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L’Azerbaïdjan entre les grandes puissances

Ecrit par Hakan, 2020-01-10 23:02:57


Rahman Mustafayev docteur en histoire, diplomate de carrière( il est à l’heure actuelle ambassadeur à Paris), publie un livre important pour son pays : "L’Azerbaïdjan entre les grandes puissances 1918-1920", dont la traduction vient de paraître en France. Livre important aussi pour les futurs lecteurs français quand on sait l’importance actuelle de cette zone du monde, Russie, Turquie, Iran, Moyen-orient, dans la géopolitique que les derniers évènements en Irak mettant aux prises USA et Iran ont mis en avant ces derniers jours. Rahman Mustafayev était déjà l’auteur de "Deux républiques : les relations Azerbaïdjan-Russie entre 1918 et 1922".

La première république laïque musulmane

La tonalité générale du livre met en avant la première république laïque démocratique musulmane proclamée en Azerbaïdjan le 28 mai 1918 : parlement national,premier parlement dans l’orient musulman, qui regroupe les partis politiques et les minorités ethniques du pays, droit de vote pour les femmes( on notera le rôle de Hamida Djavanchir qui contribua à l’émancipation féminine avec sa Société caritative pour les femmes musulmanes du Caucase), libertés individuelles reconnues, liberté de la presse, gratuité de l’éducation, séparation des religions et de l’état. Mais 23 mois plus tard l’Armée rouge soviétique, en avril 1920, installe le pouvoir communiste à Bakou la capitale.

Le livre montre les relations entre la jeune république et les grandes puissances de l’époque, Turquie (empire ottoman), Allemagne, les Alliés de la première guerre mondiale, USA, Angleterre, France, Italie et bien sûr la Russie soviétique.

L’historiographie nationale fait apparaitre 3 grandes périodes de l’histoire de l’Azerbaïdjan : la période démocratique (1918-1920) objet du livre, la période soviétique (1920-1991) et depuis 1991 la troisième république indépendante. Avec le 100 ème anniversaire de la république démocratique d’Azerbaïdjan en 2018.

Une Russie omniprésente

Le facteur russe a été déterminant dans l’histoire du pays tant au plan intérieur qu’ extérieur. Plus de 100 ans de l’Azerbaïdjan au sein de l’empire russe d’abord, puis la Russie bolchévique, ont marqué le pays, Bakou étant un grand centre pétrolier et industriel déterminant pour l’économie du pays.

Pendant des décennies, l’histoire de la république azerbaïdjanaise a été ignorée au profit de la Russie bolchévique. Pendant les 23 mois de la jeune république, la Russie soviétique a exercé une pression politique extrême avant de l’envahir purement et simplement.

L’auteur étudie la période allant de l’effondrement de l’empire russe à la proclamation de l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Puis on voit très nettement que les bolcheviks qui mettaient en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ont mené une politique impérialiste face à l’Azerbaïdjan. L’auteur montre bien l’action quotidienne du gouvernement de la jeune république d’Azerbaïdjan en direction de la Russie bolchévique pour créer des relations politiques et commerciales saines, mais en vain. La propagande bolchévique allant bon train pour préparer l’invasion du pays, alors que l’attitude de toutes les grandes puissances face à la jeune république pose problème (les lecteurs français pourront lire une analyse fine de l’activité de la mission militaire française au Caucase). Pour finir les Alliés de la première guerre mondiale reconnaitront finalement la république en janvier 1920. L’Armée rouge passe à l’action après de multiples pressions diplomatiques et en avril 1920 le pays est définitivement occupé.

Un bilan positif de la première république

Rahman Mustafayef présente un bilan exhaustif du gouvernement azerbaïdjanais indépendant avant l’invasion, avec la création d’une république parlementaire dans une société musulmane traditionnelle. Un état laïc en place avec démocratie et islam. On rappellera pour mémoire les articles 3 et 4 de la proclamation de l’indépendance de l’Azerbaïdjan au 28 mai 2018 à Tiflis :

- " la république démocratique d’Azerbaïdjan s’efforcera d’établir des rapports de bon voisinage avec tous les états et particulièrement avec les peuples et états limitrophes" ;

- " La république démocratique garantit sur son territoire les droits civils et politiques à tous les citoyens, sans distinction de nationalité, de religion, de position sociale et de sexe".

