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Relire le 30 août (1922) à la lumière du 15 mai (1919)

Ecrit par Maxime Gauin, 2013-09-04 08:00:00


Examinons ce à quoi les Turcs ont fini par échapper, grâce à leur victoire de 1922

Introduction

L’année 2013 marque les quatre-vingt-dix ans du traité de Lausanne, traité rendu possible par la victoire des troupes kémalistes, particulièrement celle du 30 août 1922, qui marque l’écrasement des forces grecques. La guerre d’indépendance turque en général et la guerre gréco-turque en particulier sont trop souvent présentées, surtout en France, dans leurs aspects les plus strictement militaires, sans évoquer, ou si peu, les crimes de guerre grecs. Ces derniers sont pourtant une des clés pour comprendre le racisme qui sévit en Grèce en 2013, qu’il s’agisse de l’Aube dorée ou d’autres groupes. Cette entreprise d’élimination physique s’inscrit en effet dans une continuité, de la guerre d’indépendance grecque (1821-1829), qui se solda par l’éradication des musulmans et des juifs du Péloponnèse, des guerres balkaniques (1912-1913), des campagnes antiturques du début 1914 (une spécificité grecque, par rapport à la Serbie et à la Bulgarie, qui ont interrompu les massacres de musulmans et de juifs en 1913), du pogrome de Thessalonique (1931), de la collaboration du gouvernement grec (comme d’une partie de la population) avec les nazis, de l’expulsion des Albanais musulmans d’Épire (1944), et de l’émeute antimusulmane de Komotiní, en 1990 — pour ne citer que les évènements principaux.

Du mensonge au massacre

L’invasion grecque du 15 mai 1919, autorisée par l’Entente en violation de l’armistice de Moudros (octobre 1918) fut justifiée par deux mensonges : l’existence d’une « majorité » grecque-orthodoxe dans la ville, voire la province, d’İzmir ; les menaces, voire la « persécution » et les « massacres » qu’aurait subis la population chrétienne, notamment au printemps 1919. Le rapport de la commission de l’Entente (formée de l’amiral Mark Bristol, haut-commissaire américain à İstanbul, du général Bunoust, délégué français, du général Hare, délégué britannique, et du général Dal’olio, délégué italien) indique que « la prédominance de l’élément turc sur l’élément grec est incontestable » dans la province d’İzmir, et que, dans cette ville en particulier « les chrétiens grecs sont beaucoup moins nombreux que les Turcs [1] ». En 1905, le recensement ottoman dénombrait, dans la ville même d’İzmir, 100 356 Turcs et autres musulmans contre 73 636 Grecs, sur une population totale de 210 973 [2]. Les propagandistes grecs allèrent, en 1919, jusqu’à publier de faux résultats d’un « recensement ottoman de 1910 », alors qu’il n’y avait pas eu un tel recensement à cette date. Ce n’était là qu’un élément parmi d’autre d’une propagande qui ne reculait devant aucun mensonge [3].

S’agissant de l’accusation de « persécution », le rapport des officiers de l’Entente nous dit :

« L’enquête a prouvé que depuis l’armistice, la situation générale des chrétiens dans le vilayet d’AÏDIN était satisfaisante. Leur sécurité n’était pas menacée.

Si l’ordre de l’occupation de SMYRNE a été donné par la Conférence de la Paix à la suite de renseignements inexacts, la responsabilité première des évènements incombe aux individualités ou aux Gouvernements qui ont établi ou transmis sans les vérifier, des renseignements de ce genre […] [4]. »

Dans un télégramme du 23 mars 1919, soit plus d’un mois et demi avant le débarquement grec, le consul général de France à İzmir, Osmin Laporte, avertissait (en vain) :

« Tout porte à prévoir qu’une ère de violence s’ouvrirait pour longtemps le jour où les Grecs viendraient prendre possession de ce pays [5]. »

Laporte répéta son avertissement dans son rapport du 12 avril, qui pourtant soulignait le calme global et les efforts du préfet d’İzmir pour éviter les affrontements intercommunautaires [6]. La veille même du débarquement grec, le chef d’escadron Gay, en mission dans la région d’İzmir pour réorganiser la gendarmerie locale, expliquait que le seul problème de sécurité, pour l’instant, était le fait de « bandes aussi bien grecques que musulmanes », et que « si la région est définitivement attribuée à la Grèce », « des incidents très graves et même des effusions de sang » sont à craindre [7].

