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Reconsidérer le génocide arménien (1/2) - Turquie/Arménie

Ecrit par TN-pige, 2008-03-04 09:49:30


Guenter Lewy
Guenter Lewy, né en 1923, a été professeur (jusqu’en 1985) puis professeur émérite (1985-2006) à l’université du Massachussetts. Il est l’auteur, notamment, de L’Église catholique et l’Allemagne nazie (Stock, 1965), La Persécution des Tsiganes par les nazis (Oxford University Press, 2000, et Les Belles Lettres, 2003), et The Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide (University of Utah Press, 2005).


Le débat sur le sort des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale demeure marqué par l’acrimonie, quatre-vingt-dix ans après qu’il eut commencé. Les Arméniens affirment qu’ils ont été victimes du premier génocide du XXe siècle. La plupart des Turcs affirment que les pertes arméniennes s’expliquent par des affrontements intercommunautaires, et par une réinstallation, dans un contexte de guerre, que des problèmes de sécurité avaient rendue nécessaire : des Arméniens avaient sympathisé avec l’ennemi, beaucoup avaient combattu à ses côtés. Pour les "genocide scholars", les revendications arméniennes sont devenues un fait incontestable. Mais beaucoup d’historiens, aussi bien en Turquie qu’en Europe et en Amérique, ont mis en cause l’opportunité d’une telle qualification [1].

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Le conflit s’étend largement. Les Arméniens, encouragés par de solides appuis en France, réclament avec insistance que des aveux et des excuses de la part des Turcs soient une condition préalable à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Les relations entre Ankara et Erevan restent gelées à cause de ce différend. Dans les pays occidentaux, les militants arméniens tentent d’imposer par des voies politiques les termes du débat historique, en exigeant des différents parlements le vote de résolutions « reconnaissant le génocide arménien ».

La question clé de cette controverse n’est pas l’ampleur des souffrances arméniennes ; les deux parties conviennent que des centaines de milliers de chrétiens ont péri pendant la déportation d’Arméniens de l’Anatolie vers le désert syrien, ou d’autres destinations, en 1915-1916 [2]. Le gouvernement ottoman a forcé des hommes, des femmes et des enfants à quitter leurs foyers, dans un bref délai. Beaucoup sont morts, de faim ou de maladie, sur un chemin extrêmement pénible à parcourir, à travers les montagnes et les déserts. D’autres ont été assassinés.

Les historiens ne contestent pas ces évènements, même s’ils peuvent se chamailler à propos du nombre de victimes ou des circonstances exactes. La question clé concerne plutôt la préméditation. Le régime jeune-turc a-t-il organisé les massacres qui ont eu lieu en 1915-1916 ?

La plupart de ceux qui soutiennent une telle préméditation, et affirment donc que les pertes subies par la population arménienne constituent un génocide, fondent leur raisonnement sur trois grands piliers : les procédures des tribunaux militaires turcs en 1919-1920, qui ont condamné des membres et des représentants du gouvernement jeune-turc, pour avoir organisé les massacres d’Arméniens ; le rôle de la soi-disant « Organisation spéciale », accusée de perpétrer les massacres ; et les Mémoires de Naim Bey [3], qui contiennent des télégrammes attribués au ministre de l’Intérieur Talat Pacha, télégrammes qui ordonnent la destruction des Arméniens. Pourtant, lorsque ces évènements et les sources sont soumis à un examen attentif, ils fournissent une base au mieux incertaine pour postuler, a fortiori pour conclure, que les pertes arméniennes résultent d’un plan prémédité.

I) Les cours martiales de 1919-1920

Après la capitulation de l’Empire ottoman, en 1918, un nouveau gouvernement fut formé, et accusa son prédécesseur, le régime jeune-turc, d’avoir commis de graves crimes. Ces accusations ont conduit en cour martiale les dirigeants du Comité union et progrès (CUP), le parti au pouvoir depuis 1908, et d’anciens hauts fonctionnaires. Parmi les charges retenues, figuraient la violation de la Constitution, des profits de guerre illicites, ainsi que les massacres de Grecs et d’Arméniens [4].

