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Les Parlements n’ont pas à se mêler des controverses historiques


Ecrit par , 2008-03-17 14:08:43


Né en 1941, Norman Stone a été maître de conférences à l’université de Cambridge (1973-1984), professeur à l’université d’Oxford (1984-1997), puis professeur à l’université Bilkent d’Ankara (1997-2005), à l’université Koç d’Istanbul (2005-2007). Il est revenu à Bilkent en 2007. M. Stone est spécialiste d’histoire contemporaine de l’Europe centrale et orientale, notamment de la Première Guerre mondiale, de la Russie, et plus particulièrement des relations turco-russes. Parmi ses ouvrages, citons « The Eastern Front, 1914-1917 » (1975), « Europe transformed (1878-1919) » (1983), et « World War One : A Short Story », paru à la rentrée 2007, qui a remporté un vif succès de librairie.
- MG.


Par Norman Stone

Deux vieux cireurs de chaussures criaient leur rage au pied de mon immeuble, à Istanbul. Il était question des Américains, et ils énuméraient ainsi leurs griefs : d’abord, le désastre en Irak, ensuite l’agitation des Kurdes, et enfin, la proposition, au Congrès, visant à « reconnaître le génocide arménien ». Ce qu’il y a d’étrange dans tout cela, c’est que les Américains ont, généralement, de très bonnes relations avec la Turquie. En un sens, la Turquie moderne est l’une des plus belles réussites des États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale. Chaque année, 25 000 Turcs partent étudier dans les universités américaines, quelques-uns, riches, le faisant sur leurs propres deniers, les autres, grâce à des bourses, dont les Américains sont de généreux pourvoyeurs. La coopération s’étend à bien d’autres domaines : par exemple, la grande base aérienne d’Incirlik a été cruciale pour la défense des intérêts américains, et maintenant, étant donné le problème iraquien, le port d’Iskenderun, l’ancienne Alexandrette, est tout aussi important. La Turquie dispose d’une bonne industrie de la défense, en particulier pour la construction d’aéronefs. Elle aurait pu connaître le sort de l’Égypte, mais elle est plus proche de l’Espagne industrielle, elle est alphabétisée, de nombreuses régions sont prospères. Selon la plupart des estimations, elle est maintenant mieux lotie que la Russie, et, a fortiori, la plupart des pays du Moyen-Orient.

Mais quelque chose a mal tourné, et, désormais, les sondages d’opinion montrent que les Turcs sont encore plus antiaméricains que les Palestiniens. La dernière affaire concerne l’adoption éventuelle, par la Chambre des représentants, d’une résolution qualifiant de génocide les massacres d’Arméniens de 1915 [1]. Qu’est-ce qui a bien pu pousser le Congrès à s’emparer de ce sujet, qui date d’un siècle, et qui concerne l’empire ottoman, entité qui a cessé depuis longtemps d’exister ? Et pourquoi diable ces instances publiques devraient-elles enseigner aux historiens ce qu’il convient de dire ? Une cause triviale semble suffire : l’argent. Nous connaissons tous les excentricités du système juridique américain, comme les fameuses actions collectives (class actions). Si le Congrès reconnaît les massacres comme « génocide », alors qui sait quelles revendications contre la Turquie seront alors présentées comme convenables ? Il y avait beaucoup de biens arméniens en Turquie orientale à cette époque.

Sens des mots et des évènements

Presque tous les Turcs rejettent la notion de « génocide », dans ce cas. Depuis 1878, une agitation croissante s’était manifestée chez les Arméniens, et les nationalistes ont commencé leur ascension ― jusqu’à l’assassinat des Arméniens éminents qui s’opposaient à eux, et disaient (tel le patriarche, en 1890), que chemin ainsi emprunté menait à la catastrophe. Au printemps 1915, alors que l’armée russe (au sein de laquelle se trouvait une division arménienne) franchissait la frontière, il y eut une révolte, encouragée par les Russes, et par les Arméniens sujets du tzar. Beaucoup de notables Arméniens ottomans ont encouragé, ou organisé des rébellions [2], alors que les Britanniques étaient sur le point de débarquer à Gallipoli, et que les Français entraînaient une Légion arménienne à Chypre, en attendant l’effondrement des Turcs. Dans la ville de Van, en Anatolie orientale, le quartier musulman fut détruit, et de nombreux habitants tués.