Ce qui fut annoncé arriva, dès le 15 mai, dès le premier jour. Voici ce que l’officier responsable du Service de renseignement (S.R.) de la Marine française à İzmir transmit à son supérieur, le lieutenant de vaisseau Rollin, chef du S.R. pour la Turquie et la Russie méridionale :

« L’attitude de la population grecque a été ignoble. Munis de leurs armes ou de celles prises aux Turcs, les civils grecs assassinent de nombreux musulmans. Ils se précipitent en masse sur les convois de prisonniers, bousculent les soldats [helléniques] qui s’écartent parfois avec complaisance, et assomment les prisonniers à coups de crosse de révolver derrière la tête. […]

Les autorités grecques font procéder à des arrestations en masse. […] On traque tout ce qui est turc.

Puis, c’est le pillage. Les Turcs, également pris de panique, ont fui, laissant leurs magasins ouverts, d’autres ont quitté leurs maisons et sont partis vers l’intérieur. La populace grecque pille. Les maisons occupées, les magasins fermés ne l’arrêtent pas. On chasse les habitants et le déménagement est fait [8]. »

Le lieutenant de vaisseau Rollin, outre les rapports ordinaires qu’il envoya à Paris sur ces évènements, écrivit une lettre personnelle au ministre de la Marine, pour protester de la façon la plus vigoureuse contre les crimes grecs commis en mai 1919, après avoir personnellement enquêté. Il transmettait le témoignage écrit de « Monsieur Green, citoyen américain d’un caractère tout à fait droit et honnête », du commissaire Durand, dont la famille fut exilée à Bursa par les autorités ottomanes durant la Première Guerre mondiale et d’Aghia Bey, un notable turc qui avait aidé financièrement, durant le conflit, non seulement des musulmans, mais aussi des Grecs et des Français. La seule critique faite au témoignage d’Aghia Bey, c’est que, par pudeur sans doute, il ne mentionnait pas l’assassinat de son caissier par des Grecs, crime commis sous ses yeux. Rollin lui-même rappelait avoir été « blessé et fait prisonnier par les Turcs » (en 1915) et avoir passé le restant de la guerre comme prisonnier. Cependant :

« Ce traitement [des militaires turcs par des Grecs] est d’autant plus indigne qu’autant que j’ai pu le constater pendant six mois de séjour dans un hôpital turc, tous les officiers turcs de Smyrne, sans exception, ont fait preuve d’un esprit chevaleresque et d’une générosité telle que dans mon rapport [fin 1918 ?], je demandais qu’une lettre de remerciements fût adressée au colonel Fethi Bey, chargé de prisonniers de guerre, massacré à coups de crosse le 15 mai, et dont l’attitude à mon égard, et à l’égard de mes hommes lors de leur passage à Smyrne avait dépassé ce qu’on peut attendre de l’ennemi le plus chevaleresque. »

Rollin poursuivait en écrivant que la « lâcheté » des Grecs ayant tué des Turcs en mai 1919 faisait de « l’affaire de Smyrne » « un digne pendant de celle du 1er décembre [1916] de ce point de vue. » L’officier français précisait aussi que « le gouvernement grec » et « ses chefs militaires » devaient assumer la responsabilité du drame, car « de longue date » des agents grecs avaient été débarqués en Anatolie occidentale, et avaient « chauffé à blanc » la population grecque. Il finissait par une sérieuse mise en garde sur les effets dévastateurs, directs et indirects contre l’influence française, et les intérêts économiques français, de ce débarquement hellénique [9].

Un télégramme du S.R. Marine à İzmir, pour le bureau d’İstanbul, en date du 17 mai 1919 indique que c’est grâce à l’« intervention énergique » de l’« amiral » (sans doute français) et des « délégués » (consuls) de l’Entente (France, Italie, Royaume-Uni) que les « autorités grecques » ont finalement procédé à des arrestations de certains auteurs de violences. Un télégramme du consul général Osmin Laporte va dans le même sens. Il y eut au total quarante-huit Grecs et douze Arméniens condamnés par la justice militaire hellénique pour ce qu’ils avaient fait le jour du débarquement à İzmir, ou durant les jours suivants.

