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ÇANAKKALE : NOTRE ÂME & NOS AMOURS


Ecrit par Engin, 2018-03-18 20:49:58


ÇANAKKALE : NOTRE ÂME & NOS AMOURS

Ragıp est né en 1881 à Salonique comme Mustafa Kemal Atatürk. Les deux hommes sont des congénères. Il est diplômé de l’école militaire de médecine avec le grade de capitaine.

Il est envoyé en Allemagne pour achever sa formation.

Le docteur turc Ragıp fait la connaissance d’Erica, infirmière dans l’hôpital où il exerce. Erica possède une beauté typiquement allemande arborant, en plus, une longue tresse blonde dorée qui pend jusqu’à la ceinture. Ragıp craque aussitôt pour Erica. Il en perd totalement ses moyens chaque fois que les yeux bleus profonds d’Erica engloutissent les siens avec la coquetterie germanique d’un charme pétillant. En un mot, il est fou d’elle !

Bon, cela dit, notre Ragıp n’a rien à envier à quiconque. C’est un grand gaillard et bel homme. En outre, son allemand est non seulement fluide mais d’une remarquable qualité. Leur amour naît ainsi. Ils se fréquentent de plus en plus, ils ont le béguin l’un pour l’autre. Erica est bien amoureuse mais son pragmatisme allemand la rattrape. En effet, elle imagine pertinemment l’objection de son père : jamais il n’acceptera que sa fille épouse un Turc, musulman de surcroît. Par ailleurs, même s’il n’est pas un conservateur chrétien, il refusera que sa fille change de religion.

« En voilà une idée, moi je t’aime comme tu es et toi, tu m’aimes comme je suis, pourquoi devrions-nous nous changer ?... Et laisse-moi faire avec ton père » rassure le médecin turc.

Puis, un bouquet de fleurs à la main, intrépide et amoureux, Ragıp sonne à la porte du domicile familial de sa bien-aimée.

« Pardonnez-moi, je crains de ne pas maitriser toutes vos traditions, donc, je vais faire comme on le fait chez moi : "Avec la permission d’Allah et la bénédiction de Muhammed", j’ai l’insigne honneur de demander la main de votre fille. J’ai réfléchi des jours entiers pour trouver les bons mots afin de vous convaincre. Malheureusement, je n’en ai toujours pas trouvés. Je veux juste vous dire que je suis amoureux de votre fille, j’aime Erica du plus pur des amours. » expose le prétendant turc.

Ces mots simples agissent comme une magie. La difficulté devient facilité, l’impossible devient possible. Grâce à son attitude humaine, à son courage civilisé, à ses sentiments sincères, le médecin turc réussit à persuader la famille germanique de la belle Erica.

Le père consent à leur union.

A peine une semaine plus tard, ils convolent en justes noces en Allemagne. Le docteur turc Ragıp et l’infirmière allemande Erica folâtrent de bonheur !

Malheureusement,… bien malheureusement, l’Empire ottoman sonne le tocsin et décrète la mobilisation générale ! Le pays est attaqué, et chaque homme est appelé sous les drapeaux.

Ragıp n’hésite pas un seul instant. Il prend Erica entre quatre yeux et lui tenant la main : « Je suis désolé de te faire cela mon amour mais la situation est grave, je dois partir, si je ne meurs pas, attends-moi… » demande-t-il.

Erica ne répond pas.

Elle part dans leur chambre et ouvre l’armoire puis en sort la valise. Depuis longtemps, elle était prête ! Comme tout Allemand qui lit les journaux et suit l’actualité, elle savait bien où allait le monde.

Elle se blottit contre Ragıp.

« Là où tu vas, j’y vais aussi, pour le meilleur, comme pour le pire, dans la joie comme dans la peine, je serai toujours avec toi » proclame-t-elle son indéfectible attachement !

Ragıp, surpris, ému et fier, l’embrasse, les yeux scintillants et le cœur rassuré.
Ils prennent le premier train à destination d’Istanbul.

Ragıp n’a éprouvé aucune difficulté en Allemagne. Par contre, pour Erica qui ne connait pas un seul mot de turc, la situation est cruelle. Elle n’a ni famille, ni ami, ni voisin, ni connaissance… En sus, la famille de Ragıp ne fait pas montre de la même bienveillance que celle d’Erica. La brue allemande n’est pas acceptée !

Ragıp se rend chaque matin à l’hôpital militaire de Taşkışla tandis qu’Erica est cantonnée au domicile attendant le retour de son époux. Elle est seule, isolée et ne peut même pas sortir.

4 très longs mois s’écoulent jusqu’à ce que Ragıp soit affecté par l’armée comme médecin chef adjoint sur le front de Çanakkale, à la bataille des Dardanelles.

Il prend de nouveau Erica entre quatre yeux et lui tenant la main : « Je suis désolé de te faire cela mon amour mais la situation est grave, je dois partir, … » expose-t-il la mine brisée.
« Je te l’ai dit, là où tu vas, j’y vais aussi, pour le meilleur, comme pour le pire, dans la joie comme dans la peine, je serai toujours avec toi » rappelle-t-elle avec le sourire.

