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Hommage à l’historien Norman Stone (1941-2019)

Ecrit par Maxime Gauin, 2019-06-23 00:44:09


Le grand historien britannique Norman Stone, né en 1941, s’est éteint le 19 juin 2019. Il maîtrisait une dizaine de langues, notamment le français, l’allemand, le hongrois, le russe et le turc — pas autant que les quinze connues par Bernard Lewis, mais bien plus que la plupart de ses contemporains, même universitaires. Ce francophone était aussi un francophile, admirateur de Robert Mantran, de Gilles Veinstein et Stéphane Yerasimos, mais trop peu connu des Français à cause de la lâcheté des uns et du sectarisme idéologique des autres.

C’est son ouvrage sur le front oriental de la Première Guerre mondiale (The Eastern Front), paru pour la première fois en 1975, et régulièrement réédité depuis, qui l’a imposé auprès de ses pairs comme auprès d’un public plus large : sa maîtrise des langues et son effort pour travailler sur archives a renouvelé les connaissances sur un aspect de ce conflit beaucoup moins étudié que le front occidental. Son livre Europe transformed : 1878-1919 sur l’apogée et la chute de l’Europe libérale et dominant le monde a donné lieu à un compte-rendu plutôt favorable par Eric Hobsbawm, professeur à la New School for Social Research de New York, qui n’était pourtant pas de ses amis, ni personnels ni surtout politiques.

Cet historien a aussi fait l’histoire, comme conseiller de Margaret Thatcher. Et puis, même la plupart de ses adversaires doivent en convenir, il a été un vulgarisateur de première force, par ses articles dans le Daily Telegraph, le Spectator, la Frankfurter Allgemeine Zeitung puis Cornuccopia ; et quiconque a eu le bonheur de s’entretenir avec lui a pu constater qu’il était aussi bon, sinon encore meilleur, à l’oral qu’à l’écrit : l’érudition et, le cas échéant, le ton acéré, parfois sarcastique, s’alliaient avec une absence d’arrogance.

Cet esprit d’exception a découvert la Turquie en 1995. Au-delà de l’anecdote, qu’il rapportait toujours, sur les six policiers fumant en dessous du panneau « Défense de fumer » à l’aéroport Atatürk, d’İstanbul, Norman Stone fut séduit par la richesse historique du pays comme par l’amabilité de ses habitants. Rebuté par le sectarisme de certains étudiants d’extrême gauche (alors que tous ceux qui ont eu affaire à lui en étant politiquement opposé, y compris l’auteur de ces lignes, savent que l’intolérance en la matière lui était étrangère), il envisageait d’aller enseigner en Allemagne, après avoir été professeur à Oxford. Ce fut finalement Bilkent, de 1997 à 2017, avec une parenthèse de deux ans (2005-2007) à l’université Koç.

Ce grand lecteur a accumulé en quelques années une connaissance appréciable sur l’histoire des Turcs, de l’Empire ottoman et de la République de Turquie. Cet homme courageux n’a pas hésité à dire ce qu’il pensait de la question arménienne. Dans The Spectator du 27 avril 2004, il a publiéun compte-rendu sans merci de l’exécrable livre publié par le littérateur Peter Balakian (future référence du terroriste d’extrême droite Anders Breivik), The Burning Tigris, sur la tragédie turco-arménienne, puis répondu à la lettre, inexacte et hors sujet, envoyée par Robert Melson, plus enflammé qu’universitaire en l’occurrence. À l’automne de la même année, il a croisé le fer avec le sociologue Vahakn Dadrian (un dangereux maniaque sexuel, radié de l’université d’État de New York pour harcèlement en situation de récidive) et quelques autres dans les colonnes du Times Literary Supplement, à la suite du compte-rendu vigoureusement critique publié par l’historien Andrew Mango sur le même livre de M. Balakian. Inversement, Norman Stone a recommandé (à juste titre) le livre de Guenter Lewy. Il a maintenu, arguments à l’appui, que la qualification de « génocide arménien » n’était pas fondée — dans ses livres World War I : A Short History (Penguin Books, 2007) et Turkey : A Short History (Thames & Hudson, 2010), mais aussi dans le Chicago Tribune et le Times de Londres. Dans un entretien à la Radio MIT, en 2013, il me fit le grand honneur de me qualifier d’historien « formidable ».

Au-delà de la seule question arménienne, Norman Stone, pendant plus de dix ans, a manié la plume contre les idées reçues sur la Turquie, rappelant qu’elle fut le refuge d’universitaires allemands et autrichiens fuyant le nazisme (ce qui a considérablement accéléré le développement scientifique du pays), insistant sur les succès économiques des années 1980 et 2000. Le magazine Newsweek l’avait qualifié de « défenseur le plus ferme de la Turquie ». Un grand pays mérite de grands défenseurs. Le professeur Stone était de ceux-là. Nous avons perdu un chercheur honnête et un pédagogue extraordinaire ; certains, dont moi, ont perdu aussi un ami. Adieu Norman.

Maxime Gauin

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