Selon William Linn Westermann, professeur à l’université de Columbia et peu turcophile, « c’est une estimation modérée de dire que plus de 2 000 Turcs — hommes, femmes et enfants — furent mis à mort » par des Grecs au printemps 1919, dont quatre à huit cents durant les tout premiers jours de l’occupation, ce qui cohérent avec le chiffre de six cents donné pour ces mêmes jours par le capitaine italien G. Fauda [10]. Après la lamentable affaire d’İzmir, les forces grecques poussèrent vers Aydın, le 27 mai 1919 mais en furent chassées par les Turcs un mois plus tard. Elles partirent, rapporta l’amiral Bristol, après avoir « laissé les quartiers turc et juif complètement détruits [11] ». Cette information de source américaine est confirmée une Française présente sur place, sœur Marie, fille de la Charité, qui écrivit un rapport à ce sujet. La journaliste Berthe Georges-Gaulis s’en procura une copie, reproduite dans un de ses livres [12].

Malgré les protestations, les mêmes méthodes furent appliquées (1920-1921)

Les crimes de guerre continuèrent de plus belle en 1920, et, comme à İzmir en mai 1919, certains Arméniens y participèrent, cette fois sous la forme de véritables unités de volontaires, qui étaient à l’occasion les idiots utiles de l’armée hellénique, cette dernière leur confiant (sans qu’il soit même nécessaire d’insister) une partie de la plus sale besogne. Par exemple :

« De source grecque, on donne les détails suivants au sujet de l’anéantissement du village Arelenbey par les bandes nationalistes du détachement arménien de Donik.

Ce détachement de volontaires avait été formé par le chef arménien Donik avec l’autorisation du commandement anglais d’Izmid [İzmit]. Forte de cette autorisation, Donik et ses hommes se livrèrent aux pires excès envers la population musulmane la plus paisible, pillèrent, violèrent les femmes et provoquèrent une réaction très violente même dans les villages qui avaient montré le plus d’hostilité envers les nationalistes. Le détachement de Donik a été surpris au village d’Arelandey par des bandes d’insurgés [turcs], tandis que les hommes étaient en train de dormir après une journée d’orgie.

Il fut complètement exterminé. Un détachement grec qui se trouvait à vingt minutes de marche d’Aralandey entendit les coups de feu et signala le fait au commandement anglais à Izmid, demandant des instructions. Il lui fut répondu qu’il ne devait pas intervenir tant que Donik ne demanderait pas de secours. […]

On confirme de source grecque que plusieurs villages turcs de la région d’Izmid ont été incendiés par la colonne grecque qui opère dans ce secteur. Mais les autorités grecques prétendent que ces représailles sont faites sur l’ordre formel du commandement anglais, qui exige la destruction de tout village d’où un seul coup de feu partirait. Les autorités militaires grecques de plaignent de l’obligation dans laquelle elles sont mises d’exécuter un ordre aussi inutile qu’impolitique car les nationalistes ont depuis longtemps quitté ces villages dont la destruction ne fait qu’accroître la responsabilité des Grecs. D’ailleurs, la plupart de ces villages étant très éparpillés et formés de maisons très distantes l’une de l’autre, leur destruction entraîne une grande perte de temps, attendu qu’il faut incendier chaque maison séparément [13]. »

Toujours en 1920, le commandement grec a renvoyé des centaines de volontaires arméniens, cependant qu’une dizaine d’autres étaient condamnés à mort et fusillés, à cause de ce qu’ils avaient fait à la population civile turque [14].

Pour l’année 1921, nous disposons d’un rapport exceptionnellement honnête et rigoureux, fruit du travail d’une commission de la Croix-rouge internationale, commission dirigée par le Suisse Maurice Gehri, et qui était aussi composée du général Franks (britannique), du capitaine Stone (aide-de-camp du précédent), du colonel Vicq (français), du colonel Rolletto (italien), et de leurs interprètes respectifs. Bien que l’investigation fût strictement limitée à la péninsule de Yavola, au sud-est d’İstanbul, ses conclusions sont édifiantes. Voici ce que nous dit le rapport :

« L’enquête a été menée d’une manière impartiale. Tous les témoignages qui s’offraient, tant grecs et arméniens que turcs, ont été entendus.