Sa valise était prête depuis longteeeeemps.

Ragıp est des plus émus et fiers ! Il en a les larmes aux yeux car il est tiraillé entre le sentiment de fierté d’avoir épousé une telle femme et de l’autre, le sentiment d’inquiétude de la mettre en danger au milieu de cette guerre.

Ils arrivent sur le front de Çanakkale (Dardanelles) en charrette.

Pour la première fois, en Turquie, Erica n’est plus seule. Elle se retrouve plongée au cœur de sa profession. Elle commence à exercer, comme volontaire, dans un hôpital de campagne à proximité des zones de combat. Ils n’y ont ni maison, ni toit, même pas de baraquement de fortune ! Ils vivent sous des tentes dressées à l’extrémité de l’établissement médical. Ils se contentent d’eau et de pain sec. Mais, l’amour a ses secrets et il jaillit de leurs yeux scintillants sous une nuée de pur bonheur.

Ils sont ensemble 24h/24, matin et soir et c’est le principal pour eux. Ils n’ont cure des conditions très précaires dans lesquelles ils vivent. Ils s’aiment comme le premier jour et ils sauvent des vies.

Les combats font fureur. Le Dr Ragıp enchaîne les chirurgies et l’infirmière Erica soigne nos blessés arrivant ensanglantés du front. Sa contribution est précieuse et vitale, elle réalise des pansements et prend en charge les plaies. Elle s’occupe de nos soldats avec l’affection d’une mère.

Grâce aux quelques mots de turc qu’elle a appris, elle tente de les accrocher à la vie.

« Vous n’allez pas mourir, tenez-bon, vous allez guérir, votre famille vous attend, vous allez retrouver ceux qui vous aiment. » réconforte Erica en caressant les cheveux de nos blessés.

Erica n’est plus une simple infirmière, elle est devenue « Ana hatun », la mère protectrice, c’est le surnom que les soldats turcs lui ont donné.
Dans cette effroyable guerre qui vole tant de vies, cette brave héroïne allemande est devenue la mère protectrice de nos soldats blessés.

Quand elle a un peu de temps libre, Erica travaille, fil et aiguille en mains, avec les villageoises turques des alentours afin de coudre et réparer les vêtements déchiquetés de nos soldats.
*

Mais, arrive le 17 décembre 1915, aux environs de 15h…

Un avion de reconnaissance britannique survole l’hôpital du Croissant rouge ottoman, Hilal-i Ahmer, situé dans le village de Yalova d’Eceabat, sur la rive européenne du détroit des Dardanelles.

A peine une petite dizaine de minutes plus tard, les blindés anglais commencent à bombarder. Malgré un croissant rouge gigantesque de plus de 20 mètres sur son toit et en dépit de toutes les règles éthiques et militaires, l’hôpital est pris pour cible !

Erica succombe sur place ! Un éclat d’obus a atteint son cœur aussi pur et bienveillant que son amour pour Ragıp…

Quand il prend le corps immobile de sa bien-aimée dans ses bras, Ragıp est effondré, meurtri, anéanti !

La vie n’a plus aucun sens.

*

Une cérémonie militaire est organisée pour Erica. Elle est inhumée dans le pays de l’homme qu’elle a aimé, aux côtés des soldats qu’elle a soignés.
L’épitaphe : « Notre Madame qui a perdu la vie dans l’exercice de sa mission suite à l’explosion d’un obus » est gravée sur sa pierre tombale.

*

Erica est cette héroïne exceptionnelle qui est tombée à la bataille de Çanakkale dans le pays où certains qualifient tous les Allemands de nazis. A ceux qui connaissaient juste les mots : « Mourir comme un homme », elle leur a enseigné l’expression : « Mourir comme une Madame » ! Erica est une Madame, une Grande dame ! Erica est une martyre de Çanakkale (Dardanelles).

*

Car, ce que vous appelez Çanakkale ne peut se résumer à des mots fades, sirupeux et sans âme.

Çanakkale est l’histoire des amours endeuillés, inachevés, brisés, c’est l’épopée de Ayşe, de Fatma, de Linda et de Erica !

Çanakkale, c’est notre âme, c’est l’âme des Turcs et de leurs amis !

Yılmaz Özdil
18/03/2017

Note : Pour approfondir, vous pouvez lire l’ouvrage consacré à Erica par le journaliste et auteur, İbrahim Karahan, à l’occasion du 101è anniversaire de la victoire des Dardanelles. Livre publié en mars 2016, aux éditions « C Planı », sous le titre : « Erica, l’ange blanche des Dardanelles » (Çanakkale’nin Beyaz Meleği : Erica Ana)

©Traduit du turc par Özcan Türk

Source de l’article en turc : https://www.sozcu.com.tr/…/…/yilmaz-ozdil/canakkale-1741486/

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