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Entretien avec Renaud Baltzinger, peintre de Khodjali

Ecrit par Pakize, 2020-01-16 02:55:05


Turquie News met en ligne un reportage de Leyla Sarabi, jeune journaliste d’Azerbaïdjan née à Haut Karabag et obligée de quitter sa terre natale à 3 ans, à la suite de l’agression et l’occupation arménienne sur 20% des terres de l’Azerbaïdjan.

Renaud Baltzinger, artiste-peintre.

Il est considéré comme un peintre expressionniste. "Un Expressionniste Flamboyant" selon le Musée d’Orsay qui voit sa peinture comme le travail d’un artiste expressionniste totalement contemporain et innovant.

Lui se définit comme un « peintre engagé » : la peinture de Renaud Baltzinger fait écho à ce qui l’émeut, l’indigne, le révolte. Ce qui l’anime : sa volonté de dénoncer la souffrance humaine par ce média qu’est la peinture.

Il a peint essentiellement des massacres et des guerres, et consacré beaucoup de peintures au génocide Juif. Quand il découvre le crime génocidaire de Khojali, en Azerbaïdjan, crime impuni des grandes nations, le peintre s’y consacre complètement et crée une série de plus de 70 peintures.

Renaud Baltzinger a commencé à peindre à l’âge de 21 ans. Son deuxième tableau lui a valu d’être reconnu parmi les meilleurs jeunes peintres français auconcours des étoiles de la peinture 1989.
En 1996, après la mort de son maître Georgette Johann-Fritz, Renaud Baltzinger est devenu président de l’association IECART. Plus tard, en 2010, il est remarqué pour faire partie d’un livre collectif, "L’expressionisme contemporain, 200 œuvres de chair et de sang", aux éditions Le livre d’art.

Aujourd’hui Renaud Baltzinger a plus d’une soixantaine d’élèves qu’il prépare au baccalauréat et à des concours de grandes écoles ou qui assistent à ses cours par pur plaisir personnel (enfants, adolescents et adultes). La "Baltzinger arts school" qu’il a fondée lui permet d’élargir l’éventail des possibilités plastiques mais aussi sa démarche pédagogique.

Parlez-nous de vous et de votre patrie

J’ai la chance d’être né dans un pays riche en histoire. La France est en effet une des perles brutes du vieux continent.

C’est un pays dont la mixité culturelle et cultuelle me plait. J’aime à me sentir entouré de personnes étrangères qui font la spécificité de la France : un pays culturellement riche et libre. La France est un pays libre ! Et je suis très fier de voir que cette liberté se traduit souvent par le caractère assez complexe du peuple français que l’on dit "ingouvernable". Il est en effet important pour chacun de nous de pouvoir dire "oui" ou "non"... C’est un héritage de notre histoire, de notre passé révolutionnaire qui a permis à la France de devenir une grande démocratie. Même si parfois, je trouve le peuple français un peu trop "gâté", j’en suis fier car si demain il le faut, il combattra à nouveau pour ses droits et sa liberté.

Je suis ainsi, à l’image de mon pays. Je suis un homme libre. Ce qui m’a toujours coûté très cher. Je dis "oui", je dis "non". J’ai un caractère difficile mais je suis respectueux des autres, de leurs droits et je me bats souvent pour défendre des droits autres que les miens. J’aime profondément, l’autre et le monde.

Que signifie le succès pour vous ?

Le succès pour moi signifierait que je puisse faire passer mes messages de paix et que l’on m’aide à le faire. Le succès, c’est arriver là où on le veut au départ.

Nietzsche a dit : "formule de mon bonheur ? Une ligne droite, un but". Depuis 32 ans je poursuis la même ligne : la défense des opprimés (Tibet, Indiens d’Amérique, Génocide Juif, Palestine, Japon, Crime à caractère génocidaire de Khojaly... ; demain la Syrie).

Êtes-vous né artiste ou l’avez-vous toujours été ?

Nous ne naissons pas artiste, nous le devenons. Nos existences parfois commencent dans la violence la plus absolue, la plus noire et la plus exécrable. Je ne pouvais que devenir artiste. il fallait que j’exprime, que je sorte ce qu’on m’avait obligé à taire.

