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La déportation des Musulmans de Georgie (partie 1)


Ecrit par TN-pige, 2011-03-30 11:47:00


par Sophie Tournon

La déportation des Musulmans de la région géorgienne de Meskhétie est l’une des nombreuses déportations perpétrées par le régime stalinien au cours de la Seconde guerre mondiale. Elle se produit en quelques jours, en novembre 1944, bien après que l’Armée rouge eut défait la Wehrmacht à Stalingrad et alors qu’aucune présence allemande ne menace le Caucase. Cette déportation, à l’instar de toutes les précédentes, se déroule selon un processus bien rodé. Près de 100 000 musulmans sont ainsi exilés de leur région montagneuse du sud de la Géorgie vers les lointaines républiques d’Asie centrale. Les déportés, alors qu’aucune accusation précise n’est portée à leur encontre, sont taxés de traîtres à la nation soviétique. Ils subissent l’exil, se retrouvent en liberté surveillée et sont victimes d’une punition collective héréditaire.

- A - Le contexte
- B - Les responsables
- C - Les victimes
- D - Les témoins
- E - Les mémoires
- F - Interprétations et qualifications des faits
- G - Bibliographie


A - Le contexte

Les causes de cette déportation massive sont variées et font toujours débat. Une chose est sûre : ces
déportés ne sont jamais accusés de collaboration avec l’ennemi allemand. Parmi les explications avancées
pour comprendre la déportation, deux faits s’imposent d’eux-mêmes. D’une part, cette population vit dans
une région montagneuse frontalière de la Turquie, alliée non déclarée de l’Allemagne nazie. D’autre part,
ceux qui sont déportés en tant que « Turcs, Khemchiles (Arméniens musulmans) et Kurdes » sont tous de
culture musulmane sunnite et sont largement turcophones.
Seuls les « Turcs », qui forment l’écrasante majorité des déportés de Géorgie (90 %), ont un ethnonyme
problématique. Ce terme imposé à l’occasion de la déportation recouvre une réalité disparate, source de
débats identitaires jusqu’à nos jours (Tournon, 2006) : sont-ils Turcs ou Géorgiens ? Ces déportés désignés
sous l’appellation « Turcs » puis « Turcs soviétiques » ont toujours possédé une identité ethnique
problématique. Les recensements tsaristes les désignaient sous différentes dénominations : Géorgiens
sunnites, Ottomans, Azerbaïdjanais. Plus tard, le simple fait qu’ils soient musulmans suffit aux autorités
soviétiques à faire d’eux des alliés potentiels des Turcs, et ce d’autant plus que la frontière entre la Géorgie
soviétique et la Turquie est connue pour sa porosité.
Toutefois, les intellectuels et les autorités géorgiennes les considèrent comme des Géorgiens islamisés par
trois siècles de joug ottoman. C’est pourquoi, dans l’optique d’un nettoyage des frontières turco-soviétiques,
le gouvernement de la République soviétique de Géorgie propose comme alternative à toute déportation le
déplacement de cette population dite à risque vers l’intérieur du pays. Ce plan prévoit en outre une politique
de re-géorgianisation de ces Musulmans qui ne se conçoivent pas tous Géorgiens (Mamuliâ, 1999). Mais
Staline et Beria privilégient la solution de la relégation aux confins de l’URSS, avec l’assignation définitive
d’une identité turque déduite de leur langue et de leur culture religieuse.
L’identité ethnique et religieuse de cette population n’explique pas tout, la situation de la Meskhétie motive
aussi en partie la déportation. Les dirigeants soviétiques savent que des troupes turques sont dépêchées à la
frontière avec l’URSS. Même si cette présence est plus défensive qu’offensive, Staline préfère sécuriser la
frontière. De plus, il a pour projet caché l’annexion du nord de la Turquie et de ses détroits. A cette fin, le
nettoyage des frontières de tout élément douteux est indispensable. Les Musulmans de Meskhétie, qui,
jusqu’en 1921, ont combattu auprès des Turcs contre les chrétiens, sont dès lors condamnés comme traîtres
potentiels. Seuls les Adjares musulmans, clairement identifiés comme Géorgiens et jouissant d’une
république autonome, sont épargnés.
Le 31 juillet 1944, Staline signe l’ordre de déportation. Du 15 au 18 novembre, les habitants de 212 villages
