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« Berlin ou la difficulté d’être capitale turque »


Ecrit par TN-pige, 2009-11-19 09:54:15


A l’occasion de notre dossier du mois consacré à Berlin, entretien avec Gilles Duhem, directeur d’une association de quartier, qui revient sur l’immigration turque dans la capitale allemande.

Par Gilles Duhem · 17 novembre 2009

LMU : Quelle différence existe-t-il entre les situations française et allemande ?

L’immigration turque allemande est une immigration récente qui date des années 1960 et n’est pas liée, comme en France, à un post-colonialisme ou une « ré-immigration » de type français. Cette immigration a en effet commencé en 1961 avec un accord mis en place entre la république fédérale d’Allemagne et la Turquie. L’objectif était d’importer de la main-d’œuvre pour les grandes entreprises allemandes (mines, automobile, chimie) alors en pleine expansion. Le but était uniquement économique, les questions politiques ou (post)-coloniales ne jouaient aucun rôle. Après 1961, l´enjeu pour Berlin (Ouest) était de maintenir le plus possible d’emplois et de tissus industriel qui était la vitrine de l’Ouest. Cette industrie de chaînes de montages notamment (Siemens, AEG, industrie automobile, etc.) était avant tout motivée par des raisons politiques et non stratégiques puisque l’Etat donnait des subventions directes aux entreprises pour qu´elles s´installent et produisent à Berlin.

Ce sont au départ des hommes et non des familles qui sont arrivés [1]. Le regroupement familial a commencé plus tard, à la fin des années 1960 et au début des années 1970. La première génération d’ouvriers venus de Turquie [2] était en majorité qualifiée – alors que ceux qui constituaient la deuxième vague de migration l’étaient moins – et travaillaient principalement dans les usines à Berlin, mais également dans les mines. En parallèle est apparu tout un petit peuple de services à la personne, d’épiceries, de kiosques à journaux etc…

Les migrants turcs se sont installés dans les quartiers délaissés par les Allemands, quartiers de marchands de sommeil, peu chers et souvent promis à la démolition car vétustes et souvent situés à proximité du mur de Berlin : Kreuzberg, Wedding, Neukölln Schöneberg. Les anciennes « Mietskasernen » ouvrières (littéralement casernes à loyer) de l´époque impériale ont donc trouvé de nouveaux occupants désireux d´économiser le plus d´argent possible pour le renvoyer au pays et peu soucieux, dans un premier temps, de leur confort de vie à Berlin.

LMU : Quelle scolarité pour les jeunes enfants turcs à Berlin ?

La scolarisation des enfants nés dans les familles turques à partir de la fin des années 1960 a donné lieu en Allemagne, et à Berlin en particulier, à des expérimentations pas toujours heureuses a posteriori. L’´Etat allemand a séparé pendant un certain temps les enfants turcs et les enfants allemands à l´école, faisant même venir de Turquie des maîtres d’école. L´idée était de préparer le mieux possible les enfants au retour en Turquie, les travailleurs turcs n´étant considérés que comme des « Gastarbeiter » c´est à dire des travailleurs « invités ».

Entre autres facteurs, cette « ségrégation » a conduit au fait que l’ascenseur social (du fait de l’école allemande) dont auraient pu bénéficier tous ces enfants provenant de familles peu instruites, n’a pas bien fonctionné. Si certains s´en sont bien sortis et font aujourd´hui partie de la classe moyenne allemande, nombre d´entre eux sont restés « bloqués » à leur point de départ, dans les quartiers précités.

Dans les quartiers à forte densité de population d´origine turque, il n´est pas rare que ces enfants forment aujourd´hui 80 à 90 % d´une classe du primaire.

LMU : La situation des Turcs a-t-elle évolué au fil du temps ?

La réunification a totalement changé la donne. En l’espace de quelques années, l’industrie s’est beaucoup repliée à Berlin-Ouest car les subventions de l’Etat ont disparu. Cela a conduit à la suppression massive d’emplois industriels dont beaucoup étaient peu qualifiés. Les premières victimes étaient les travailleurs turcs, pas du tout préparés à ce revirement. Du jour au lendemain des cohortes de gens et de familles se sont retrouvés sans emploi.