La peinture est une catharsis ? Peut-être ? Mais depuis sept ans, elle est devenue une "arme". Une arme contre le silence de la communauté internationale et des puissants. Oui, depuis plus de 7 ans je relève les victimes de Khojaly, hommes-femmes et enfants. J’ai créé 70 toiles et une Œuvre Blanche ; Œuvre Blanche qui tutoie d’autres merveilles au Centre Heydar Aliyev de Bakou.

Qu’est-ce qu’un « vrai » artiste ?

Qu’est-ce qu’un "vrai" artiste ? Au risque de paraître prétentieux, je ne supporte plus les peintres de techniques, les peintres qui peignent de belles choses... Cimabue, Giotto, Léonard de Vinci, Vermeer, Van Gogh et bien d’autres ont peint la beauté et l’histoire et le temps, l’évolution et la grandeur de l’Art.

Nous sommes des peintres des XX°-XXI° Siècles. Siècles du pire. Deux Guerres mondiales, une troisième qui se prépare, des massacres sans équivalents, d’une horreur sans nom (destruction des Juifs d’Europe, Les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, la Syrie... la liste est longue ; sans oublier les catastrophes écologiques irréversibles).

Nous ne pouvons plus être les peintres de la beauté mais de l’expression. Moi je cloue les gens au murs et je les jette au sol ! Quand ils regardent la collection Khojaly, ils ont peur ; quand ils observent l’Œuvre Blanche, au sol, ils pleurent et c’est là mon travail. Interpeler violemment le passant qui flâne benoîtement. Le reste n’est que baratin technique et ne m’intéresse pas voire même, m’insupporte.

Pensez-vous que vous voyez le monde différemment que les non-artistes ?

Beaucoup se penchent sur les mêmes maux, je l’espère en tout cas. On ne devrait pas parler de "non artistes"... A mon sens, c’est insupportable et peut-être même que cela réduit l’Humain à un écervelé dans la mesure où l’artiste rejoint la définition de chantre de la société, de pourfendeur. Sans l’Art, l’homme sera mort dans 2000 ans voire moins. il cessera d’être. L’absolu d’un côté comme de l’autre doit être une proposition, une éducation de tous. Je sais que je suis très idéaliste.

Avez-vous l’intention que d’autres « voient » et « ressentent » ce que vous « voyez » et « ressentez » dans votre art ?
Autrement dit, voulez-vous que les autres comprennent ce que vous dites avec votre art ? Avez-vous quelque chose à dire avec votre art ?

Cela me parait évident. En revanche, il n’est pas du tout évident que les gens comprennent mon travail ! Ils en ont peur. C’est un peu le but mais l’esthétique est assez insupportable.

Seul le "beau" attire alors que le "Beau" construit et instruit. Dans l’absolu, je le disais, c’est une volonté de montrer, dénoncer surtout. Mais ne regarde que la passant qui veut bien s’arrêter. Quand je me fais traiter de "pute au service d’Israël", je me dis que mon message dérange, donc il passe et j’en suis heureux. Je n’ai pas peint la Shoah pour rien. La série Khojaly, remettant politiquement l’Arménie en question en est une autre preuve. Je suis "persona non grata" en France depuis que je peins le crime de masse vécu par les Azerbaïdjanais de Khojaly et du Haut Karabagh. C’est ce que mon art cherche à dire et mon art s’exclame assez violemment.

Chaque toile est un cri, un hurlement. Je veux que personne ne puisse s’endormir tant que le Haut Karabagh ne sera pas rendu, libre, à l’Azerbaïdjan.

Êtes-vous fidèle à vous-même avec votre art ?

Je ne pourrais pas construire ou créer si je n’étais fidèle à moi-même au travers de cette construction. La démarche du peintre est réelle en son cœur, par son esprit et la force qu’il y met. Je parle du "vrai" peintre du "véritable" artiste. Je ne pourrais pas créer une série qui ne me prenne pas violemment. C’est un coup de foudre, un coup de feu ou de fouet ! Quand c’est réel, ça fait toujours mal, comme une histoire d’amour.