La mission est arrivée à la conclusion que des éléments de l’armée grecque d’occupation poursuivaient depuis deux mois l’extermination de la population musulmane de la presqu’île. Les constatations faites — incendies de villages, massacres, terreur des habitants, coïncidences de lieux et de dates — ne laissent place à aucun doute à cet égard [souligné par moi]. Les atrocités que nous avons vues ou dont nous avons vu les traces étaient le fait de bandes irrégulières de civils armés (tcheti) et d’unités encadrées de l’armée régulière. Nous n’avons pas eu connaissance de cas où ces méfaits aient été empêchés ou punis par le commandement militaire. Les bandes, au lieu d’être désarmées et dissipées, étaient secondées dans leur action et collaboraient la main dans la main avec des unités régulières encadrées [15]. »

Les témoignages turcs présentés à la commission Gehri ont été publiés eux aussi, dès 1921 [16]. Le rapport de l’autre commission (à direction britannique, cette fois) envoyée dans le nord-ouest anatolien au même moment n’est pas dénué d’intérêt, mais la version publiée en Grande-Bretagne a été partiellement réécrite sous la pression grecque ; la version originale, restée aux archives nationales britanniques, à Kew Gardens (Londres), est plus critique [17]. La journaliste Berthe Georges-Gaulis, par contre, a présenté sans fard l’horreur de ce qu’elle avait vu, toujours en 1921, à Eskişehir, horreur qui résultait uniquement des actions des forces grecques [18].

La politique de la terre brûlée (1922)

L’année 1922, dès avant mais plus encore après la défaite de l’armée grecque (août) fut probablement la pire. Voici des extraits des notes transmises le 27 juillet 1922, au ministère des Affaires étrangères, par Elzéar Guiffray, chef (élu) de la communauté française à İzmir depuis 1914 (les passages soulignés le sont par moi) :

« Les atrocités commises par les Grecs dans tous les territoires occupés par eux depuis 15 mai 1919 sont innombrables et soit les rapports rédigés par les témoins oculaires, soit ceux publiés par la presse européenne, ne relatent qu’une faible partie des crimes perpétrés jusqu’ici. Le Temps a exposé, dans ses articles du 22 mai et du 6 juin [1922], les massacres d’Ismidt, de Chio, de Smyrne, de Nénémemen, ainsi que l’horrible drame du village de Cara Tépé situé aux environs de Kiosk [février 1922], sur la ligne du chemin de fer d’Aïdin. Les gendarmes grecs chargés de veiller au maintien de l’ordre et de la tranquillité eurent la cruauté de grouper dans la mosquée de ce village environ 250 musulmans, la plupart des enfants, de les y enfermer, d’incendier les bâtiments et de les faire périr dans les flammes.

De telles scènes de barbarie sont journellement enregistrées dans la zone occupée par les Grecs et, sans exagération, depuis trois ans, le nombre des victimes, entre tués et disparus on ne sait comment, dépasse le chiffre considérable de 150 000, sans compter les personnes déportées, qu’on estime à 300 000. Les villages de Bademié, Adagaidé, Cayakeuy, Carhat, Cazanli, etc., dans le district d’Eudémich à 70 kilomètres de Smyrne ont été entièrement ou partiellement détruits par le feu, et la plupart de leurs habitants sont morts des suites des mauvais traitements qu’ils ont subis. Ceux qui ont pu sauver leur vie ont émigré Eudémich-Thyreh-Balâdir et Smyrne, et sont plongés dans la plus noire misère.

Dans l’Hinterland qu’ils occupent actuellement, c’est plus particulièrement dans les régions d’Eudémich-Thyreh, Aïdin-Azar, Nazilli, et en dernier lieu dans celle de Sokia, que les Grecs se livrent au pillage et à des actes de sauvagerie, étant donné que les habitants de cette contrée prospère sont plus ou moins fortunés, quelques-uns d’entre eux possédant des immeubles et du bétail. C’est donc avec succès qu’ils poursuivent leur politique d’extermination de l’élément turc et rasent les villages où régnaient autrefois la sécurité et l’aisance.