Malheureusement cet état fut pris en tenaille entre des intérêts divergents voulant l’utiliser à leur propre compte. La Turquie (empire ottoman) voulait étendre son influence sur le Caucase et l’Asie Centrale ou s’allier à la Russie bolchévique puissant allié financier et militaire. Les Alliés ne retenaient que la lutte contre l’expansion communiste. L’Azerbaïdjan dans cette lutte d’influences y perdit son indépendance.

Dans le dernier chapitre "d’une république indépendante à une province soviétique", l’auteur montre bien les ravages de l’instauration du nouveau régime communiste en Azerbaïdjan : perte de l’indépendance politique et économique, amputations de territoires dont les conséquences se font encore sentir en 2020 ( questions douloureuses du Nakhitchevan coupé territorialement mais république autonome de l’Azerbaïdjan, drame du conflit du Haut Karabakh).

Histoire et actualité

Actuellement Russie, Turquie, Iran, USA et Europe font de l’Azerbaïdjan un élément clé de leur stratégie régionale et la période 1918-1920 éclaire largement l’actualité.

Rahman Mustafayev a eu accès, entre autres, aux archives de la Fédération de Russie, aux archives d’état de Russie pour l’histoire sociale et politique, aux archives des Affaires étrangères de GB, France, Italie, Allemagne et du Département d’état des USA. Ce qui fait de ce livre un élément indispensable pour l’histoire de ce pays qui à la chute de l’URSS en octobre 1991 est redevenu indépendant après 70 ans de soviétisme.

Cette grande connaissance multipolaire de l’auteur du livre lui permet un épilogue que le lecteur lira avec profit, concernant l’analyse des rapports actuels avec la Russie, la Turquie, l’Iran, les USA, les principaux états européens au regard de l’expérience de 1918-1920.

Avec l’élaboration d’ "une stratégie d’équilibre en politique étrangère...Cette stratégie impliquait dès le début...le refus de jouer sur les contradictions entre les principaux acteurs régionaux...Peu à peu les concurrents sont devenus partenaires et un vaste réseau de coopération et de sécurité régionales s’est mis en place, dont le centre est l’Azerbaïdjan. Cette politique a été testée avec succès... dans un secteur vital pour la jeune république- l’énergie- lors de la préparation et de la signature de contrats pour le développement de gisements de pétrole et de gaz dans le secteur azerbaïdjanais de la mer Caspienne. Grâce à une approche équilibrée des intérêts des principaux acteurs régionaux à l’époque (Russie et Iran) d’une part, des USA, de la GB, de la Turquie d’autre part, qui avaient des intérêts divergents dans la région...En 1994 les 11 plus grandes sociétés pétrolières représentant l’Azerbaïdjan et les principaux pays du monde et de la région- les USA et la Russie, le Royaume-Uni et la Norvège, la Turquie et l’Arabie Saoudite- sont devenus partenaires d’un projet de plusieurs milliards de dollars. En septembre 2017 le contrat pétrolier du siècle a été prolongé jusqu’en 2050 avec de nouveaux partenaires, des sociétés japonaises et indiennes."

Rahman Mustafayev conclut son étude par une analyse globale de la politique extérieure de son pays : "l’Azerbaïdjan continuera à avoir affaire à une Russie décidée à préserver sa sphère d’influence ; à des USA qui voient la région à travers le prisme de la résolution des problèmes russe et iranien ; à une Europe économiquement intéressée mais politiquement impuissante ; à une Turquie pragmatique et un Iran méfiant. Ajoutez à cela les revendications territoriales traditionnelles de l’Arménie et il deviendra clair dans quelles difficiles conditions l’Azerbaïdjan aura à résoudre ses problèmes de sécurité et de développement dans les années et les décennies à venir."

Mais l’espoir existe : la première république était privée des opportunités qui existent pour la troisième république : "c’est à la troisième république de savoir en profiter pleinement", écrit Rahman Mustafayev.

par Alain Roumestand
Source : AgoraVox

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