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Chypre : Une mémoire tant sélective que courte

Ecrit par Hakan Akgün, 2013-12-10 12:48:40


Il est évidemment facile de relire le passé avec les lunettes du présent et de faire porter les erreurs de l’Europe sur les épaules de la Turquie, devenue le diable à abattre. Tous les dirigeants, qu’ils soient français ou européens (Grecs et Chypriotes grecs en particulier), semblent avoir sur les évènements chypriotes une mémoire tant sélective que courte. Faut-il rappeler que les colonels putschistes grecs sont, devant l’histoire, responsables de la division de l’île et de la présente situation ?

Rappel historique de quelques faits incontestables

Le 15 juillet 1974, Mgr Makarios [1] est renversé par un coup d’État fomenté par des nationalistes chypriotes grecs de la Garde nationale. Ils visent le rattachement de l’île à la Grèce. Ils sont encouragés par la junte militaire au pouvoir à Athènes depuis le 21 avril 1967. Cette junte place à la présidence de l’île un ennemi déclaré des Turcs, Nicolas Sampson, bien connu des Britanniques, un fanatique de l’Enosis, militant d’extrême droite. Le coup d’État fait 200 morts Chypriotes grecs. Les Chypriotes turcs ne sont pas comptabilisés…

5 jours plus tard, le 20 juillet, le Premier ministre turc Bulent Ecevit, se prévalant des accords de Zurich de 1959 qui font de la Turquie, avec la Grèce et le Royaume-Uni, le garant du statu quo dans l’île, ordonne le débarquement des troupes turques à Kyrenia (nord de Chypre) pour une « opération de paix destinée à protéger les Chypriotes turcs ». La Garde nationale de Chypre lors de sa retraite pratique systématiquement une politique de prise d’otages et souvent celle de la terre brûlée (les craintes n’étaient pas illégitimes).

Le 23 juillet, l’intervention de la Turquie provoque la chute des colonels au pouvoir à Athènes, ce qui mettra fin à sept ans d’une sinistre dictature militaire au plus grand bonheur des Grecs (l’Europe a-t-elle oublié la répression à Athènes lors de la révolte des étudiants ?). À Nicosie le coup d’État s’effondre, le chef du Parlement, Glafcos Cléridès assure l’intérim. Cela fera dire à certains que les Turcs avaient ramené la démocratie en Grèce…

Du 24 au 30 juillet, les trois puissances garantes de l’indépendance de Chypre (Royaume-Uni, Grèce et Turquie) réunies à Genève, instituent une « zone de sécurité » tenue par les Casques bleus de l’ONU et reconnaissent l’existence de deux administrations autonomes. Elles se réuniront à nouveau en août.

Du 14 au 16 août, l’armée turque progresse vers l’est et occupe le nord de Chypre, soit 38 % du territoire.

À la suite de ces événements, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte un certain nombre de résolutions qui élargissent le mandat de l’UNFICYP afin que la Force puisse surveiller le cessez-le-feu de facto déclaré le 14 août 1974 ainsi que la zone tampon entre les lignes de la Garde nationale de Chypre et des forces turques et Chypriotes turques.

Le 1er novembre l’Assemblée générale de l’ONU vote la résolution 3212 demandant le renforcement de l’UNFICYP pour contrôler la « ligne verte » de 180 kilomètres qui coupe l’île et la capitale Nicosie d’est en ouest.

Enfin, le 7 décembre, Mgr Makarios revient à la présidence jusqu’en 1977. Il meurt le 3 août. Cette mort brutale interrompt les négociations débutées en janvier avec M. Denktash et ajourne de fait, l’accord sur le principe d’un État fédéral bicommunautaire.

20 ans plus tard, le 4 janvier 1997, par une incompréhensible provocation, le gouvernement Cléridès annonce l’achat de missiles russes S-300. Colère d’Ankara qui menace d’intervenir militairement et décide de négocier de son côté avec la Belgique et les Pays-Bas l’achat de missiles sol-air. L’émissaire américain obtient finalement du président Cléridès un délai de 18 mois avant le déploiement des missiles. Le président chypriote renoncera finalement à déployer les missiles russes S-300 achetés à Moscou.

La presse de droite comme de gauche voit dans l’affaire des S-300 une « farce » attestant de l’absence d’une volonté politique pour un règlement du problème de Chypre et cela, tant à Nicosie qu’à Athènes.

Le 24 avril 2004, sous l’égide de l’ONU, un référendum sur la réunification de l’île est organisé, il est accepté à plus de 65 % par les Chypriotes turcs et rejeté à 70 % par les Chypriotes grecs. Les Chypriotes nationalistes grecs opposés au plan de réunification de Kofi Annan retrouvent leurs vieux démons xénophobes.

Le plan pour une réunification de l’île est désormais moribond.

