EURTRY:

Accueil > Nos rubriques > Europe > Pierre Lellouche touché par la grâce du non à (...)

Pierre Lellouche touché par la grâce du non à la Turquie


Ecrit par TN-pige, 2009-09-24 13:00:00


Le secrétaire d’État français aux Affaires européennes, Pierre Lellouche, a dit son opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, assurant que d’autres Européens sont également contre sans oser le dire. Il a proposé une réflexion pour éviter une « crise ouverte ».
« Je souhaite être ici absolument clair sur ce dossier, comme je le serai à Ankara lorsque je m’y rendrai (...) (Pour Ankara ,cette invitation ne semble pas urgente). Nous sommes favorables au lien le plus fort entre la Turquie et l’Europe mais sommes opposés à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne », a-t-il déclaré, lors d’un séminaire à Paris des 180 ambassadeurs français en poste dans le monde.

Il est navrant que cet homme qui a assumé pendant des années le rôle du trublion iconoclaste (avec une certaine efficience), aujourd’hui nommé secrétaire d’État aux Affaires européennes, se livre à des révisions pour le moins singulières, sinon déchirantes. La plus impressionnante restant qu’avant son entrée au gouvernement, en juin dernier, Pierre Lellouche était ardemment favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Touché par « la grâce présidentielle », lors de sa prise de fonctions, la donne change (il se révèle être un néoconservateur, affirmant une opposition de façade et de connivence en coulisses), il admet qu’il n’y ait « qu’une seule politique », celle du président… « Marocain » quand tu nous tiens... Quel crédit accorder à la parole d’un homme politique dont les prises de positions sont dictées (trop souvent) à son profit personnel ? Est-ce le signe d’un déficit chronique du sens de l’intérêt national chez nos élus ?

A ce député, maintenant ministre, « cheval de Troie du Président », qui se vante d’être l’homme de l’art de la politique internationale, qui n’hésite pas à dire, péremptoire, « Je suis là pour identifier les problèmes, tirer la sonnette d’alarme, apporter des solutions. », rappelons tout simplement les faits élémentaires (qu’il semble ignorer) du dossier Turque.

Pierre Lellouche ne faites pas de la France avec « votre patron » « l’asile de l’ignorance ».

C’est évidemment un non sens diplomatique, géopolitique, historique... qui frise l’obscurantisme, la petitesse et la médiocrité, car la Turquie est le seul et unique pays tout à la fois Musulman (non arabe) (qui respecte les lois de la démocratie), laïc (la laïcité n’est pas une coquille vide), allié d’Israël (La Turquie fut le premier pays musulman à reconnaître l’État juif, dès 1949.), frontalier de l’Iran, de la Syrie et de l’Irak et avec une histoire nettement pro-européenne.

LES RAISONS STRATÉGIQUES

La Turquie est un partenaire important pour l’Europe, qui est déjà fraction importante du système de sécurité. Durant les 50 ans de guerre froide sa détermination fut un élément déterminant (entre autre, contrôle du passage de la flotte soviétique empruntant le détroit du Bosphore pour rejoindre la Méditerranée).
Dès 1945, elle fait partie des pays signataires de la Charte de l’ONU. Sa vigilance se portera sur les signatures de traités, Pacte des Balkans, Pacte de Bagdad. Ils réaffirmeront Ankara comme un partenaire obligé.

D’autre part, la Turquie est observatrice au sein de la Ligue arabe, fait partie de la Conférence islamique et du Pacte de stabilité de l’Europe du Sud-est. Cette politique menée par la Turquie reflète sa position mitoyenne entre l’Occident et les pays arabo-musulmans. Une force stratégique essentielle pour l’UE.

L’armée turque est son énorme potentiel militaire au sein de l’OTAN, la place en deuxième position derrière les USA (Ministère des Affaires étrangères turc). L’armée turque constitue pratiquement 27 % des forces atlantiques européennes. De fait, la Turquie est un partenaire essentiel dans le système de sécurité de l’Europe. Si l’on garde raison, l’adhésion s’impose fondamentalement du point de vue militaire.

Il est évident qu’à long terme, son adhésion rapportera à l’histoire européenne bien plus que Jean-Marie Le Pen n’apportera jamais à la France.

La Turquie représente pour la France et ses entreprises un partenaire de choix aux très nombreuses opportunités. La France y est le premier investisseur étranger. Pourtant le volume d’implantations reste très éloigné du potentiel d’accueil du pays. N’en déplaise à certains hommes politiques français, la Turquie a été extrêmement pro-française ; jusqu’en 1927 tous ses textes de loi étaient rédigés en français. Les codes étaient calqués sur le droit français.