Entre le 25 mai et 8 juin 1922, à Youmroudam, Tchaghlar, Boghas, Kiodjé Ahmed, près d’Axar, les bandes formées de Grecs et d’Arméniens ont massacré plusieurs musulmans après leur avoir enlevé leurs biens, et depuis, on retrouve constamment un peu partout des cadavres dispersés de Musulmans. Quatre petits villages situés aux environs de Salihi, parmi lesquels Sardes, ont été pillés et brûlés en grande partie, obligeant environ 2 000 personnes à errer dans les rues de Sulihi, privées d’abri et de tous moyens d’existence. Dans les villes habitées par une majorité orthodoxe, telles que Vourla, Phocée, Sivrihissar, Tohesmé, la vie pour les minorités musulmanes est devenue intolérable et chaque jour de nouveaux cadavres jonchent les rues. Naturellement, les coupables qui sont indubitablement grecs, attribuent ces crimes aux Musulmans, qui sont immédiatement conduits dans les prisons qui regorgent de ces pauvres innocents demeurés sans protection.

[…]

Pour comble de malheur, on vient d’instituer dans toutes les grandes villes, à Smyrne, à Magnésie, etc., des commissions chargées de procéder aux expulsions dans le but de débarrasser l’Asie mineure de l’élément intellectuel et des paisibles notables musulmans.

Elles s’appuient, pour opérer, sur de pures calomnies, et de fausses accusations […] Ces milliers de musulmans peuplent les prisons, y restent plusieurs mois et beaucoup d’entre eux ne résistent pas aux tortures qu’on leur fait subir, ou à l’insuffisance de nourriture qui les tue à petit feu [19]. »

Pour la phase finale du retrait grec (été 1922), l’historien sérieux croule sous les sources. Je n’en donnerai ici que quelques-unes. Extrêmement important est le témoignage du Père Ludovic Marseille, chef de la mission catholique française à Eskişehir. Il explique qu’en juillet 1921 « l’armée turque avait évacué la ville sans faire de mal », ce qui confirme le témoignage de Berthe Georges-Gaulis, cité plus haut ; inversement, l’armée grecque a tout brûlé (y compris les bâtiments des Français), et contraint la population chrétienne à la suivre [20]. Le 9 septembre 1922, le président du Conseil Raymond Poincaré ordonnait aux représentants français à Athènes, Londres, Rome et Washington de protester contre « l’exil forcé » des chrétiens d’Anatolie occidentale, opéré sans justification par l’armée grecque [21].
Dans un rapport extrêmement détaillé (qui semble d’ailleurs fondé sur son journal intime), impossible à reproduire entièrement ici, l’ingénieur C. Toureille, résident à İzmir en 1922 et connaisseur de longue date de l’Empire ottoman explique que les militaires grecs

« n’ont pas manqué d’incendier tous les villages, après les avoir pillés, toutes les fermes et les maisons isolés, après avoir volé tout ce qu’ils ont pu emporter.
Tout a été saccagé, quel qu’en fût le propriétaire, Grec, Turc ou autre, puis incendié.

Dans les habitations turques, les habitants ont été, autant que les fuyards l’ont pu, brûlés vifs, sans miséricorde : hommes, femmes, enfants. Ils ont incendié de la même façon les importantes et célèbres fabriques de tapis d’Ouchak. »

Encore le 8 septembre 1922, nous dit Toureille, une bande « composée d’Arméniens, de Grecs, et de racaille sans nationalité bien définie, mais d’origine levantine » pillait à proximité d’İzmir, et ne fut arrêtée que lorsque la police turque abattit ses chefs, « tous deux arméniens ». Toureille précise aussi que :

« Dans la soirée du 11 septembre, et le 12 septembre, les Grecs, fidèles à leur mot d’ordre, brûlèrent les villages de Bournaba, Boudja et de Coukloud, autour de Smyrne, et aussi quelques magasins de Baïrakli [22]. »

L’ingénieur américain Mark O. Prentiss, après avoir voyagé « trois cents kilomètres » en Anatolie occidentale, a témoigné qu’il avait « vu les villages mis à sac et brûlés par les Grecs » et entendu des victimes de viols [23]. Dans un rapport du 11 avril 1923, le vice-consul américain Park, pro-grec déclaré, concluait, après une enquête minutieuse en Anatolie occidentale, que l’armée grecque pratiqua systématiquement la dévastation par l’incendie (y compris des « bombes incendiaires »), dans les villes comme dans les villages, et en application d’un plan préétabli [24]. Lynn A. Scipio, professeur au Robert College d’İstanbul de 1912 à 1943, écrit dans ses Mémoires qu’en août 1922, malgré leur retraite très rapide, les forces grecques « prirent le temps de mettre le feu aux nombreux villages turcs, aux champs de céréales — et à tout ce qui pouvait brûler [25]. » Dans ses propres Mémoires, Caleb Frank Gates, directeur du Robert College de 1903 à 1932, écrit que les militaires grecs « brûlèrent les villages sur leur route, violèrent les femmes et tuèrent beaucoup d’hommes [26]. »

