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YOZGAT, BOĞAZLIYAN & ATATÜRK


Ecrit par Özcan Türk (Facebook), 2019-09-05 20:58:39


YOZGAT, BOĞAZLIYAN & ATATÜRK

A l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman est défait et le pays est occupé par l’ennemi qui compose la Triple-Entente.

La Turquie est alors bicéphale. Il y a d’un côté une Turquie, à Istanbul, dirigée par le sultan Vahdettin Mehmet VI qui collabore avec l’envahisseur britannique et de l’autre, une Turquie, à Ankara, dirigée par Mustafa Kemal Atatürk qui se bat contre l’ennemi.

Le Congrès de Sivas, en septembre 1919, a unifié la résistance nationale et l’a placée sous le seul commandement de Mustafa Kemal Pacha.

Pourtant, Atatürk a besoin de la mobilisation générale de la population anatolienne et sollicite des hommes à chaque province. Mais, dans certaines régions, comme à Yozgat, Konya ou Afyon, éclatent des rebellions contre le mouvement national de libération mené par Atatürk car ces groupes prennent position en faveur du sultan-calife. Rappelons que le sultan Vahdettin signe l’infâme traité de Sèvres « l’acte d’assassinat du peuple turc » et le cheikh ul-Islam Dürrizade Abdullah Bey promulgue une fetva de mort contre Mustafa Kemal Atatürk et les combattants turcs qui résistent à l’envahisseur.

A la demande de certains de mes amis et lecteurs, j’apporte ci-dessous un éclairage sur le soulèvement de Yozgat, notamment celui du clan Çapanoğlu. Je parlerai également de la légende urbaine selon laquelle Atatürk aurait puni Yozgat et terminerai par le district Boğazlıyan de cette province.

1/▪️YOZGAT & LE CLAN ÇAPANOĞLU

En plein cœur de l’Anatolie se trouve la province de Yozgat, nommé Bozok jusqu’en 1927 du nom de l’une des 2 filiations des Turcs Oğuz qui se sont installés dans cette région.

Le clan Çapanoğlu y est solidement ancré, nombreux et très influent.
Le prof. Demokaan Demirel a publié, en août 2016, une étude nommée : « L’exemple de Yozgat dans les révoltes intérieures à l’époque de la Guerre d’Indépendance turque » dans The Journal of International Social Research.
Selon lui, les plus anciennes traces de cette famille remontent à 1704 avec Ömer Ağa.

L’auteur résume les motifs des rebellions armées contre le mouvement national turc qui ont existé à Yozgat par :

▪️ L’influence exercée par des groupes réactionnaires locaux attachés au pouvoir du sultan-calife et dont les dirigeants jouissaient souvent d’avantages et de statuts personnels ;

▪️ La propagande des dirigeants de « Hürriyet ve İtilaf Fırkası », le Parti de la Liberté et de l’Entente piloté par le Grand vizir et traître Damat Ferit Pacha qui calomniait Mustafa Kemal et la résistance turque d’être des agents du Comité Union et Progrès et de vouloir instaurer le bolchévisme en Turquie ;

▪️ Les actions du sultan Vahdettin Mehmet VI et Damat Ferit, en collaboration avec l’ennemi britannique, qui tirent à boulets rouges sur Mustafa Kemal et les indépendantistes turcs d’Anatolie afin de stopper la résistance nationale et faire ratifier le traité de Sèvres par la Grande Assemblée nationale de Turquie. Le courroux impérial s’abat sur la rébellion turque menée par Mustafa Kemal avec entre autres, la milice ottomane nommée « l’Armée du Calife », les délégations de conseillers « Heyeti Nasiha » exhortant la population turque à ne pas s’opposer à l’occupant, des firmans pour l’exécution immédiate de Mustafa Kemal et des résistants turcs.

▪️ L’espoir que les Britanniques qui occupaient Istanbul seraient cléments avec le sultan Vahdettin Mehmet VI qui les avait nommés « Kadım dost » (Vieux amis) et que l’occupant britannique laisserait le sultan diriger Istanbul.

Même si la première révolte dans la région de Yozgat est celle menée par Postacı Nazım et Çerkez Kara Mustafa, le 14 mai 1920, dans le village de Kaman à Yenihan, c’est la révolte armée du clan Çapanoğlu qui est la plus emblématique.

Cette rébellion est détaillée dans l’étude du prof. Demokaan Demirel.

