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La déportation des Musulmans de Georgie (partie 4)


Ecrit par TN-pige, 2011-04-08 07:00:00


par Sophie Tournon

- A - Le contexte
- B - Les responsables
- C - Les victimes
- D - Les témoins
- E - Les mémoires
- F - Interprétations et qualifications des faits
- G - Bibliographie


D - Les témoins

Il semble évident que des témoins ont observé et même vécu les déportations, ne serait-ce que les conjoints
de déportés qui n’ont pas été raflés. Cependant, il existe à notre connaissance très peu de témoignages écrits
permettant d’entrer dans les détails des rafles effectuées ces cinq jours de novembre 1944.
L’un des témoignages les plus précieux est celui que Nazira Vatchnadze nous livre dans ses mémoires
(2004). Précieux car riche de détails inédits mais aussi précis dans ses observations. Nazira a 18 ans lors de
la déportation. Son récit est le seul qui mentionne la présence des soldats du NKVD dans les villages
musulmans bien avant la déportation, étayant la thèse d’une organisation préparée longtemps à l’avance.
Elle raconte notamment l’emprisonnement préventif et systématique des hommes revenus du front, seuls
capables d’inspirer un semblant de résistance au moment des rafles. Elle est aussi la seule qui rapporte le
témoignage d’amis présents lors des incendies volontaires des archives de l’Etat Civil en Meskhétie, actes
qui permettent la disparition de toute trace officielle concernant les déportés, leur identité et leur origine
ethnique. Sa description de la déportation confirme le haut degré de préparation de ces opérations, d’où leur
efficacité, leur rapidité et leur parfaite organisation.
Le témoignage de Latifchakh Baratachvili est tout aussi éclairant (1988). Il décrit soigneusement les
conditions de vie dans les wagons, et fait part de sa totale incompréhension face aux événements alors
même qu’il est membre du Parti et fervent patriote. Le recueil de témoignages de déportés de S. Alieva
(1993), les articles de K. Baratachvili parus dans le bi-hebdomadaire l’Accent Caucasien (2000-2006) et
l’ouvrage de Marine Beridze (2005) sont les trois principales sources rapportant les récits de vie de
quelques déportés ou enfants de déportés. Tous ont en commun leur parution tardive, concomitante de
l’effondrement de l’URSS.
Pratiquement aucun témoin tiers (bystander) ne s’est exprimé sur ce sujet. Le témoignage de Gola
Khvedidze (Meditsinis muchaki, 27/06/1990) est une exception. Réquisitionné comme médecin dans un des
trains lors de la déportation, il rapporte quelques paroles échangées avec des Meskhètes, paroles qui forgent
son opinion quant à leur origine ethnique géorgienne, ce qui va à l’encontre de la propagande soviétique les
présentant comme des espions turcs.
Deux interprétations permettent de comprendre cette indigence de témoignages. D’une part, il est
formellement interdit de faire l’histoire de la déportation. Les témoins directs et tiers sont soumis à toutes
sortes de contrôles. Ils craignent la délation incitée par les autorités et sont contraints d’accepter le tabou
imposé à leur mémoire. D’autre part, il se peut, comme l’avance K. Tomlinson (2002), que le silence des
Meskhètes et leur apparente apathie mémorielle soit le fait d’une stratégie de survie psychologique. Le
refoulement des événements traumatisants leur assurerait un équilibre de vie centré sur leur présent et non
accaparé par un passé problématique. Toutefois, cette théorie est contestable. En effet, l’hémorragie
mémorielle dont font preuve les Meskhètes lorsqu’ils sont interrogés sur leur expérience, et leur besoin de
s’exprimer sont évidents. Le contexte même de la prise de parole est alors à prendre en considération. K.
Tomlinson reconnaît que ses interlocuteurs étaient constamment sur le qui-vive, craignant trop parler,
comme si, dans le Caucase russe, la délation persistait des années après la disparition de l’URSS. On peut
aussi tenter une troisième explication à ce silence : les témoins avides de raconter ne rencontrent pas
Copyright © Online Encyclopedia of Mass Violence
La déportation des Musulmans de Georgie
d’oreilles désireuses ou capables d’écouter. Cela signifie qu’aujourd’hui encore, les Géorgiens ne sont pas
prêts à entendre une histoire et une mémoire qui ne correspondent ni à leur histoire officielle ni à leur
mémoire collective.

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Voir également :
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Meskh%C3%A8tes
- http://www.ahiska.org.tr/tarihi.php
- http://www.ahiskalilar.org/portal/index.php

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Histoire La déportation des Musulmans de Georgie
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