UN PEU D’HISTOIRE

C’est à François Ier que l’on doit la première alliance diplomatique avec Soliman Le Magnifique, souverain des ottomans. Si l’Empire fascina longtemps nos élites, la France servit de modèle, dès le XIXème siècle, dans les étapes majeures de la modernisation de l’État turc, jetant pour notre époque des jalons importants en matière d’échanges culturels, intellectuels et économiques.

Au début du siècle la Turquie décide de faire cause commune avec l’Europe, régime laïc, alphabet latin, vote des femmes (25 ans avant la France). Constitution républicaine, code civil… mais « La véritable origine de cette attirance, c’est la révolution kémaliste. Atatürk a procédé à des réformes immenses inspirées par l’Europe. Avec lui, la Turquie a intégré l’idée selon laquelle la modernité était en Europe. L’adhésion à l’Union européenne apparaît donc aux yeux des Turcs comme le prolongement naturel de cette idée et de leur histoire (Michel Rocard) ».

Elle a ensuite annoncé publiquement son souhait de se lier plus étroitement à nous voici presque un demi-siècle et continue sur cette voie malgré les obstacles récurrents.

Économiquement l’Europe et la Turquie sont très liées. La Turquie, pays industriel, candidat engagé sur la voie de l’adhésion européenne, est, en raison de l’importance de sa population et de sa capacité à se moderniser, un des marchés les plus prometteurs aux frontières de l’Union européenne.

Ne vous en déplaise Monsieur Lellouche, comme à tous les frileux qui insultent l’avenir à défaut de pouvoir le maîtriser, la France ne peut pas s’offrir le luxe de compromettre ses relations avec la Turquie.

« L’adhésion de la Turquie montre que l’Union européenne est peut-être en train de construire un outil politique et juridique permettant de maîtriser la mondialisation (M. Rocard) ».

Nous avons tous besoin que ce grand pays se démocratise plus encore et se réconcilie avec son histoire. L’attraction de l’adhésion à l’Union est un très puissant moteur pour pousser dans ce sens, et même, sans doute le seul. « Nous avons besoin de la Turquie pour éviter à l’Europe de vieillir et de renoncer au monde », comme le fait remarquer avec lucidité Catherine Lalumière, ancienne vice-présidente du Parlement européen.

REMETTRE EN CAUSE LA PAROLE DONNÉE CONSTITUERAIT UN GRAVE PRÉCÉDENT

Les raisons ne manquent pas pour que « le patron » de Monsieur Lellouche modifie sa position.

En premier lieu, le respect de la parole donnée.

La France a signé de nombreux accords internationaux sur les relations de la Turquie avec l’Union. Trois présidents ont engagé le pays : De Gaulle, Mitterrand et Chirac (ces trois figures de la 5ème République ont considéré la Turquie comme européenne (à la grande déception de Monsieur Giscard d’Estaing)).

Remettre en cause cette parole donnée constituerait un grave précédent.
Nous sommes en droit de nous demander ce que vaudraient les traités internationaux, si les États décidaient de ne plus les respecter au gré de leur politique intérieure ? Surtout si l’État dissident est un membre fondateur de l’Union Européenne et siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies.

La Turquie cherche à redéfinir sa place dans le monde et ses alliances. Depuis quelques années, la Turquie s’éloigne de son grand-frère américain. Aujourd’hui, l’anti-américanisme turc est l’un des plus forts de la région. La confiance en Washington s’est affaiblie. Ils considèrent notamment que, sur le dossier kurde, l’Amérique les a trahis. Ils doutent de l’Otan aussi.

Si, après l’affront d’un rejet, l’influence turque vire à l’Europhobie et à l’anti-occidentalisme, nous pourrions le payer très cher. Ce choix pourrait permettre au nationalisme turc de s’affirmer de manière plus provocante. Puis, ne nous « voilons pas la face », nous le savons bien, les deuxièmes réserves pétrolières du monde, dont nous allons vite avoir un besoin vital, après celles du Moyen-Orient, sont partagées entre quatre républiques ex-soviétiques qui parlent turc, et où l’influence turque est importante.

Vers qui Ankara va-t-elle donc se tourner ? Téhéran, Moscou, Pékin ?
Il vaudrait mieux que ce soit vers Bruxelles. Nous avons tout à y gagner.