La fetva de mort du cheikh ul-Islam Dürrizade Abdullah Bey contre Mustafa Kemal Atatürk et les combattants turcs qui résistent à l’envahisseur parvient à Yozgat au siège du « İtilaf ve Hürriyet Partisi » : le Parti de la Liberté et de l’Entente dirigé par le Grand vizir Damat Ferit Pacha. Or, le président local de cette formation politique n’est autre qu’Edip Çapanoğlu secondé par son frère Celâl. Evidemment, les 2 frères qui ont en main la fetva persuadent leur clan familial de suivre l’injonction du sultan Vahdettin.

De plus, le clan qui est très puissant, non seulement à Yozgat mais aussi dans les provinces voisines comme à Kayseri, craint pour ses intérêts en s’opposant au régime du sultan-calife. En effet, le député ottoman et représentant de Yozgat au Congrès de Sivas, Madenli Yusuf Bahri Tatlıoğlu Bey vient d’être muté et Yozgat doit envoyer de nouveaux représentants au parlement ottoman, une situation d’incertitude que craint le clan Çapanoğlu.

Au final, les Çapanoğlu influencés par la propagande pro-britannique du sultan Vahdettin Mehmet VI et de son Grand vizir Damat Ferit et voulant préserver ses intérêts, s’opposent à Mustafa Kemal et la résistance nationale (source : Taha Niyazi KARACA(2003), “Birinci Dünya Savaşı ve Milli Mücadele Dönemlerinde Yozgat Ermenileri (1914-1920)).

Le 7 juin 1920, le colonel Selahattin, commandant du 3è Corps d’Armée, ordonne l’arrestation des Çapanoğlu au représentant du gouvernement à Yozgat. Ce dernier informe secrètement le clan Çapanoğlu de l’ordre qu’il a reçu. Sur ce, dès le soir du 8 juin, les frères Çapanoğlu : Edip, Celâl et Salih accompagnés de leurs cousins Vasıf, Muhlis et Mahmut fuient la ville en direction de Sorgun. (Source : İsmail Hakkı UZUNÇARŞILI, (1974), “Çapanoğulları”, Belleten, C.38, p. 215-261).

Le lendemain, 9 juin 1920, la loi martiale est instaurée à Yozgat afin d’assurer le maintien de l’ordre. Les insurgés qui ont quitté Yozgat rejoignent Halit, le benjamin des Çapanoğlu. Pis, Celâl Çapanoğlu se proclame commandant de « l’Armée du Calife ».

J’ouvre une parenthèse pour rappeler que lorsque le général Mustafa Kemal désobéit au sultan et engage la Guerre de Libération, le sultan Vahdettin Mehmet VI met sur pied, le 18 avril 1920, une milice pour exterminer la Kuva-yi Milliye, les indépendantistes de Mustafa Kemal. Cette force se nomme Kuvâ-i İnzibâtiyye : « l’Armée du Calife ». Le Haut-commissaire britannique, l’amiral John de Robbeck participe, en compagnie du Grand vizir Damat Ferid, à la mise en place de stratégies pour ce groupe et lui assure la fourniture d’armes et de munitions. Cette armée est constituée d’une division incluant 3 régiments d’infanterie et un bataillon d’artilleur. Ce corps fort de 4000 individus est dirigé par un fidèle de Vahdettin : Süleyman Şefik Pasha. Mustafa Kemal et ses troupes sont taxés d’ennemis par nombre d’oulémas et d’imams qui relayent l’appel de Vahdettin. Aux quatre coins du pays, une guerre civile éclate entre l’Armée du Calife et les combattants turcs dirigés par Mustafa Kemal. La propagande religieuse fonctionne et les troupes kémalistes sont victimes de mutineries et de désertions. Dans la province de Konya, des réactionnaires torturent et écartèlent des officiers envoyés par Mustafa Kemal dont les forces commencent à perdre du terrain. La Kuva-yi Milliye kémaliste lance une offensive avec le 20è corps d’armée qui écrase le 23 mai, une grande partie de l’Armée du Calife à Adapazarı et à Sapanca. S’en suit une nouvelle victoire des kémalistes le 11 juin.

Surtout, la signature du traité de Sèvres le 10 août 1920 par la délégation du sultan Vahdettin est perçue comme une trahison et sonne le glas de cette Armée du Calife qui rejoint progressivement les forces d’Atatürk. L’Armée du Calife se désagrège d’elle-même en septembre de la même année et certains de ses chefs se font égorger par leurs propres hommes qui estiment avoir été trahis. La parenthèse est fermée.