Le 26 septembre 1922, Lord Saint-Davids, administrateur de la société du chemin de fer İzmir-Aydın, déclarait, devant l’assemblée générale de sa compagnie :

« C’est un fait que, dans leur retraite, ils ont brûlé Aïdin et Nazli ; ils ont incendié tous les villages qu’ils traversaient ; ils ont pillé les maisons des particuliers et tué tous ceux qui tentaient de leur résister. Circonstance aggravante : ils ont agi ainsi simplement dans l’intention de nuire. Les rapports que nous avons reçus déclarent que tous ces actes ont été commis systématiquement par les troupes grecques régulières, en vertu des ordres qui leur avaient été donnés et qu’ils ont été commis par la rage d’hommes qui savaient ne pouvoir garder le pays. […]

En définitive, les soldats grecs ont été aussi avides de meurtres et de rapines qu’ils avaient été lâches au combat [27]. »

Par contraste, le général Pellé, haut-commissaire français à İstanbul, télégraphiait le 8 septembre 1922 :

« Il n’est parvenu ici depuis longtemps aucune nouvelle de massacres kémalistes de Smyrne ou d’un autre point de l’Anatolie, ni des services de renseignements anglais et français ni du patriarche œcuménique, toujours à l’affût de pareils faits. Par contre, la réalité des dévastations systématiques, commises par les troupes grecques, est attestée par des témoins européens [28]. »

De même, en 1919-1920, le chef du S.R. de l’armée de terre en Turquie, le chef de bataillon Labonne, ainsi que le lieutenant Jacques Lemaigre-Dubreuil (futur industriel) et les informateurs américains de l’amiral Bristol, pour ne citer que ceux-là, témoignaient tous que la situation des chrétiens dans la partie de l’Anatolie sous contrôle kémaliste était satisfaisante [29]. Les lecteurs réguliers de Turquie-news.com savent qu’un des soutiens financiers les plus précieux du mouvement national turc était l’Arménien loyaliste Berç Keresteciyan, directeur général de la Banque ottomane (1914-1927) et futur député d’Afyon (1935-1946).

Je ne m’étendrai pas ici sur l’incendie d’İzmir (13-16 septembre 1922) ; je maintiens évidemment la thèse que j’ai exposée l’an dernier dans Cumhuriyet, me fondant, notamment, sur les rapports et dépêches de l’amiral Dumesnil, chef de la flotte française en Méditerranée orientale, du consul général de France Michel Graillet, de Paul Grescovich, chef de la brigade des pompiers d’İzmir, de Toureille (cité plus haut), celui de Prentiss (non pas le mémo cité plus haut, mais un autre rapport, d’ailleurs publié dans la presse américaine en 1923) et celui de l’officier américain de Marine Arthur J. Hepburn : le commandement hellénique a laissé la plus grande part de l’exécution de l’incendie aux comités arméniens, en sachant que ces derniers trouveraient tous les complices dont ils auraient besoin parmi les Grecs d’İzmir ; la fréquence des cas d’incendies provoqués par des Arméniens en Cilicie (la Légion arménienne proprement dite, d’autres unités de volontaires, voire certains civils d’Adana), l’arrivée, dès 1920, d’éléments arméniens parmi les plus douteux à İzmir (d’autres ont grossi leurs rangs à la fin de 1921) et le fait que les représailles turques durant l’incendie s’exercèrent avant tout sur des Arméniens, particulièrement ceux venant de Cilicie, conduit à penser que d’anciens incendiaires ayant exercé leurs talents durant l’année 1920 ont grandement contribué à détruire İzmir deux ans plus tard.

Conclusion

En dépit de l’échec turc à empêcher la destruction de cette dernière ville, la victoire du 30 août peut être considérée comme une victoire morale autant que politique et militaire : la victoire d’un patriotisme ouvert et pluraliste sur deux nationalismes (grec et arménien) qui furent catastrophiques pour toutes les nationalités, y compris celles qu’ils prétendaient défendre. Par ailleurs, il est significatif de constater que personne n’a jamais demandé à la Grèce, pour rentrer dans l’Union européenne, de « reconnaître » les crimes énumérés ci-dessus — alors que la thèse officielle grecque les occulte méthodiquement —, et encore moins de faire une quelconque « repentance ».