AU CŒUR DU NOUVEAU MONDE

La Turquie est un pays en pleine croissance économique. C’est aussi désormais un pays d’une importance géostratégique considérable. Entre l’Asie et l’Occident, entre le Moyen Orient et l’Asie Centrale, la Turquie serait une recrue essentielle. L’UE serait largement affaiblie en laissant la Turquie à la porte de l’Europe.

Oui, Monsieur Lellouche, il serait souhaitable que vous réfléchissiez à deux fois avant de faire des déclarations tonitruantes pour justifier votre nouvelle fonction.

« LE "NON" SERAIT UNE COLOSSALE ERREUR »

Comme le distingue remarquablement Luc Ferry dans le Monde « Plaider pour une culture commune qui exclurait la Turquie, c’est donc plaider pour une conception nationaliste, identitaire et communautariste de l’Europe qui contredit tout ce que ses principes fondamentaux ont de plus élevé. Le fait que des responsables censés incarner l’idéal européen puissent commettre une telle bévue en dit long sur leurs arrière-pensées politiciennes. Gageons que l’opinion publique, une fois éclairée, saura les faire revenir à la raison. ».

Ne laissons pas les Français dans leurs fantasmes, c’est leur rendre un mauvais service. Une Europe qui n’est plus à la pointe de la défense de ses valeurs finira par les négliger.

L’ENJEU POLITIQUE

Catherine Lalumière, revient sur l’enjeu politique d’un élargissement à la Turquie. « L’adhésion de la Turquie à l’UE pourrait augmenter considérablement la dimension politique de l’UE sur la scène mondiale et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il s’agit d’un grand pays avec 70 millions d’habitants et un poids économique que l’on connaît. Mais la Turquie est aussi un pays charnière, ayant un pied vers le Nord mais aussi vers le Sud. C’est également un pays musulman, une passerelle entre l’Europe telle que nous l’avons pratiquée ces dernières années et l’ensemble des pays musulmans du Sud.

Le rôle de passerelle joué par la Turquie peut servir l’UE. Non seulement sur le plan culturel et religieux, mais surtout au niveau politique. Nous avons aujourd’hui des pays du Sud, du monde arabo-musulman avec lesquels nous avons absolument besoin d’améliorer nos relations.

Nous sommes proches de ces pays. Nous avons sur notre sol des habitants originaires de cette région du monde, je pense tout particulièrement au Machrek et au Maghreb. Plus que tout autre, nous devons redouter le schéma de Samuel Huntington, celui d’une guerre des civilisations. Cet affrontement serait épouvantablement dangereux. Il est vrai que si nous fermons la porte à la Turquie, nous risquons aussi de favoriser le développement en Turquie d’un islam intégriste anti-européen. Mais il ne s’agit pas là d’un argument honteux.

…, les Arméniens d’Arménie souvent expriment des positions favorables à l’entrée de la Turquie dans l’UE, leur espoir étant l’évolution plus forte vers la démocratie et le respect des droits de l’homme en Turquie.

Il y a les réactions de la diaspora et celles des personnes qui sont encore sur le terrain, en Arménie ; et ces réactions ne sont pas toujours identiques.

Il faut également noter que les positions ne sont pas figées et évoluent. Prenons l’exemple de la Grèce qui a freiné pendant des années l’entrée de la Turquie dans l’UE. Aujourd’hui, le Premier ministre M.Karamanlis est en faveur de cette adhésion. J’ai eu des entretiens avec l’ancien Premier ministre socialiste, M.Simitis, qui avait lui-même contribué au changement des mentalités et des positions grecques sur ce dossier.

La Grèce et l’Arménie sont des pays où les dirigeants ont pris conscience que leur avenir serait sans doute meilleur si la Turquie entrait dans l’UE, parce que cela impliquerait une consolidation des valeurs démocratiques et de paix ».

QUELQUES DATES

1952,la Turquie devient membre de l’OTAN
1959, la Turquie présente sa demande d’adhésion à la Communauté Économique Européenne.
1963, l’accord d’Ankara engage la Turquie dans une procédure d’adhésion non datée dans le temps. L’objectif est de parvenir à une union douanière avec la Communauté européenne. Cet accord est complété en 1970 par un protocole additionnel.
1987, la Turquie dépose officiellement sa candidature d’adhésion à l’Union.
1999, demande validée en décembre, sous réserve des critères de Copenhague (politiques, économiques et sociaux), considérés comme un préalable à l’ouverture des négociations d’adhésion. Le retard économique du pays, mais également ses relations difficiles avec la Grèce à cause de Chypre ont joué en défaveur d’Ankara.