Le 13 juin 1920, les frères Çapanoğlu Celâl, Edip, Salih et Halit prennent à leurs côtés des groupes de bandits comme les Aynacıoğulları ou la bande de Deli Ömer puis attaquent et prennent le contrôle du centre-ville de Sorgun, un district de Yozgat.

Ensuite, les Çayırözü, un groupe de Circassiens de la région de Devecidağı, se rallient aux mutins. Le lendemain, les rebelles qui se croient pousser des ailes parviennent à prendre le contrôle de Yozgat. Leur autorité sur Yozgat, Sorgun et Alaca dure environ 10 jours selon le prof Demokaan Demirel qui cite les archives : Türk İstiklal Harbi, IV, 1974 : pp.99-149.


Mustafa Kemal dépêche Ethem, un loyal mais redoutable Circassien qui s’est rangé du côté de la résistance turque auprès de Mustafa Kemal. Selon l’historien Alexandre Jevakhoff, Ethem le Tcherkesse joue un rôle important face à « l’Armée du Calife ».

Ethem arrive à Yozgat avec 70 officiers et 2100 soldats bien armés le 23 juin 1920. Aussitôt, il encercle la ville et lance l’offensive. Pris au dépourvu et face à la force de feu d’Ethem, les frères Çapanoğlu fuient vers le nord, en direction d’Alaca.

Ethem qui a repris Yozgat y laisse un détachement de 200 hommes mais poursuit les séditieux jusque Alaca. Le soir même, sans réel affrontement, il contrôle la ville. Les Çapanoğlu sonnent le retrait et rabattent leurs troupes à Arapseyfi. Arapseyfi est en forme de canal escarpé situé sur la route entre Yozgat et Alaca. Ayant appris leur position, le 27 juin, Ethem le Circassien prend la route vers Arapseyfi. L’un de ses fidèles lieutenants, Parti Pehlivan encercle ce lieu-dit et vainc les rebelles (archive : Türk İstiklal Harbi, 1974b : 103).

Même si sa mission consistait uniquement à écraser la rébellion, Çerkez Ethem établit un tribunal à Yozgat et condamne 12 des insurgés à la peine capitale en vertu d’une loi sur la trahison du Parlement turc.
Le tribunal juge les mutins jusqu’au 2 juillet et condamne 22 autres à la pendaison (Source : Çerkez ETHEM (1994), Anılarım, İstanbul : Berfin Yayınları, p.94).

Halit Çapanoğlu attaque une unité d’Ethem le Tcherkesse sur la route entre Yozgat et Alaca, aux environs du village de Sincan mais Ethem parvient à écraser les assaillants. Ainsi, l’insurrection Çapanoğlu connue sous le nom de « La première rébellion de Yozgat » (Birinci Yozgat Ayaklanması) est définitivement mâtée (source : Cemal BARDAKÇI, (2001), Anadolu İsyanları, Ankara : Berikan Yayınları. p. 232).

Lorsque le calme reprend le dessus, le Conseil des ministres vote une loi le 22 juillet 1920 qui permet aux rebelles et notamment aux membres du clan Çapanoğlu de rejoindre la résistance nationale sous 15 jours. Les prisonniers qui ont pris part aux combats sont privés du bénéfice de ce dispositif légal. Les membres Çapanoğlu se terrent à Pınarbaşı (l’ancienne Aziziye) dans la province de Kayseri jusqu’à l’amnistie de 1921. Ils seront ensuite placés en résidence surveillée à Istanbul (source : Ahmet Yaşar OCAK (1970-1973), “Milli Mücadelede Çapanoğlu İsyanı”, Türk Kültür Araştırmaları Dergisi, C.7-10, p. 83-149).

L’insurrection des Çapanoğlu aura causé du tort à la résistance nationale turque déjà bien occupée à combattre l’envahisseur grec ! En effet, lors de cette sédition intérieure, l’armée grecque avait lancé une grande offensive les 22 et 23 juin 1920 dans l’ouest anatolien. Jusqu’au 10 juillet, les Grecs ont eu le contrôle d’une grande partie de l’ouest de notre pays. Comme le soulèvement Çapanoğlu a freiné la résistance face à l’envahisseur grec, il est considéré comme une trahison à l’esprit de la lutte indépendantiste turque.

