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Biblio : La question arménienne abordée de différents points de vue, en français


Ecrit par Maxime Gauin, 2013-11-26 08:00:00


Exceptionnel : la question arménienne est abordée, en français, de différents points de vue, y compris celui des opposants aux thèses arméniennes

Les éditions Bruylant (Bruxelles), spécialisées dans les questions juridiques et internationales, ont publié cet automne un énorme ouvrage collectif : Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, sous la direction de Jean-Pierre Vetovaglia, ancien ambassadeur de Suisse. L’un des conflits analysés est celui qui oppose la Turquie et l’Azerbaïdjan, d’une part, l’Arménie d’autre part. Il est étudié, principalement, sous l’angle du contentieux historique relatif à la Première Guerre mondiale, même si l’agression militaire arménienne de 1991-1994 contre l’Azerbaïdjan est aussi évoquée.

Le premier article est signé par le journaliste britannique Thomas de Waal, auteur de Black Garden, un livre approfondi sur le conflit du Karabakh, paru pour la première fois en 2003 aux Presses universitaires de New York et réédité cette année. Il tente cette fois de retracer le conflit arméno-turc du XIXe siècle jusqu’en 2010. M. de Waal se veut neutre. De fait, il reconnaît que les Turcs ont aussi souffert à la fin de l’Empire ottoman, non seulement à cause des guerres balkaniques (1912-1913), mais aussi des crimes de guerre commis par les volontaires arméniens de l’armée russe. L’assez longue citation du rapport remis en 1919 par le général américain James G. Harbord, est à cet égard un bon choix. M. de Waal fait aussi valoir que les références au nazisme sont malvenues, que l’invasion et l’occupation du Karabakh, dans les années 1990, après le terrorisme arménien des années 1970 et 1980, n’a fait qu’envenimer les choses entre Arméniens et Turciques.

Cette contribution, cependant, n’est pas du même niveau que Black Garden. Si l’auteur avait lu Edward J. Erickson et Yücel Güçlü, il serait moins laconique et plus précis sur la menace représentée par les insurrections fomentées en 1914-1915 par les comités nationalistes arméniens ; de même la lecture de Justin McCarthy et Michael Reynolds aurait enrichi sa connaissance des souffrances turques et musulmanes. Sa connaissance du terrorisme arménien est encore plus approximative : il ne parle que de l’Armée secrète pour la libération de l’Arménie (ASALA) et ignore les attentats des Commandos des justiciers du génocide arménien (CJGA, appelés Armée révolutionnaire arménienne de 1983 à 1985). Cela ne serait pas arrivé s’il avait lu Michael M. Gunter et Gaïdz Minassian. Plus surprenant encore, Thomas de Waal cite sans recul critique les Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau, un ouvrage discrédité depuis longtemps ; le journaliste semble ignorer les critiques dévastatrices de George Abel Schreiner et Heath Lowry, pour ne citer que ceux-là. Mais le plus invraisemblable, c’est lorsqu’il situe la création de la Fédération révolutionnaire arménienne en 1830, alors que ce parti nationaliste a été fondé en 1890. J’arrête là ce relevé des erreurs, mais il est loin d’être exhaustif. L’historien et journaliste Gwynne Dyer aurait été un meilleur choix pour introduire la controverse.

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La contribution suivante, celle d’Hayk Demoyan, directeur du musée du « génocide » à Erevan, fait curieusement l’impasse sur toute discussion réelle des évènements de 1915-1916, se focalisant, de manière au demeurant peu rigoureuse, sur les dernières décennies. Par exemple, lorsqu’il évoque la résolution votée en 1987 par Parlement européen, à propos de la question arménienne, et utilisant la qualification de « génocide », il omet opportunément de préciser qu’en 2003 (jugement de première instance) et 2004 (jugement d’appel), la Cour de justice de l’Union européenne a conclu que cette résolution n’avait aucune valeur juridique, et qu’elle exprimait une simple opinion susceptible de changer à tout moment. C’est exactement ce qui est arrivé à partir de 2007, quand le Parlement européen s’est mis à refuser systématiquement toute référence au « génocide arménien ». D’une façon encore plus éclairante, M. Demoyan reproche à la Turquie d’avoir fourni des armes à l’Azerbaïdjan durant la guerre de 1991-1994, mais s’abstient de toute critique sur la Russie, qui a aidé bien davantage l’Arménie. Et ce n’est évidemment pas chez Hayk Demoyan qu’il faut chercher la moindre prise de distance critique par rapport à la purification ethnique entreprise par l’Arménie dans les territoires arrachés à l’Azerbaïdjan de 1991 à 1994, et en Arménie même, à partir de 1987. L’Arménie est le seul État de la région qui soit presque monoethnique.

Le texte le plus original est le dernier, celui d’Ömer Engin Lütem, ancien ambassadeur de Turquie et ex-directeur du Centre d’études eurasiatiques (AVIM). Il est exceptionnel qu’un point de vue turc puisse s’exprimer en français, et plus exceptionnel encore dans une publication universitaire. La contribution donne une vue d’ensemble historique, de l’origine des Arméniens au début du XXIe siècle, en réservant la plus grande part de l’analyse à la question du « génocide ». M. Lütem fait ainsi valoir que les « documents Andonian », la « preuve » si longtemps avancé, sont des faux, et qu’à l’inverse, le gouvernement du Comité Union et progrès a veillé à ce que les auteurs de crimes contre des Arméniens fussent sévèrement punis (67 condamnations à mort, 524 à une peine de prison, 68 aux travaux forcés et autres peines, rien qu’entre février et mai 1916). Autre argument très important : les pertes arméniennes sont certes élevées, de l’ordre de 600 000 probablement de 1914 à 1922, mais durant la même période, les Turcs et autres musulmans anatoliens ont perdu environ 2 500 000 des leurs, non seulement à cause des épidémies et de la malnutrition (qui ont frappé les Arméniens également), mais aussi à cause des crimes de guerre commis par des Arméniens de l’armée russe, puis de la Légion arménienne en Cilicie sous occupation française.

Ömer Engin Lütem souligne à juste titre qu’un nombre important d’Arméniens ont accédé à de hautes fonctions sous l’Empire ottoman, y compris à l’époque du CUP, par contre il fait une confusion en évoquant, sans le nommer, Gabriel Noradounkian. Celui-ci fut effectivement ministre des Affaires étrangères, de 1912 à 1913, mais durant l’intermède « libéral » (anti-CUP). Cela dit, Noradounkian, qui avait déjà été ministre dans le premier gouvernement issu de la révolution jeune-turque, de 1908 à 1909 ; et en janvier 1913, le CUP lui proposa, en vain, de rester à son poste. Oskan Mardikian, membre du CUP, accepta, lui, de devenir ministre des Postes, téléphones et télégraphes en 1913.

Cet échange marque une étape importante. Le débat libre, et non le monologue haineux, permettra d’avancer dans la connaissance de la question arménienne. L’affrontement politique doit céder la place à l’étude historique.

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