des régions de Adiguéni, Akhaltsikhé, Aspindza, Akhalkalaki et Ninotsminda sont raflés. Du 25 au 26
novembre, quelques centaines de « Turcs » sont déportés de l’Adjarie voisine. Officiellement, les déportés
sont au nombre de 91 000, mais des chercheurs hésitent encore sur le nombre réel de victimes. Selon les
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La déportation des Musulmans de Georgie
sources, la fourchette oscille entre 90 000 et 116 000 déportés. Au total, la moitié d’entre eux est constituée
de mineurs de moins de 16 ans, de 27 000 femmes et d’environ 19 000 hommes âgés ou handicapés. En
1944, au moment de la déportation, près de 40 000 Géorgiens musulmans combattent au front. Seuls 20 000
survivront et devront rejoindre les exilés en Asie centrale (Bugaj, 1998).
Une bande de sécurité de 7 à 80 kilomètres instaurée en Meskhétie est ponctuée de postes militaires filtrant
les entrées et sorties pour « sécuriser » la frontière avec la Turquie. La région est ainsi placée sous étroit
contrôle. La plupart des villages vidés sont réinvestis par des Géorgiens déplacés de force d’Imérétie.
D’autres villages sont purement rasés et certains transformés en champs. Les cimetières et autres lieux de
mémoire ont dans l’ensemble disparu, seule une poignée de sites religieux ont été épargnés.
Environ 11 000 musulmans de Meskhétie sont exilés en Kirghizie, 30 000 au Kazakhstan et 54 000 en
Ouzbékistan. Les conditions d’accueil sont disparates, la majorité des exilés vivent dans des baraquements
délabrés qui ne les protègent pas de l’hiver rigoureux. Rares sont ceux qui habitent sous un toit décent,
nombre d’entre eux sont sans abri. Comme la plupart des déportés avant eux, ils deviennent des « colons
spéciaux », citoyens de seconde zone, interdits de tout déplacement au-delà de cinq kilomètres de leur lieu
d’assignation, ce qui les oblige à se présenter toutes les deux semaines à la komandature pour se signaler au
NKVD. L’écrasante majorité, y compris les mineurs, travaille dans des kolkhozes, 6 000 sont dans des
sovkhozes et 1 300 dans des usines, tous perçoivent des salaires de misère dans des conditions difficiles
(Afanasiev ; Werth, 2004).
Pendant longtemps, les Musulmans de Meskhétie espèrent que Staline, tenu pour innocent et ignorant de
leur cas, leur rendra justice. Après sa mort en 1953, une série de lois permet de libérer certaines catégories
de populations : les mineurs, les conjoints de citoyens libres, les invalides et les héros de la guerre. En
1956, Nikita Khrouchtchev libère partiellement les peuples punis les uns après les autres. Le 28 avril, Les
Turcs, Khemchiles et Kurdes redeviennent des citoyens soviétiques mais ne peuvent ni réclamer réparation
ni retourner dans leurs lieux d’origine. En 1957, N. Khrouchtchev consent à rétablir dans leurs droits et
dans leur « patrie » certains peuples : les Tchétchènes, les Ingouches, les Balkars... Les Tatars de Crimée,
les Allemands de la Volga et les Musulmans de Meskhétie ne bénéficient pas de telles décisions, leur exil
est maintenu arbitrairement.
Cependant, le 31 octobre 1957, un décret ambigu rend espoir aux déportés. Ils obtiennent le droit de se
rendre dans la république caucasienne d’Azerbaïdjan et d’en devenir les citoyens. Jusqu’à 40 000 d’entre
eux font le choix de l’intégration dans ce pays proche culturellement de leur identité musulmane et
géographiquement de leur patrie géorgienne. Mais cette demie solution aboutit à la scission définitive entre
deux mouvements identitaires existant parmi les exilés. Le premier, majoritaire, considère les déportés
comme ethniquement Turcs et accepte l’intégration en Azerbaïdjan. Le second, minoritaire, les voit comme
des « Meskhètes » géorgiens et n’envisage que le retour en Géorgie. Or la Géorgie se refuse à toute
négociation sur le thème sensible du rapatriement (×nusov, 2000 ; Umarov-Gozali]vili X.,1994).

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Voir également :
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Meskh%C3%A8tes
- http://www.ahiska.org.tr/tarihi.php
- http://www.ahiskalilar.org/portal/index.php

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