Les orientations politiques des chefs de la famille Çapanoğlu ainsi que les traditions califales séculaires ont opposé les Çapanoğlu au gouvernement indépendantiste d’Ankara. Malheureusement, ce clan n’a pas su agir avec clairvoyance et privilégier les intérêts nationaux dans une situation d’extrême gravité où l’ennemi avait envahi la Turquie (source : Nejdet BİLGİ, (2008), “Çapanoğulları Hadisesi ve Abdulkadir Bey’in Hatıraları”, (Yayına Hazırlayan : Ali Şakir Ergin), Tarih İncelemeleri Dergisi, Cilt : 23, Sayı:2, p. 279-282.).

2/▪️YOZGAT SANCTIONNÉ PAR ATATÜRK : MYTHE OU RÉALITÉ ?

2a▪️)En octobre 2018, à l’occasion de la date anniversaire de la visite d’Atatürk à Yozgat le 15 octobre 1924, le maire AKP de Yozgat, Monsieur Kazım Arslan a apporté ces précisions historiques lors d’un discours public éloquent tenu sur la place Cumhuriyet :

« Régulièrement, certains dirigeants affirment que notre ville Yozgat aurait été sanctionnée par Atatürk. Ceci est une légende urbaine ! Cette tromperie vise à masquer l’incompétence et l’incapacité de ces dirigeants fourbes. En plus, ils le disent, sans gêne, comme si cette légende était un dicton : « Atatürk a puni Yozgat ! ». Bien évidemment, c’est faux. Notre passé et notre histoire témoignent pour nous. Mais, ceux qui préfèrent l’inaction et ceux qui ne réussissent rien, se cachent derrière la calomnie en accusant Atatürk d’avoir sanctionné Yozgat et trahissent à la fois, Atatürk, à la fois Yozgat et à la fois les habitants de Yozgat. »

2b▪️)En complément, je vous soumets la traduction de cet article très lucide intitulé : « La prétendue sanction d’Atatürk, l’archétype du mensonge » publié par Tarık YILMAZ, journaliste local au « Yozgat Çamlık Gazetesi » le 18 octobre 2018 :

« Quand on dit Yozgat, on pense révolte. Quand on dit révolte, on pense au clan Çapanoğlu et quand on pense à eux, on nous sort fatalement qu’Atatürk aurait sanctionné Yozgat. Et ce mensonge grotesque m’horripile, moi l’habitant de Yozgat. Pourtant quand je consulte des sources historiques, il n’y a rien de tel. Par contre, je constate que certains groupes réactionnaires religieux veulent en réalité se venger et salir l’image d’Atatürk en entretenant une haine envers lui.

Atatürk est venu à deux reprises dans notre ville et la dernière fois, c’était le 15 octobre 1924, il y a 94 ans. La presse et les sources de l’époque en parlent de façon dithyrambique. Chaque fois, c’est avec beaucoup d’enthousiasme et de joie que les habitants de Yozgat ont accueilli le sauveur de la nation.

Revenons à cette légende urbaine plus que ridicule. Selon l’allégation la plus répandue : « Comme le clan Çapanoğlu a refusé de participer à la guerre d’Indépendance menée par Atatürk, il s’en est suivi une révolte armée contre Ankara. Atatürk aurait alors inscrit notre ville Yozgat sur une liste noire et aurait empêché tout investissement visant son développement. Ainsi, alors que Yozgat se trouve à mi-parcours entre Ankara et Sivas, le chemin de fer qui relie les 2 villes part d’Ankara, mais fait un détour par Kayseri pour rejoindre Sivas. Le tracé ferré évite volontairement Yozgat. ».

Ces calomnies sont sans fondement et grotesques. Tout en nourrissant un sentiment d’animosité anti-Atatürk au sein de la population de notre ville, elles visent à avilir Atatürk en lui faisant endosser l’image d’un dirigeant égoïste qui a puni son propre peuple. Comment peut-on imaginer un seul instant qu’un homme aussi visionnaire et clairvoyant comme Atatürk ait pu sanctionner une partie de sa population alors qu’il a sauvé toute la patrie ? Pures balivernes ! Je vais vous dire, oui, il y a bien une sanction, elle est dans notre tête, elle se nomme l’ignorance. C’est à nous que nous la devons.

