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La déportation des Musulmans de Georgie (partie 5)


Ecrit par TN-pige, 2011-04-11 07:00:00


par Sophie Tournon

- A - Le contexte
- B - Les responsables
- C - Les victimes
- D - Les témoins
- E - Les mémoires
- F - Interprétations et qualifications des faits
- G - Bibliographie


E - Les mémoires

La mémoire collective géorgienne s’est construite sur des trous et des pages blanches qui sont
progressivement devenus des dénis. Le non-événement que constituait la déportation des Meskhètes en
URSS est alors devenu un oubli volontaire, un « angle mort » de l’histoire officielle de la Géorgie actuelle,
totalement absent des manuels scolaires et universitaires. Alors que, dans un premier temps, les témoins
sont contraints au silence par le pouvoir en place, une fois libérés de leur mutité forcée après 1989, ils se
heurtent à la surdité volontaire des Géorgiens.
Le difficile travail de mémoire s’explique aussi par l’impossibilité de commémorer les dates clés de
l’histoire contemporaine des Meskhètes. En effet, les dates anniversaires de 1994 et 2004 n’ont donné lieu à
aucune manifestation commémorative, malgré l’activisme de quelques associations meskhètes. Le
gouvernement géorgien, toujours réticent à ouvrir le dossier de leur réhabilitation, entretient des rapports
ambigus avec une population selon lui non clairement identifiée. Les origines ethniques turques ou
géorgiennes des déportés sont encore au centre d’âpres débats qui obèrent toute réflexion sur leur situation
présente d’apatrides, de déracinés et « d’oubliés de l’histoire » (Tournon, 2004).
La Géorgie, terre d’origine des déportés, cherche par tous les moyens à ne pas se souvenir de la déportation
et à éviter toute allusion à un éventuel retour, malgré l’obligation de rapatrier les Meskhètes dans les 12 ans
imposée par le Conseil de l’Europe en 1999. En outre, la Géorgie parvient à se déculpabiliser en soulignant
la responsabilité de la Russie, juridiquement seule héritière de l’URSS. De son côté, la Russie s’appuie sur
le droit et les recommandations internationales (ONU) qui privilégient la solution du rapatriement pour tous
les réfugiés. Elle affirme que la Géorgie se soustrait à ses obligations morales et historiques en refusant tout
droit aux Meskhètes, les enfermant volontairement dans le statut de réfugiés permanents. Pour autant, la
Russie n’a pas non plus opéré ce qu’il est désormais convenu d’appeler un retour sur soi via un « devoir de
mémoire ». Les déportations ne sont toujours pas des événements incorporés dans l’histoire officielle ni
intégrés dans la mémoire collective, et ce malgré quelques travaux de qualité (Zemskov, 2003 ; Bugaj et
Gonov, 1998). De plus, la région de Krasnodar est la seule à ce jour à refuser la citoyenneté russe aux 15
000 réfugiés meskhètes y résidant, dont une grande partie s’est déjà rendue aux Etats-Unis grâce au
programme américain d’aide aux réfugiés (Swerdlow, 2007).
L’histoire et la mémoire de la déportation des Musulmans de Meskhétie auraient pu sombrer dans un oubli
total si un autre événement traumatisant ne les avait ravivées de manière spectaculaire. En juin 1989, des
pogromes - des émeutes spontanées selon Osipov (2004) - visant la minorité meskhète dans la vallée de
Ferghana, en Ouzbékistan, deviennent l’un des symptômes les plus médiatiques et les plus dramatiques de
l’effondrement de l’URSS. Ces pogromes, qui font officiellement 100 morts et 500 blessés essentiellement
parmi les Musulmans de Meskhétie, réduisent à néant le mythe de l’amitié entre les peuples (Lur’e,
Studenikine, 1990). Ils révèlent au public soviétique l’existence d’une population jusque là inconnue. Dès
lors, les Meskhètes deviennent objet d’histoire, mais d’une histoire qui dérange et qui est immédiatement
marginalisée. Parce qu’ils apparaissent au moment où les républiques soviétiques acquièrent leur
indépendance et se détachent de leur passé soviétique, alors qu’ils étaient des exilés soviétiques
hyper-médiatisés, les Meskhètes deviennent des réfugiés apatrides retombés dans l’oubli. La mémoire de la
déportation est alors reléguée en marge d’une histoire des nationalismes russes et géorgiens renaissants. Les
hauts faits d’un passé géorgien glorifié prennent le dessus sur les pages sombres d’une histoire des
déportations non assumée par l’Etat géorgien.
Copyright © Online Encyclopedia of Mass Violence
La déportation des Musulmans de Georgie
Actuellement, en Géorgie, les discours sur la déportation des Musulmans de Meskhétie investissent la scène
politique. Pour les uns, la déportation constitue l’événement fondateur de l’histoire contemporaine des
Meskhètes, elle marque à jamais leur mémoire collective, fonde leur identité. Deux opinions s’opposent
toutefois : selon l’une, les Meskhètes sont des Turcs (Junusov, 2000) qui doivent retourner en Meskhétie,
leur terre historique, avec des droits culturels adaptés à leur langue et leur confession. Dans ce cas, le terme
Turc Meskhète , voire même Turc Ahiska , est préféré. Selon l’autre opinion, les déportés sont
majoritairement des Géorgiens musulmans, appelés alors des Meskhs , réclamant leur rapatriement. Dans
les deux cas, le gouvernement géorgien se refuse à tout dialogue, arguant de difficultés économiques,
sociales et ethniques dans un pays déjà secoué par des conflits réels ou latents aux périphéries (Abkhazie,
Ossétie, Djavakhétie.) Par ailleurs, les nationalistes géorgiens et une grande partie de la population
géorgienne opposent à la déportation de 1944 la mémoire des conflits de 1918 (G. K’amadze, 2004). Le
souvenir sporadiquement hypertrophié de l’alliance turco-meskhète de 1918 sert à légitimer la déportation
des « Turcs » de Géorgie.
Cette opposition mémorielle, cette mise en concurrence des victimes géorgiennes et meskhètes visent à
relativiser l’impact historique de la déportation et à dénier tout droit au retour des déportés. De même, elles
tendent à dédouaner la Géorgie non seulement d’un « devoir de mémoire », mais aussi et surtout d’un « 
devoir d’histoire ». L’histoire nationale géorgienne ignore les mémoires de ses minorités. Ainsi, la
déportation est-elle envisagée comme un événement non géorgien, donc indigne de figurer dans l’histoire
nationale.

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Voir également :
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Meskh%C3%A8tes
- http://www.ahiska.org.tr/tarihi.php
- http://www.ahiskalilar.org/portal/index.php

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Histoire La déportation des Musulmans de Georgie
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