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La déportation des Musulmans de Georgie (partie 2)


Ecrit par TN-pige, 2011-04-04 07:00:00


par Sophie Tournon

- A - Le contexte
- B - Les responsables
- C - Les victimes
- D - Les témoins
- E - Les mémoires
- F - Interprétations et qualifications des faits
- G - Bibliographie


B - Les responsables

Les causes lointaines de la déportation des Musulmans de Meskhétie datent de la fin du XIXe siècle,
moment où l’empire tsariste, auquel la Géorgie est annexée, reprend la Meskhétie aux Ottomans. Les deux
empires belligérants s’accordent sur des échanges de populations. Une grande partie des Musulmans de
Géorgie est ainsi chassée vers la Sublime Porte. Ceux qui restent demeurent indésirables aux yeux des
autorités russes puis bolcheviques. Ces dernières, lors des Grandes Purges des années trente, éliminent
définitivement l’élite intellectuelle meskhète. En 1941, le Commandement militaire de la Transcaucasie
prévoit de déporter ces Musulmans potentiellement déloyaux du fait de leur passé turcophile. La Deuxième
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La déportation des Musulmans de Georgie
guerre mondiale donne l’occasion de concrétiser ce plan hérité d’une longue tradition politique impériale de
gestion des populations.
Dans les faits, les documents ordonnant la déportation reflètent en tous points ceux des déportations
précédentes. Signés par L. Beria et par Staline, ces documents classés secrets visent à « l’amélioration de la
situation aux frontières de la RSS de Géorgie » (Bugaj, Gonov, 1998:213). Les instigateurs de cette
déportation ont en outre pour point commun leur origine géorgienne. Staline et Beria connaissent l’histoire
des alliances stratégiques entre Turcs et musulmans de Géorgie et craignent une répétition des
soulèvements musulmans de 1918 dans la région. Deux niveaux de lecture s’entremêlent alors. A l’échelon
local, l’hostilité des autorités géorgiennes envers les Musulmans de Meskhétie se base sur la mémoire des
conflits locaux récents. A l’échelon supérieur, Rapava, Commissaire Populaire à la Défense et Karanadze,
aux Affaires Intérieures de Géorgie, transmettent au Kremlin un dossier relatif aux nombres de « Turcs »
vivant à la frontière (Bugaj, Gonov, 1998:214 ; Polân, 2001). Ce dossier sert de base à L. Beria et Staline
qui cherchent à éliminer toute « cinquième colonne » pouvant nuire à leurs desseins. Au final, la population
musulmane de Meskhétie est collectivement soupçonnée d’espionnage à la solde des Turcs.
Dans la hiérarchie des décisions menant à la déportation, le bras armé du Kremlin est le NKVD, ou police
politique, chargée d’opérer sur le terrain. Durant les cinq jours de la déportation, entre 4 000 (Polân, 2001)
et 14 000 (Bugaj, Gonov, 1998) hommes des troupes spéciales du NKVD sont mobilisés, une trentaine de
convois et 900 camions militaires américains, reçus en prêt-bail pour renforcer le front de l’Est contre les
Allemands, sont utilisés (Afanasiev, Werth, 2004). Ces troupes spéciales ont été placées autour et dans les
villages meskhètes un mois avant l’opération de rafle, pour évaluer directement le nombre de personnes à
déporter. Elles interviennent en pleine nuit et donnent trois heures aux civils pour se préparer à partir, sans
autre explication. Ces derniers sont rapidement rassemblés dans les gares et entassés dans les wagons,
croyant souvent à un déplacement destiné à les sauver de manoeuvres militaires turques à la frontière
(Bugaj, 1991). En mars 1949, les Musulmans de Meskhétie issus des rangs du NKVD et des différents
organes du Parti sont à leur tour déportés, taxés de traîtres à la patrie et relégués aux confins de l’URSS. Le
NKVD, qui contrôle tout le processus de déportation et supervise leur exil, déshumanise les déportés qui ne
sont à ses yeux que des chiffres, minimise les aspects négatifs de leur situation et manipule les chiffres
officiels pour cacher son incompétence et son irresponsabilité.
Dans les lieux d’exil en Asie centrale, l’accueil est inexistant. Les autorités locales, dépassées par le nombre
toujours croissant de déportés, sont dans l’incapacité de remplir leur mission imposée par le NKVD. Les
conséquences économiques et sociales de la guerre, déjà dramatiques pour les civils, touchent de plein
fouet les déportés totalement démunis. Les républiques, incapables de subvenir aux besoins fondamentaux
de leur propre population, délaissent les exilés qui succombent au froid, à la faim et aux épidémies de
typhus. De plus, les autorités lancent des rumeurs extravagantes sur les déportés : cannibalisme, criminalité,
ce qui les isole encore plus des populations locales. Stigmatisés, discriminés, ils se referment sur
eux-mêmes.
En Géorgie, les autorités locales suppriment toute trace de la déportation. Elles font brûler tous les
documents d’Etat civil et réduisent en cendres les villages non réappropriés par les déplacés géorgiens.
Toutefois, fait curieux, si parler des déportés est officiellement interdit, la Grande Encyclopédie Soviétique
mentionne toujours les Meskhètes en 1954. Pour autant, l’oubli et le silence sont imposés, le sujet est tabou.
Si l’histoire officielle de la Géorgie retient que la population meskhète fut le « berceau » de la nation
géorgienne, elle demeure néanmoins silencieuse sur son sort actuel.
S’il est difficile d’établir le degré de complicité, de suivisme ou de complaisance des autorités géorgiennes
soumises au diktat de Moscou dans la prise de décision de la déportation, en revanche la responsabilité des
plus hautes instances soviétiques, en l’occurrence Staline et Beria, est indubitable. Les conséquences de
cette politique de déportation sont multiples. Le déracinement des « Turcs », Khemchiles et Kurdes de
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Meskhétie permet leur soumission par la peur et leur exploitation économique dans des terres peu ou pas
exploitées. Leur relégation est aussi une tentative de désethnicisation par assimilation forcée en Asie
centrale. Les déportés doivent devenir des « Turcs soviétiques » en se diluant parmi les Musulmans de
l’Orient soviétique.

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Voir également :
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Meskh%C3%A8tes
- http://www.ahiska.org.tr/tarihi.php
- http://www.ahiskalilar.org/portal/index.php

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