Suite à ces évènements, le gouvernement turc a décrété que les Arméniens ― avec de nombreuses exceptions [3] ― devaient être expulsés hors des zones où ils risqueraient d’endommager les installations de défense, saboter des lignes télégraphiques, ou de chemin de fer. Les déportés furent envoyés au nord de la Syrie, mais, en chemin, ils furent parfois attaqués par des tribus sauvages, et dans certains cas avec la complicité de fonctionnaires. En 1916 ― et ce fait s’oppose sûrement à la thèse d’un « génocide » ―, les autorités ottomanes jugèrent 1 300 de ces hommes, et exécutèrent même un gouverneur. Environ un demi-million d’Arméniens sont arrivés dans le sud-est du pays, et un très grand nombre sont morts de la maladie et de famine, fléaux qui étaient si fréquents à l’époque. Les musulmans sont morts en masse, eux aussi. En outre, le chiffre donné pour les pertes globales par le représentant de l’Arménie lors de la conférence de la paix, à Paris, était de 700 000 ― et pas 1,5 millions, comme cela a été souvent prétendu.





Génocide ? Avant tout, cela dépend de la définition que vous donnez à ce mot. Si nous prenons l’acception classique, se posent de sérieuses difficultés pour employer un tel terme. Les Britanniques occupèrent Istanbul pendant quatre ans, et fouillèrent les archives. Les magistrats de Sa Majesté n’y trouvèrent pas de preuve pour condamner la grosse centaine de Turcs qu’ils avaient fait arrêter. Pendant l’été 1920, certains documents furent présentés, prétendument obtenus d’un fonctionnaire turc repenti, mais ils apparaissent, au terme d’un examen honnête, comme la fabrication d’un faussaire maladroit (ce qui n’a pas empêché le journaliste Robert Fisk d’en citer un ou deux) : le système de datation est erroné, la signature du gouverneur d’Alep est fausse, le papier est celui d’une école française, etc. Les documents ont disparu depuis ― ce n’est pas ce à quoi on s’attendrait, s’il s’était agi d’une preuve tellement accablante. D’autres preuves à l’appui de la thèse d’un génocide ont été remises en cause : par exemple, un professeur de Princeton a examiné le texte des Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau, et montré qu’il avait été retouché par son secrétaire arménien [4].

Dans l’ensemble, les historiens qui connaissent le sujet et les sources (elles sont très difficiles) n’adoptent pas la thèse d’un « génocide ». La meilleure étude parue récemment sur tout cela, c’est le livre de Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide (Presses universitaires de l’Utah, 2005). Mais que les arguments soient bons ou mauvais, il est assurément absurde que le Congrès, ou toute autre institution politique, intervienne dans ce débat. L’Assemblée nationale française a provoqué quelques remous en Turquie, lorsque de son vote serré a voulu faire de la contestation du génocide une infraction pénale. Sarkozy est maintenant une figure haïe [5].

Rien de tout cela n’apporte de l’aide à l’Arménie. Elle est pauvre et enclavée, complètement dépendante sur le plan énergétique, et sans l’argent de la diaspora, elle serait dans un état pire encore. Elle perd régulièrement de la population suite à l’émigration ― 60 000 ressortissants arméniens vivent à Istanbul ―, et elle a besoin de bonnes relations avec la Turquie. Peut-être que les pays de ce genre, une fois indépendants, devraient faire une seconde proclamation d’indépendance, vis-à-vis de leurs diasporas, cette fois.

Source : « The Spectator », 17 octobre 2007.
http://www.spectator.co.uk/the-magazine/features/269381/what-has-this-genocide-to-do-with-congress.thtml

Traduction par MG

[1Cette résolution a finalement été reportée sine die.

[2Par exemple à Zeytoun, en Cilicie.

[3Notamment les Arméniens résidant à Istanbul, Smyrne, Marach et Alep, certains fonctionnaires et artisans, les convertis au protestantisme, au catholicisme ou à l’islam, les femmes enceintes et les vieillards. Les exemptions catégorielles n’ont pas toujours été respectées par les fonctionnaires locaux.

[4Heath W. Lowry, Les Dessous des Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau, Istanbul, éd. Isis, 1990 (traduit de l’anglais des États-Unis par Sémira Benameur). Le professeur Lowry a systématiquement confronté les propos antiarméniens attribués, dans les Mémoires de Morgenthau, à Talat et Enver, avec le Journal tenu par le diplomate pendant son séjour à Istanbul, et conservé à la bibliothèque du Congrès américain.

[5Rendons toutefois justice à M. Sarkozy (les occasions sont rares en matière de relations franco-turques) : depuis son accession à la présidence de la République, le projet de pénalisation a été enterré.

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Lobbying arménien Question Arménienne Turcophobie
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