[1Reproduit dans Atrocités grecques en Turquie. Second livre , İstanbul, Ahmed Ihsan & Cie, 1921, p. 294.

[2Salâhi Sonyel, Minorities and the Destruction of the Ottoman Empire, Ankara, TTK, 1993, p. 351.

[3Dimitri Kitsikis, Propagande et pressions en politique internationale. La Grèce et ses revendications à la conférence de la paix, Paris, Presses universitaires de France, 1963 ; Justin McCarthy, Muslims and Minorities. The Population of Ottoman Anatolia and the End of Empire, New York-Londres, New York University Press, 1983, pp. 89-99 ; du même auteur : “Greek Statistics on Ottoman Greek Population”, International Journal of Turkish Studies, I-2, 1980, pp. 66-76.

[4Atrocités grecques en…, p. 289.

[5Service historique de la défense (SHD), 16 N 3202.

[6Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN), 36 PO/1/42.

[7CADN, 36 PO/1/42.

[8S.R. Marine, Turquie, n° 717, 20 mai 1919, SHD, 1 BB7 232.

[9S.R. Marine, Turquie, 3 juin 1919, n° 774, SHD, 1 BB7 232.

[10SHD, 1 BB7 232 ; télégramme d’Osmin Laporte au ministère des Affaires étrangères, 18 mai 1919, SHD, 16 N 3202.

[11Télégramme de l’amiral Bristol, haut-commissaire américain à İstanbul, pour la délégation des États-Unis à Paris, 17 juillet 1919, Library of Congress (LC), Bristol papers, carton 74. Voir aussi Justin McCarthy, Death and Exile. The Ethnic Cleansing of Ottoman Muslims, 1821-1922, Princeton, Darwin Press, 1995, pp. 270-271.

[12Berthe Georges-Gaulis, Le Nationalisme turc, Paris, Plon-Nourrit, 1921, pp. 47-49.

[13S.R. Marine, Turquie, 10 août 1920, SHD, 7 N 3211.

[14S.R. Marine, Turquie, n° 2373, 15 novembre 1920, Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), P 16674.

[15Maurice Gehri, Mission d’enquête en Anatolie (12-22 mai 1921), Genève, 1921, p. 3 (il s’agit d’un tiré à part, le texte ayant précédemment paru dans la Revue internationale de la Croix-Rouge, n° 31, 15 juillet 1921, pp. 721-735).

[16Atrocités grecques en…, pp. 9-22.

[17Justin McCarthy, Death and Exile…, p. 321, n. 105.

[18Berthe Georges-Gaulis, Angora, Constantinople, Londres. Moustafa Kémal et la politique anglaise en Orient, Paris, Armand Colin, 1922, p. 37.

[19AMAE, P 1380.

[20Rapport du 15 septembre 1922, AMAE, P 1380.

[21AMAE, P 1380.

[22AMAE, P 1380.

[23Mémo sans date à l’amiral Bristol (septembre 1922), LC, Bristol papers, carton 74.

[24Justin McCarthy, Death and Exile…, pp. 280-282.

[25Lynn A. Scipio, My Thirty Years in Turkey, Rindge, Richard R. Smith Publisher, 1955, p. 179.

[26Caleb Frank Gates, Not to Me Only, Princeton-Londres, Princeton University Press/Oxford University Press, 1940, p. 283.

[27« Grave réquisitoire d’un lord anglais contre l’armée grecque », Le Petit Parisien, 27 septembre 1922, p. 3.

[28AMAE, P 1380.

[29Chef de bataillon Labonne, Le mouvement nationaliste. N° 11, 16 novembre 1919, pp. 4-5, et Situation politique en Asie mineure, 25 juin 1920, p. 2 SHD, 7 N 3210, dossier 1 ; Lettre du lieutenant Lemaigre-Dubreuil au haut-commissaire français à İstanbul, 13 septembre 1919, CADN, 36 PO/1/10 ; Report of operations for week ending November 23, 1919, et War Diary, 29 décembre 1919, LC, Bristol papers, carton 1.

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