Si nous parvenons à vaincre notre ignorance en nous réveillant du mensonge dans lequel certains tentent de nous plonger par haine d’Atatürk, alors nous sanctionnerons nous-mêmes ces dirigeants incompétents, lâches et menteurs qui ont trahi la confiance des habitants de Yozgat. Ce mensonge selon lequel Atatürk aurait puni Yozgat doit cesser. Il est abject et honteux, nous ne devons plus laisser quiconque instrumentaliser les sentiments de notre population. »

2c▪️)En sus, je précise que lors de sa première visite le 15 octobre 1924 à Yozgat, Atatürk a répondu aux demandes en docteurs des habitants de la ville :
« Yozgat doit bénéficier des mêmes médecins qu’à Istanbul et Izmir, la priorité nationale concernant la santé de notre population doit être partout la même. Nous devons travailler dans ce sens. »

2d▪️)Pour terminer, l’association de Yozgat pour la culture et la solidarité cite dans l’ouvrage du diplomate et écrivain Bilal N. Şimşir : « Bir Başkentin Doğuşu, Clarence K. Streit , The Unknow Turk », ce passage de la réponse donnée, en 1921, par Mustafa Kemal au journaliste américain Clarence K. Streit qui l’interroge sur la capitale du pays :

« Istanbul est notre capitale historique et doit le rester ainsi. Mais, la Grande Guerre nous a donné une douloureuse leçon. Le siège du gouvernement doit impérativement être en Anatolie, au cœur du pays, dans une ville mieux centrée et mieux protégée qu’Istanbul. Parmi les villes éligibles, nous pensons à Kayseri, Sivas et Yozgat. Une commission ad-hoc est chargée d’étudier ce sujet. Il est important que la ville destinée à devenir la capitale du pays jouisse d’une nature luxuriante avec une forêt, un fleuve. »

Atatürk fera une réponse du même acabit à la journaliste française Berthe Georges-Gaulis, « Angora, Constantinople, Londres. Moustafa Kémal et la politique anglaise en Orient », Paris, Armand Colin, 1922.

Alors que certains accusent bêtement Atatürk d’avoir « puni Yozgat », le chef de l’Etat pensait à Yozgat, en 1921, comme une ville qui possède le potentiel et les atouts pour devenir la capitale du pays.

2e▪️)La ligne ferrée Ankara-Kayseri-Sivas

Comment expliquer que la voie de chemin de fer allant de Ankara à Sivas ne passe pas par Yozgat mais fasse un détour par Kayseri ?

En fait, la construction de chemins de fer obéit à des logiques essentiellement économiques et militaires.

En 1871, le sultan Abdülaziz veut étendre le réseau à l’Anatolie, sur un axe Istanbul-Bagdad. La Deutsche Bank remporte la concession pour la construction d’une ligne reliant Izmit à Ankara et crée une filiale, « la Société du Chemin de Fer Ottoman d’Anatolie (CFOA) » le 4 octobre 1888 en Suisse. L’ingénieur allemand Wilhelm Von Pressel est sollicité pour ses connaissances techniques. Le but des Ottomans est de descendre vers le sud car ils veulent relier Istanbul à Bagdad.

Selon André Chéradame dans « Le Chemin de Fer de Bagdad, Paris, Plon, 1903, p. 21-22 », la concession accordée par l’Etat ottoman comportait une option pour la construction d’une ligne allant de Kayseri à Sivas, puis Diyarbakır jusqu’à Bagdad. Comme l’avait prédit l’ingénieur allemand Wilhelm Von Pressel, les pressions occidentales et le manque de financement ottoman ne permettent pas la construction d’une telle ligne.

Durant la Guerre d’Indépendance turque face à l’armée grecque, les Turcs étendent la ligne d’Ankara jusqu’à Yahşıhan (près de Kırıkkale) en suivant le parcours stratégique du fleuve Kızılırmak qui descend de Kırıkkale à Kayseri puis remonte à Sivas (voir les illustrations en commentaires). La République turque décide donc de prolonger la voie ferrée jusque Yerköy dans la province de Yozgat mais sans aller à Yozgat même car rien ne le justifie à l’époque, ni la logique militaire, ni le motif économique. A l’inverse, la stratégie ottomane de descendre dans le sud à Kayseri, suivant le tracé de l’ingénieur Pressel est poursuivie et Kayseri sera rattaché au réseau ferré turc en 1925. Plus tard, dans une logique de relier la mer méditerranée à la mer noire, Kayseri sera ferrée jusqu’à Sivas pour aboutir à Samsun. Au final, il n’y a jamais eu de volonté délibérée d’éviter Yozgat dans cette entreprise de construction ferroviaire qui répondra à des intérêts d’Etat.