La révolution informatique, la mondialisation tout comme l´existence de liens linguistiques et de liens au pays très forts (notamment le phénomène massif des fiancées mais aussi des fiancés importés) ont abouti à un repli de la communauté turque berlinoise sur elle-même. Au final, la majorité de la population d´origine turque à Berlin se compose encore aujourd´hui d´individus à faible niveau scolaire. Ceux qui s’en sortent font partie d´une élite et sont minoritaires.

Archaisme, tradition, patriarcat, rôle ambivalent et souvent communautariste du Ministère des cultes turque (DITIB) qui gère de nombreuses mosquées en Allemagne, laxisme et erreurs du système de protection social allemand qui a provoqué un total bouleversement des valeurs traditionnelles des familles, notamment, sont les facteurs qui ont largement contribué à pérenniser le sur-place que font de nombreuses familles aujourd´hui en marge de la société berlinoise. Elles vivent en quasi autarcie presque sans contact avec le monde extérieur. Une vraie « ville dans la ville ».

LMU : Globalement aujourd’hui, en 2009, peut-on dire que la communauté turque est intégrée ?

Bien que la notion d’ « intégration » soit selon moi une notion très française, je dirais que l’on assiste aujourd’hui à une espèce de « yo-yo » culturel fort néfaste en ce sens que la langue ne semble plus fixée. Ce phénomène a empiré avec l’apparition de la télévision par satellite qui a constitué une véritable révolution qui a changé la donne. Alors qu’auparavant la langue du pays dans lequel on réside s’apprenait par osmose – une femme regardant son feuilleton favori en allemand pouvait en même temps exercer sa langue par exemple – cela ne semble plus être le cas aujourd’hui. La solidarité intracommunautaire entre le « haut et le bas » est faible, rappelant plus un système de castes.

LMU : Pourrait-on comparer cette population turque allemande avec des populations immigrées vivant en région parisienne ?

Non, en Allemagne, la notion de « ghetto » est plus floue car ségrégation sociale ne rime pas toujours avec ségrégation spatiale. Il existe certes des grands ensembles périphériques mais, pour de nombreuses raisons, les populations migrantes habitent très souvent dans le cœur des villes ce qui encourage et facilite le brassage social, même s´il n´est que superficiel. C´est le cas à Berlin. La ségrégation allemande et berlinoise est avant tout aujourd´hui scolaire et non ethnique. En ne corrigeant pas le ciseau qui s´ouvre de plus en plus entre les écoles où les parents disposent d un niveau de formation et de scolarité plus élevé et les autres, l’Etat abandonne l’école et s’abandonne lui-même. Il va au devant de graves ennuis.

LMU : Qu’apporte aujourd’hui la communauté turque à la ville de Berlin ?

Les populations turques apportent une certaine valeur ajoutée à la ville de Berlin en consommant, payant des impôts, apportant de l’emploi, de la démographie. Elles produisent aussi une économie ethnique qui s’intègre par ailleurs totalement dans les circuits normaux de l’économie de la ville. Cependant, en raison du chômage, du très mauvais niveau scolaire de nombreux jeunes, des personnes âgées à faible retraite et de la pauvreté des ménages turcs peu qualifiés qui va s’amplifiant, la situation (surtout financière) de la communauté turque à Berlin devrait connaître des bouleversements structurels importants dans les années à venir.

Propos recueillis par David Even,
Retranscription Beverley Archimède
Source : lemensuel.net
http://www.lemensuel.net/2009/11/17/berlin-ou-la-difficulte-detre-capitale-turque/

[1voir l’ouvrage de Necla Kelek, La fiancée importée qui vient d’une famille d’origine turque et où elle a raconté son enfance en Allemagne

[2Ils sont venus pour la plupart de villages d´Anatolie centrale et orientale

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