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SÜMERBANK & ATATÜRK


Ecrit par Özcan Türk (Facebook), Pakize, 2020-01-23 19:52:06


SÜMERBANK & ATATÜRK

Atatürk avait à cœur l’indépendance économique de son pays car il savait qu’une véritable souveraineté nationale impose une économie autonome. C’est pourquoi, Atatürk a lancé un vaste programme de réformes industrielles dont l’ambition visait une fabrication locale pour éliminer le contrôle étranger sur l’économie turque.

La société Sümerbank est l’une des pierres angulaires de la révolution industrielle d’Atatürk. Elle a été créée en 1933 en tant que banque d’État grâce à un prêt d’une valeur de 8,5 millions de livres turques octroyé par l’Union soviétique qui a offert les plus bas taux d’intérêt pour la Turquie à cette époque.

Sümerbank avait vocation au financement de la construction d’usines textiles et le développement de l’industrie textile en Turquie. Le premier grand complexe de fabrication textile a ouvert ses portes en septembre 1935 à Adana. Des usines sidérurgiques, des cimenteries, des usines de papier et de cellulose ont été établies au sein de Sümerbank, puis plus tard, elles se sont séparées pour devenir des entités autonomes.
Après plus d’un demi-siècle de production industrielle, en 1987, les pouvoirs publics décident de privatiser Sümerbank. Les usines de Sümerbank, qui représentaient l’industrialisation dirigée par l’État dans le secteur textile turc pendant des décennies ont été progressivement vendues puis fermées à partir de 2002 lorsque Oyak Bank a acquis Sümerbank et a décidé de mettre fin aux activités de l’entreprise dans ce domaine.

Je vous propose ci-dessous la traduction d’un article du 31 août 2014 signé du chroniqueur Soner Yalçın qui relate l’histoire passionnante de l’usine Sümerbank de Nazilli tout feu tout flamme.

Active entre 1937 et 2003, la « Nazilli Sümerbank Textile Factory » a été fondée par Atatürk dans le but de créer une zone d’emploi et d’accélérer la transition vers l’industrialisation. Approvisionnement, filature, tissage, teinture et impression des tissus, finition, confection, cette usine contrôlait l’ensemble du processus de fabrication, entièrement réalisé en Turquie, à Nazilli. Nazilli, dans la province d’Aydın, est une ville de taille moyenne située entre Izmir et Denizli.


TRADUCTION

Nous sommes à la fin des années 30.

Existe-t-il une seule usine en Turquie où les employés écoutent du Beethoven en travaillant ? Non. Autrefois, il y en a avait…

A la fabrique de textile de Nazilli, les salariés écoutaient Beethoven durant leur activité. Je parle d’une usine qui possédait et mettait à disposition de ses employés un piano. Une entreprise où les salariés avaient créé une chorale et interprétaient de la musique classique. Les choristes chantaient non seulement à Nazilli mais aussi dans les communes voisines comme Aydın et Denizli.

En outre, les travailleurs disposaient d’une radio et faisaient du théâtre.

L’entreprise œuvrait telle une institution scolaire. Les employés pouvaient lire des œuvres littéraires durant leur pause.

L’historien français Thierry Zarcone décrit ce phénomène typique du kémalisme : « La culture nationale privilégie l’Anatolie, l’étude de ses traditions et le dialogue avec les campagnes (ci-dessous, un orchestre traditionnel de village). Le théâtre, considéré comme « un instrument de suggestion et d’inspiration sans équivalent », sert ce dialogue et rapproche les élites du peuple. Les écrits de quelques auteurs classiques, comme le poète Yunus Emre ou le soufi Mevlana, sont lus avec des yeux nouveaux et incarnent la littérature nationale. Les kémalistes savent la place que la littérature peut jouer dans la formation des esprits et ils placent de grands espoirs dans les romans et la poésie. » (NDLR : cette partie est ajoutée par le traducteur)

La société Sümerbank de Nazilli organisait des fêtes, des spectacles et des divertissements et notamment un bal.

L’usine qui disposait d’une salle de cinéma de 700 sièges proposait 6 films à l’affiche chaque semaine.

Le choeur de Sümerbank

La « Maison populaire de Sümerbank » offrait des cours de couture à ses salariés. Elle distribuait gratuitement, 2 fois dans l’année, du textile pour confectionner des vêtements.

L’entreprise disposait même de 5 classes de cours pour apprendre à lire et à écrire. Nommée « Ecole primaire de Sümer », cette école pour salariés rassemblait et formait 980 employés.

Pour les enfants des travailleurs, l’entreprise mettait à disposition une crèche d’une capacité de 40 enfants et équipée de 26 lits.

Les activités sportives des salariés de Sümer Spor vêtus du maillot bleu marine et blanc englobaient l’athlétisme, le cyclisme, le football, la natation ainsi que d’autres sports.
Ils s’illustraient même dans le patin à glace et la course cycliste.

