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"Tous les paramètres sont réunis pour expliquer le regain de scepticisme vis-à-vis de l’islam" -2-

2éme Partie


Ecrit par Hakan, 2009-12-06 20:17:22


En même temps, je pense qu’il en va surtout de la responsabilité de certains hommes politiques qui, d’une certaine manière, ont du mal à accepter la société telle qu’elle est aujourd’hui et qui restent prisonniers d’une vision "monocolore", "monoethnique" et "monoconfessionnelle" de leur propre société.

Hichame : De nos jours, on a l’impression que l’islam attire une certaine hostilité comme c’était le cas pour le judaïsme au cours des siècles derniers. Y a-t-il un "besoin" de discrimination en Europe ?

Franck Frégosi : Je ne sais pas, mais en tout cas c’est un fait qu’un certain nombre de critiques, de stigmatisation dont l’islam fait l’objet aujourd’hui peuvent nous amener à faire des parallèles avec la stigmatisation dont le judaïsme a fait l’objet dans les siècles antérieurs. Je pense qu’on est déjà dans le registre de la stigmatisation, qui peut bien sûr aussi déboucher sur des formes de discrimination objective. Par exemple la question des limitations de l’ouverture de lieux de culte, la problématique des minarets, voire la question du voile à l’école.

Céline : Peut-on dire que les sociétés autres qu’européennes gèrent mieux l’islam ? En Chine par exemple.

Franck Frégosi : Tout est relatif. Certes, en Chine, il y a des mosquées, mais en même temps, le problème en Chine est celui des minorités nationales et on ne peut pas dire, par exemple, que la minorité ouïgoure, de confession musulmane, fasse l’objet d’un meilleur traitement que les musulmans en Europe. C’est davantage un problème de déni de revendications nationales.

mina16 : Comment interpréteriez-vous le débat autour des minarets en Suisse ?

Franck Frégosi : Je crois que ce débat est d’abord un débat posé par deux formations qui surfent sur une xénophobie et un populisme qui ont pris pied dans la Confédération helvétique.

De surcroît, la Suisse a toujours cultivé sa spécificité de pays "neutre", et ses partis politiques ont joué sur les peurs de "perte d’identité" dans un contexte lui-même porteur (le débat sur l’Union européenne qui dérange aussi en Suisse, la question de l’immigration choisie...).

massa : Selon vous, ce qui s’est produit en Suisse peut-il se reproduire en France ?

Franck Frégosi : Juridiquement, non, à ma connaissance. Mais je ne me fais pas tellement d’illusions sur le résultat d’un éventuel vote de ce type en France. Je pense que le vote suisse a été une sorte de verrou qui a permis, hélas, de libérer certaines phobies, certaines craintes qui étaient latentes parmi nos concitoyens.

paul : A la fin du XIXe siècle-début XXe, un fort combat s’est déroulé entre catholicisme et laïcité. Les lois Jules Ferry puis la loi de 1905 en ont été l’apogée. Est-on en présence d’un même type de combat ?

Franck Frégosi : Je dirais oui et non.

Oui dans le sens où il est évident que les évolutions du catholicisme moderne sont en partie liées justement au fameux conflit des "deux France" et que l’acceptation, par exemple, assez large de la laïcité par les catholiques français est la résultante de cette tension. Autrement dit, l’islam lui aussi, et les musulmans sont interpellés par cette configuration originale qu’est la laïcité.

En même temps, ce débat n’est pas tout à fait le même dans la mesure où l’enjeu ne se situe pas au même niveau. La France est déjà une société profondément laïcisée. De surcroît, l’islam n’occupe pas la même surface sociale qui était celle du catholicisme avant. C’est donc davantage une question de reconnaissance du caractère pluriel de notre propre société et de la façon dont la République entend pratiquer notamment la valeur d’égalité, qui fait partie de ses valeurs centrales.

Julien : Faut-il tout accepter sous prétexte de tolérance : voile à l’école, exemption du cours de gymnastique et de piscine... ?