Le 20 février 2005, élections législatives anticipées en République turque de Chypre. Le Parti du Premier ministre Mehmet Ali Talat (centre gauche), favorable au plan de réunification de l’île proposé par l’ONU, remporte les élections. Mehmet Ali Talat invite les dirigeants chypriotes grecs à reprendre les pourparlers pour la réunification de l’île divisée. À Bruxelles, la Commission européenne salue la victoire de M. Talat. « Les résultats témoignent d’un désir clair de la communauté chypriote turque de continuer les préparatifs à sa pleine intégration au sein de l’Union européenne », déclare l’exécutif communautaire. Ces résultats démontrent également « que les Chypriotes turcs sont engagés dans la réunification de Chypre ».

Malgré les bonnes paroles, l’Union européenne est incapable de résoudre l’épineux problème de Chypre. Ankara en appelle à l’ONU : « l’Union européenne ne sera jamais le lieu d’une solution globale à la question de Chypre. Nous sommes favorables à une solution juste et durable qui vienne des Nations unies ». l’Union européenne avait promis de mettre un terme à l’isolement du nord de l’île. Or il ne s’est rien passé. À l’inverse, les Chypriotes grecs, qui ont pourtant rejeté le plan de Kofi Annan et torpillé le dialogue entre les deux parties de l’île, bénéficient pleinement de leur statut de pays membre, laissant en isolement la partie turque du nord de l’île, pourtant favorable à la réunification. Les Chypriotes turcs sont amers.

Avril 2010, élection présidentielle de République turque de Chypre du Nord remportée par Derviş Eroğlu, un conservateur opposé à la réunification. Il est largement soutenu par les immigrants turcs chypriotes (qui ont le plus à perdre de la réunification).

La Turquie est membre fondateur du Conseil de l’Europe depuis 1949 et membre clé de l’OTAN depuis 1952. Pendant la guerre froide, elle fut durant près de 50 ans le bouclier contre le régime soviétique. Candidate depuis 1987 (26 ans déjà), elle a été reconnue en 1999, comme ayant vocation à rejoindre l’Union européenne. Après l’échec de dispositions sur la réunification de Chypre, il faut bien se rendre à l’évidence que par un saisissant manque de vision, doublé d’une frilosité extrême, l’Union européenne a échoué.

Au demeurant, le problème Chypre reste fondamentalement un problème européen car les tensions autour de cette question empêchent le bon fonctionnement de l’OTAN (dont Grèce et Turquie sont membres) et affaiblissent les missions européennes.

Union européenne, Turquie, reprise des négociations

Après trois ans et demi de blocage les négociations reprennent (le plus lent processus d’adhésion jamais mené par l’Union européenne). Celles-ci devront surmonter les obstacles dispersés sur le parcours et cela même si chacun affirme sa volonté d’accélérer le processus. Il faut reconnaître que dans un contexte politique très brouillé en Turquie, cette reprise ne sera pas simple.
La relation conflictuelle entre d’un côté Chypre et la Grèce et de l’autre la Turquie et la partie Nord de Chypre refait surface.

Ces négociations d’adhésion se sont aussi heurtées aux réserves (pour ne pas dire hostilité), de Paris et de Berlin, à l’entrée d’un grand pays musulman dans l’Union et à l’absence de règlement à Chypre après l’intervention en 1974 des troupes turques. Les élections en France et en Allemagne sont maintenant passées. L’Europe pourra-t-elle désormais « convaincre » l’administration chypriote grecque de lever les obstacles à l’ouverture d’autres chapitres ? Il s’agit d’un long chemin à peine entamé, car ce veto chypriote [2] est un obstacle permanent. À cela s’ajoutent les nombreuses réformes démocratiques indispensables en Turquie pour qu’elle devienne membre de l’Union européenne.

La volonté de l’Union européenne d’ouvrir la porte à la Turquie était une résolution importante Cette décision, qui est aussi une maîtrise de l’espace mondial, restera dans l’histoire comme l’un des choix majeurs des Européens de la fin du XXe et du début du XXIe siècle », même si aujourd’hui, les opinions turque et européenne souffrent… de « lassitude » et que « l’europtimisme » devient une denrée rare.

« ... le chemin se fait en marchant ... » [3].

Alain Valtat.
Ancien grand reporter, présent à Chypre du 15 juillet au 5 septembre 1974.

[1Mgr Makarios 1913-1977.

[2Chypre, l’un des États les plus petits de l’Union européenne (plus proche géographiquement d’Israël et du Liban que de la Grèce), joue le rôle d’un obstacle actif au sein de l’Union. Ce blocage satisfait les États membres de l’Union opposés à l’adhésion de la Turquie. Cette situation montre aussi que l’Union européenne ne dispose plus de levier pour influer sur Chypre, ce qui engendre un débat au sein de la communauté où certain se demande si le prix de l’adhésion chypriote à l’Union Européenne n’était pas trop élevé.

[3Antonio Machado.

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