Dans l’enceinte de l’entreprise, les salariés bénéficiaient des services d’un hôpital équipé de 40 lits, d’une pharmacie et d’un laboratoire !

Atatürk en visite à l’usine de Nazilli

Les ouvriers et les cadres pouvaient habiter gratuitement dans des bâtiments, construits juste en face de l’usine. 264 logements pouvaient accueillir jusqu’à 1000 personnes. Les célibataires pouvaient résider, quant à eux, dans des « Maisons de travailleurs pour célibataires » d’une capacité de 350 personnes.

Les employés étaient non seulement issus des 4 coins de la Turquie mais aussi des pays étrangers. Ainsi, 1200 d’entre eux venaient de Grèce, de Bulgarie, et même d’Allemagne et de Suisse.

Les salariés avaient à leur disposition des navettes desservant le centre-ville de Nazilli mais, même la population de cette ville bénéficiait gratuitement d’un transport sur rail avec un train dédié et appelé « Gıdı Gıdı Treni » en raison du bruit typique émanant de la voie ferrée.
D’ailleurs, un journal satirique du même nom « Gıdı Gıdı » avait vu le jour.

Nazilli’nin tarihi Gıdı Gıdı Treni

Si un jour, votre chemin passe par Nazilli, allez faire un tour dans cette usine qui est un formidable produit de la révolution industrielle kémaliste mais qui tombe aujourd’hui en ruine !

Votre foi dans les réformes d’Atatürk n’en sera que plus renforcée.

Et surtout, ne vous démoralisez pas !
On va refaire la même chose.
Mais, ne désespérons pas et gardons notre enthousiasme toujours vivant.

Soner YALÇIN
31 août 2014
©Traduit du turc par Özcan Türk
Article original : cliquez ici

NOTES DU TRADUCTEUR :

En complément de l’article de Soner Yalçın que j’ai traduit, je souhaite apporter quelques précisions comme suit.

Les usines de la Sümerbank ont joué un rôle important dans la révolution industrielle turque. Figure clé du plan économique quinquennal, la fondation de ces usines a contribué à dynamiser l’économie. Fabriquer des produits de qualité d’origine locale était l’objectif des institutions et des usines de Sümerbank. Les premiers slogans du « Made in Turquie », en faveur d’une fabrication locale, ont vu le jour comme : « yerli malı, yurdun malı. Herkes onu kullanmalı », qui peut se traduire par « Le produit local est le produit de la patrie et tout le monde devrait l’utiliser ».

Les usines de la Sümerbank ont également fonctionné comme une force de transformation lors de la modernisation de la Turquie. Comme le souligne Soner Yalçın, autour des usines de Sümerbank, toute une vie est née dont des zones résidentielles, des installations sociales, éducatives et récréatives. Ainsi, les établissements de Sümerbank étaient un centre d’apprentissage continu et interdisciplinaire où les travailleurs assistaient à des projections de films, à des dîners et à des cours de couture. Un ancien travailleur de l’usine textile de Nazilli, İlhan Öden, se souvient d’une occasion où un groupe de travailleurs a joué un opéra en 1948, un événement sans précédent à l’époque.

Un groupe de femmes lors du bal de Sümerbank

La fabrique de Nazilli est également devenue une école où de nouveaux stylistes et créateurs de mode ont été encadrés et formés. Le tissu qu’ils produisaient était à base de coton, surnommé pazen (flanelle), et il présentait des dessins minimalistes ou, parfois, des réinterprétations de motifs traditionnels. Les petits motifs floraux et à base de plantes étaient particulièrement populaires dans les vêtements pour femmes. L’inventaire des motifs comprenait également des plaids, des motifs turcs, des pois et des rayures, qui étaient largement utilisés notamment dans les pyjamas pour hommes. Pour préserver cette richesse de la créativité turque, la faculté d’économie d’Izmir a mis en ligne une base de données des créations appelée TUDITA (Turkish Digital Textile Archive).

De plus, les conceptions de Sümerbank ont ouvert la voie à de nombreux stylistes turcs qui ont réalisé leurs propres interprétations inspirées de motifs emblématiques.
Par exemple, Cemil İpekçi, le célèbre styliste et créateur de mode turc, a conçu la robe qu’Azra Akın portait lorsqu’elle a été élue Miss Monde en 2002 et qui illustre la présente publication. La robe était en tissu pazen rouge avec un imprimé floral comportant des roses et des fleurs sauvages. Cette création originale a eu immédiatement le feu sacré et a remporté le prix de la meilleure création de costumes.

Au début de l’ère républicaine, les produits Sümerbank ont joué un rôle important dans la modernisation du pays en combinant les normes modernes de design avec des éléments locaux.

Bien que les entreprises de Sümerbank aient été privatisées puis fermées en 2003, les créations de Sümerbank restent symboliques dans l’histoire du textile turc.

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