Franck Frégosi : Non, je crois qu’il faut distinguer ce qui relève de la liberté d’expression du culte, avec comme seule contrainte le respect de l’ordre public.
S’agissant de l’école publique, notamment, il va de soi qu’il ne s’agit pas d’adapter le programme scolaire aux desiderata particuliers de quelques élèves dès lors que ces desiderata sont religieux ou philosophiques.

Babakash : L’islam menace-t-il les valeurs occidentales ?

Franck Frégosi : L’islam en Europe, en tout cas, est amené, comme d’autres religions, à composer avec les valeurs des sociétés dites occidentales. Je voudrais rappeler que le christianisme, s’il est devenu majoritaire en Occident, n’est pas né en Occident pour autant.

aurora : Historiquement, l’Europe s’est-elle fédérée autour de cette peur de l’islam ?

Franck Frégosi : Je pense qu’à un moment donné, effectivement, de notre histoire, l’Europe, autour de la notion de chrétienté, par exemple, a utilisé la peur de l’islam comme un facteur d’identification.

Mais n’oublions pas non plus que l’Europe elle-même n’a pas hésité à se diviser en interne selon des visions différentes, concurrentielles du christianisme lui-même. Et de façon concomitante par rapport au judaïsme notamment.

paul : Le débat actuel n’est-il pas un signe que la France et l’Europe en général se replient sur elles-mêmes ?

Franck Frégosi : C’est effectivement un des éléments qui doivent être mis en avant. Nos compatriotes européens sont dans une situation de fragilisation, et la tendance existe à une sorte de repliement sur son pré carré. Il n’est qu’à voir la crispation sur le débat sur l’identité nationale en France. Et ce processus est transversal dans l’ensemble de l’Union européenne.

Godfrin Frédéric : Peut-on dire que l’islam n’a pas encore évolué suffisamment comme a dû le faire la religion chrétienne, qui a dû s’adapter à la laïcisation des sociétés européennes ? L’islam, arrivé plus récemment en Europe, est-il tout simplement en retard ?

Franck Frégosi : Je ne sais pas si l’islam est en retard. En tout cas, il y a un certain nombre de questions auxquelles les musulmans aujourd’hui en Europe tentent de répondre et qui, précisément, posent la question de son adaptation, par exemple, à des sociétés profondément sécularisées et qui, dans leur longue durée historique, n’ont pas de lien direct avec l’islam. Autrement dit, il y a déjà un travail en cours qui vise précisément à relever ce défi.

doula : Ne pensez-vous pas que la peur de l’islam provient surtout d’une ignorance de ses préceptes aussi bien par l’Occident que par beaucoup de musulmans ?

Franck Frégosi : Tout à fait. Cettte peur est alimentée de part et d’autre. Il y a d’une part, effectivement, la persistance de stéréotypes vis-à-vis de l’islam qui sont propres aux sociétés occidentales et qui, en partie, témoignent d’une méconnaissance de cette religion ; mais il en va aussi d’une certaine forme de méconnaissance de l’islam, de ses principes de la part de musulmans qui n’ont peut-être pas tous pu bénéficier d’une présentation sérieuse, documentée, de la religion à laquelle ils se réfèrent pourtant.

Albert27 : La raison n’est-elle pas à chercher dans l’incapacité de l’islam à séparer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, et donc dans son incapacité à intégrer la démocratie ?

Franck Frégosi : Premièrement, voilà une des questions qui témoignent d’une relative méconnaissance de ce que sont les rapports entre le spirituel et le temporel dans toutes les religions, et pas uniquement dans l’islam.

Cette méconnaissance est malheureusement aussi partagée par les musulmans eux-mêmes. Le problème des rapports entre spirituel et temporel doit être abordé à l’aune de l’histoire actuelle, et non pas en fonction d’une vision apologétique d’un système religieux. Quoi qu’on puisse penser, toutes les religions doivent composer avec cette réalité qui est l’indépendance du pouvoir politique par rapport à tout type de transcendance religieuse. Et ce n’est pas problématique uniquement pour l’islam.

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de Luc Bronner

Source "Le Monde"

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