À ce sujet, rappelons simplement quelques faits historiques incontestables. Ce sont, les colonels grecs et les chypriotes grecs qui ont déclenché ce conflit.
Le 15 juillet 1974, Mgr Makarios est renversé par un coup d’État fomenté par des nationalistes chypriotes grecs de la garde nationale. Ils visent le rattachement de l’île à la Grèce. Ils sont encouragés par la junte militaire qui est au pouvoir à Athènes depuis le 21 avril 1967. Cette junte place à la présidence un ennemi déclaré des Turcs, Nicolas Sampson, un fanatique de l’Énosis, militant d’extrême droite. Le coup d’État fait 200 morts Chypriotes grecs. Les turcs ne sont pas comptabilisés…

CHYPRE : UN PROBLÈME EUROPÉEN

5 jours plus tard, le 20 juillet le Premier ministre turc Bulent Ecevit, se prévalant des accords de Zurich de 1959, qui font de la Turquie, avec la Grèce et le Royaume-Uni, le garant du statu quo dans l’île, ordonne le débarquement des troupes turques à Kyrénia (nord de Chypre) pour une « opération destinée à protéger les Chypriotes turcs ». La garde nationale lors de sa retraite pratique systématiquement une politique de prise d’otage et souvent celle de la terre brûlée (les craintes n’étaient pas illégitimes).

Le 23 juillet, l’intervention de la Turquie provoque la chute des colonels au pouvoir à Athènes, c’est la fin de 7 ans d’une effrayante dictature militaire au plus grand bonheur des grecs (la Grèce a-t-elle oublié la révolte des étudiants).
L’armée turque, de fait, ramène donc la démocratie en Grèce ! À Nicosie le coup d’État s’effondre, le chef du Parlement, Glafcos Cléridès assure l’intérim.

Du 24 au 30 juillet les trois puissances garantes de l’indépendance de Chypre (Royaume-Uni, Grèce et Turquie) réunies à Genève, instituent une « zone de sécurité » tenue par les Casques bleus de l’ONU et reconnaissent l’existence de deux administrations autonomes. Elles se réuniront à nouveau en août.
Du 14 au 16 août l’armée turque progresse vers l’est et occupe le nord de Chypre, soit 38% du territoire.

A la suite de ces événements, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte un certain nombre de résolutions qui élargissent le mandat de l´UNFICYP afin que la Force puisse surveiller le cessez-le-feu de facto déclaré le 14 août 1974 ainsi que la zone tampon entre les lignes de la Garde nationale de Chypre et des forces turques et chypriotes turques.

Le 1er novembre l’Assemblée générale de l’ONU vote la résolution 3212 demandant le renforcement de l’UNFICYP pour contrôler la « ligne verte » de 180 kilomètres qui coupe l’île et la capitale Nicosie d’est en ouest. Enfin le 7 décembre Mgr Makarios revient à la présidence jusqu’en 1977.

2002, en décembre, les Européens promettent que la décision sur l’ouverture de négociations d’adhésion sera prise en décembre 2004 et que si la réponse est positive, les négociations d’adhésion s’ouvriront sans délai.

2005, en octobre, au terme d’un processus long et difficile, le Conseil de l’Union européenne a décidé d’ouvrir des négociations avec la Turquie en vue de son adhésion à l’Union.

Difficile de faire mieux en termes de bonne volonté pro-européenne, même si, j’en conviens, de nombreuses réformes politiques, économiques, sociales sont encore nécessaires avant que ce pays soit à niveau avec les standards (pour le moins indéterminés...) de l’Union Européenne.

Aucun autre pays n’aura attendu si longtemps pour obtenir le statut de pays candidat, aucun autre pays n’aura suscité de débat aussi intense chez des dirigeants européens comme au sein de leurs opinions publiques.

Avec l’adhésion de la Turquie, la superficie de l’Union Européenne augmenterait de 18 %, la population d’environ 15 %, le PIB total serait rehaussé de 3 %.

Un signe de l’Union européenne, qui n’est pas un club chrétien, vers le monde musulman affirmant qu’un pays laïc et musulman a sa place s’il la veut dans une communauté régie par les droits de l’homme, c’est essentiel et c’est œuvre de paix.
L’Europe est réconciliatrice par nature.

Source : Agoravox

Mot-clé :
République Turque de Chypre du Nord République Turque de Chypre du Nord (RTCN) Turcophobie Union Européenne (UE)
Plan du site | RSS 2.0 | Copyright Turquie News 2006-2019 | Mentions légales PageRank