Devriez-vous partager vos connaissances ou les accumuler ?

"Recevoir, Conserver, Transmettre". Durant toute notre vie, nous nous efforçons de transmettre ce que nous avons reçu, accumulé et conservé. C’est d’une importance capitale dans l’Art. C’est un acte de Foi et l’Amour seul est digne de Foi donc, partager devient la clef de voûte d’un Humain qui aime. Dans le cas de Khojaly, j’aimerais que l’État azerbaïdjanais reprenne à son compte la collection et je me ferais "ambassadeur" de cette cause ; car pour partager, il faut aussi être soutenu et cela est très compliqué quand on est seul.

Avez-vous la responsabilité de partager votre art avec le monde, ou est-ce que votre art est seulement pour vos yeux ? Le monde va manquer de ne pas avoir votre art ?

Le monde perdrait de ne pas connaître mon art ! Non qu’il soit beau mais parce qu’il montre mon désespoir face à la haine et mon Amour face au monde. Et c’est une réelle responsabilité car il faut être très fidèle dans la représentation de l’Absolu que nous portons, que nous offrons aux autres. Et c’est dans cet Absolu que l’artiste propose sa vérité. Peut-être la vérité ?

Votre art rendra-t-il le monde meilleur ?

Pour toutes les raisons évoquées, je l’espère idéalement. Ma vie aurait au moins ce sens et mon absolu ne serait pas vain.
Et si chacun faisait l’exégèse de mon travail, il y verrait que la beauté y est et qu’elle est offerte à tous sans exception ! Tout est une question de volonté. La mienne est de me battre contre des moulins à vent selon certains. Je continuerai, c’est mon côté Don Quichotte. Je n’ai peur de rien si ce n’est de l’attentisme et de l’indifférence.

Présentez-nous vos travaux sur le massacre de Xojaly. Où avez-vous entendu parler de ce génocide ?

Mon frère était diplomate à Bakou et m’a parlé du crime de Khojaly. Il m’a envoyé une photo et m’a dit "Je te laisse réfléchir". La photo montrait un corps mutilé et dix minutes plus tard, j’avais une première approche de Khojaly. Je rappelais mon frère pour lui dire que j’allais travailler sur une série.

Je l’ai fait plus d’un an après, en état d’urgence alors que mon frère était lui-même victime d’une très grave agression par la maladie. La collection Khojaly est née violemment, dans la fureur et le sang, en un combat au corps à corps pour la vie ! Avant qu’il ne meure je lui ai promis de poursuivre. Ce que je fais aujourd’hui, sept ans plus tard après avoir réalisé près de 70 toiles et une Œuvre Blanche, allégorie de l’Azerbaïdjan ayant perdu ses enfants à Khojaly (soit un peu plus de quatre-vingts enfants sont morts sur les 613 victimes officielles).

Quelles sont vos impressions sur l’Azerbaïdjan ?

L’Azerbaïdjan ? J’y suis venu deux fois et je dois reconnaître avoir été stupéfait par l’immense modernité de cette ville alliant une architecture "à la Dubaï" à une capitale archéologique millénaire. C’est fort tout de même et terriblement fou. Bakou est un champignon. D’année en année, elle "pousse" et devient plus grande, plus belle, symbole d’un pays émergent, d’une grande puissance.

Tout est surprenant à Bakou... J’ai même mangé dans un somptueux restaurant construit en pleine mer Caspienne. Merveilleux ! Ces vagues qui frappaient durement les parois de verre... C’était somptueux.

Aussi, contrairement à beaucoup de Français, je suis beaucoup sorti seul, ne parlant pas votre langue et très mal l’anglais et j’ai rencontré un peuple adorable, généreux, chaleureux. J’ai rencontré quatre personnes formidables. Et j’ai été reçu comme un roi par votre pays. Votre pays est très hospitalier, très généreux. Y retourner est une grande joie et ce, même si j’y vais afin de défendre une très sombre cause : le crime de Khojaly.

Leyla Sarabi

Azerbaïdjan génocide de Khodjali. Karabagh Khodjali
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