3/▪️BOĞAZLIYAN

Boğazlıyan est l’un des 14 districts de la province de Yozgat, à l’est de la capitale Ankara.

Contrairement au chef-lieu Yozgat, où le puissant clan des Çapanoğlu décide de se ranger du côté du sultan Vahdettin Mehmet VI, orienté par les Britanniques, la population de Boğazlıyan soutient activement la Grande Assemblée Nationale de Turquie d’Ankara et fournit des combattants à Atatürk pour la guerre de Libération.

Lorsque le cheikh ul-Islam Dürrizade Abdullah Bey promulgue, le 11 avril 1920 à Istanbul, une fetva de mort contre Mustafa Kemal Atatürk et les combattants turcs qui résistent à l’envahisseur, le müftü d’Ankara Rıfat Börekçi édite une contre-fetva signée par 153 müftüs d’Anatolie -dont Abdullah Efendi, le müftü de Boğazlıyan- pour légitimer, par la loi religieuse, la lutte nationale menée par Atatürk contre l’envahisseur.

La population de Boğazlıyan, dans la partie la plus méridionale de la province, résiste aux rebelles Çapanoğlu (nommés Pusadlar) qui veulent occuper leur ville. Le 20 juin 1920, Mehmet Gazi, son frère Molla Mehmet, son neveu Duran, son ami Kadı Mehmet et Cezayirli Mehmet (le caporal Hasan) tombent lors des affrontements face aux assaillants Çapanoğlu.

Précisons aussi le cas du Sous-préfet de Boğazlıyan, Mehmed Kemal Bey, qui fut arrêté et jugé lors des procès organisés par l’occupant britannique en 1919-1920 devant des cours martiales et qui étaient des parodies de justice. Il sera pendu, en 1919 par les Britanniques, pour des responsabilités alléguées dans le déplacement forcé des Arméniens ottomans de 1915. Deux ans plus tard, le gouvernement d’Ankara réhabilitera ce haut-fonctionnaire qui avait toujours rejeté les accusations en clamant qu’il n’avait jamais donné l’ordre de tuer ne serait-ce qu’un seul Arménien en 1915.

Certaines personnes originaires de Boğazlıyan pensent que le nom de leur ville est issu du verbe terrible : « Boğazlamak » qui signifie « égorger » en référence aux massacres d’Arméniens ottomans. C’est naturellement faux !
Selon l’historien Faruk Sümer, la ville a été fondée par la tribu turque des Boğazlıyanoğulları d’où son nom.

4/▪️LA TOUR DE L’HORLOGE

Je termine par un clin d’œil franco-turc avec quelques mots sur l’illustration de ma publication. La tour de l’horloge au centre-ville de Yozgat comporte une horloge à 4 faces fabriquée par la célèbre maison d’horlogerie d’édifice de France : Louis-Delphin Odobey Cadet créée en 1858 à Morez dans le Jura d’où la signature « Morez Jura - L.D Odobey Cadet » sur la tour de Yozgat. Nombreux lisent par erreur « Norez Jura - L.D. Odobey Gadet ».
Cette tour, à section carrée, a été bâtie en pierres taillées par Şakir Usta durant le second mandat du maire : Tevfikizade Ahmet Bey en 1908. Elle comporte 7 niveaux. La tour est classée monument historique en 1978 par le Ministère turc de la Culture et son comité : « Gayri Menkul Eski Eserler Yüksek Kurulu ».

Özcan Türk
05/09/2019

▪️Note : Je dédie cette publication à mes amis, connaissances, relations et contacts Facebook originaires de Yozgat dont certains m’ont réclamé un texte sur ce sujet. Je leur exprime d’emblée mes salutations amicales et respectueuses. J’ai pris beaucoup de temps à rédiger ce texte car je voulais consulter et lire des documents fiables sur ce sujet délicat qui nous intéresse tous. Mon souhait n’est certainement pas de froisser quiconque et encore moins de stigmatiser les habitants de Yozgat. J’ai voulu un texte le plus neutre possible et basé sur des sources vérifiables que je cite clairement. Chacun pourra les vérifier.

Malheureusement, l’aveuglement devant la propagande du sultan et de l’occupant britannique a fait éclater des rebellions dans plusieurs régions dont dans ma propre province Afyon avec le tristement célèbre Çopur Musa alors que l’ennemi avait envahi la Turquie. Il ne s’agit donc pas d’une question de géographie mais de lutte contre l’envahisseur et pour l’indépendance. Vive la Turquie, vive le peuple turc !

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