 2010, après la fin des vingt-cinq ans de sûreté fixés par la cour d’assise, en 1986.

— Le 4 juillet 1994, Ömer Halûk Sipahioğlu, conseiller de l’ambassade de Turquie d’Athènes, est assassiné par l’Organisation révolutionnaire du 17-Novembre, groupe terroriste grec mêlant un marxisme léninisme de bazar à un fort chauvinisme antiturc et antiaméricain. Arrêté en 2002 avec les autres membres du groupe, l’assassin est condamné en 2003 à vingt-cinq ans de prison, mais sa peine est réduite à onze ans par la Cour de cassation, et il est finalement libéré dès 2007, au bout de cinq ans seulement.

La passivité et l’indulgence ne sont pas tout. Les terroristes arméniens reçoivent, dans les années 1970 et 1980, un soutien, au moins moral, très appuyé en Grèce et à Chypre-sud [7]. Le PKK reçoit, lui, un véritable soutien matériel, jusqu’aux années 1990, de ces mêmes pays [8]. Le passeport grec-chypriote d’Abdullah Öcalan, trouvé sur lui de son arrestation, en 1999, n’est que l’exemple le plus connu.

En 2005, l’ambassade de Turquie au Danemark, excédée de constater que ses démarches auprès du gouvernement danois sont vaines, porte plainte contre Roj TV, la télévision du PKK, qui émet depuis Copenhague, après avoir été interdite en France, en Belgique, au Royaume-Uni et en Allemagne, en raison de l’apologie du terrorisme qui s’y fait quotidiennement. Malgré les nombreux documents produits, y compris des photographies montrant ensemble des dirigeants de Roj TV et du PKK, la plainte est classée sans suite. C’est seulement après que la Turquie eut menacé de mettre son veto à la nomination du Premier ministre danois comme secrétaire général de l’OTAN qu’une enquête commence enfin au Danemark contre Roj TV.

Rien de tout cela n’a été porté devant la Cour européenne des droits de l’homme, compétente pour tous les pays mentionnés, sauf évidemment le Canada. Les vautours de toutes sortes peuvent continuer à se repaître du cadavre de Hrant Dink.

Maxime Gauin, vice-président de Confluence France-Turquie.

[1Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens. 1972-1998, Paris, Presses universitaires de France, 2002, pp. 22-23, 28 et 32-34.

[2« Jusqu’au 27 mai 1976, on ignore tout de l’organisation [les CJGA]. Ce jour-là, une explosion accidentelle ravage la Maison de la culture arménienne, centrale de la FRA, située rue Bleue à Paris. La police y retrouve le corps déchiqueté d’un Arménien venu du Liban qui manipulait des explosifs, Hagop Hagopian, arrête un autre Arménien, Kevork Papazian, qui restera cinq mois en prison, puis sera libéré sans inculpation, et découvre des brochures signées par des “Justiciers du génocide arménien”, revendiquant les assassinats des ambassadeurs turcs à Vienne et à Paris, et annonçant un troisième attentat en Turquie. Celui-ci n’a lieu qu’un an plus tard, le 29 mai 1977 : des bombes explosent dans l’aéroport de Yéchilkoy et à la gare Sirkeci à Istanbul. Bilan : cinq morts et soixante-quatre blessés. C’est un “groupe du 28 mai” — jour de l’indépendance de la République arménienne —, branche des commandos des “Justiciers” qui le revendiquent. Le 9 juin, le “groupe du 29 mai” assassine le représentant de la Turquie au Vatican, Taha Carim. Le 8 janvier 1978, il fait exploser des bombes à la raffinerie de pétrole et à la gare des autobus d’Izmit en Turquie, puis il disparaît. »

Yves Ternon, La Cause arménienne, Paris, Le Seuil, 1983, p. 221.

[3Bilâl Şimşir, Şehit Diplomatlarımız (1973-1994), Ankara, 2000, tome I, pp. 379-405.

[4Bilâl Şimşir, op. cit., tome I, pp. 425-458.

[5Thierry Vareilles et Françoise Rudetzki, Encyclopédie du terrorisme international, Paris, l’Harmattan, 2001, pp. 91 et 293.

[6Stewart Bell, Cold Terror. How Canada Nurtures and Export Terrorism Around the World, John Wiley & Sons, 2007, p. 28-30.

[7Michael M. Gunter, « Pursuing the Just Cause of their People ». A Study of Contemporary Armenian Terrorism, Westport-New York-Londres, Greenwood Press, 1986, pp. 106-112.

[8Soner Çağaptay, « Can the PKK Renounce to Violence ? Terrorism Resurgent », The Middle East Quarterly, XIV-1, hiver 2007, pp. 45-52 ; Sedat Laçiner, « PKK : a Privileged Terrorist Organization ? », The Journal of Turkish Weekly, 30 octobre 2008 ; Andrew Mango, Turkey and the War on Terror. For Forty Years We Fought Alone, Londres-New York, Routledge, 2005, p. 35.

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