De l’avis général, si ces tribunaux ont été convoqués, c’est, principalement, suite à la pression exercée par les vainqueurs, qui ont insisté sur les châtiments à prononcer quant aux massacres d’Arméniens. Les Turcs ont également exprimé l’espoir qu’en faisant porter la responsabilité sur quelques membres du CUP, ils pourraient disculper le reste de la nation turque, et ainsi obtenir un traitement plus clément lors de la conférence de la paix tenue à Paris [5].

Le plus célèbre de ces procès eut lieu à Istanbul, mais ce ne fut pas le premier. Au moins six tribunaux régionaux furent établis dans les chefs-lieux de province où des massacres avaient eu lieu ; en raison des lacunes de la documentation disponible, le nombre exact n’est pas connu [6]. Le premier dont nous ayons gardé trace eut lieu le 5 février 1919 à Yozgat, la province d’Ankara, où furent déférés trois fonctionnaires turcs, dont le gouverneur, pour massacres et pillages à l’encontre des Arméniens déportés. Le 8 avril, le tribunal déclara deux prévenus coupables, et transféra le troisième cas à une autre cour. Deux jours après que le verdict fut rendu, les autorités locales pendirent Mehmet Kemal, ancien gouverneur du Boğazliyan et du Yozgat. Une grande manifestation, organisée par des membres du CUP, suivit ses funérailles. Le haut commissaire britannique a indiqué que, selon la population, « les exécutions étaient des concessions faites par nécessité à l’Entente plutôt que des justes châtiments infligés à des criminels [7] ».

Le principal procès débuta à Istanbul le 28 avril 1919. Parmi les douze accusés, il y avait des dirigeants du CUP et d’anciens ministres. Sept figures clés, dont Talat Pacha, ancien ministre de l’Intérieur, Enver Pacha, ancien ministre de la Guerre, et Djémal Pacha, ancien gouverneur d’Alep, avaient fui et furent jugés par contumace. Selon Vahakn Dadrian, le défenseur le plus connu de la position arménienne, « le réquisitoire était étayé par quarante-deux documents authentiques, mentionnant souvent la date, le nom des expéditeurs de ces lettres ou télégrammes, et celui des destinataires [8] ». Parmi ces documents, il y avait la déposition écrite du général Vehib Pacha, qui aurait déclaré : « le meurtre et l’extermination des Arméniens, le pillage et le vol de leurs biens, résultent des décisions prises par le comité central de l’Ittihad ve Terraki [Comité union et progrès] [9]. » Le réquisitoire citait un autre document, dans lequel un haut fonctionnaire chargé de la déportation racontait que, aux dires de Talat Pacha, « le but de la déportation était la destruction » [10]. Le 22 juillet, la cour déclara plusieurs prévenus coupables de violation de la Constitution et de massacres. Talat, Enver, Djémal et Nazim Bey furent condamnés à mort par contumace, et les autres à de lourdes peines de prison [11].

En dépit de la haine répandue contre le régime jeune-turc, discrédité, la population turque réagit fraîchement au procès du CUP. Le 4 avril 1919, Lewis Heck, haut commissaire américain, rapporta que « selon l’opinion populaire, beaucoup de [ces procès] sont faits par vengeance personnelle, ou à l’instigation des autorités de l’Entente, en particulier les Britanniques [12] ».

L’opposition à la poursuite de ces procès s’accrut après l’occupation de Smyrne par les troupes grecques, le 15 mai, qui entraîna une flambée de patriotisme et de nationalisme.

Sous la conduite de Mustafa Kemal, officier turc ayant reçu les plus hautes décorations, un mouvement nationaliste surgit, ce qui pouvait conduire à la déposition du sultan. Depuis le début, les kémalistes avaient critiqué le sultan pour sa collaboration lamentable avec les vainqueurs, et ils avaient exprimé la crainte que les procès constituassent un moyen parmi d’autres de démembrer l’Empire ottoman. Le 11 août 1920, le gouvernement kémaliste d’Ankara ordonna l’arrêt de toutes les procédures en cour martiale ; la démission du dernier gouvernement ottoman, le 17 octobre 1920, marqua la fin des procès [13].

Des auteurs arméniens ont fait l’éloge de la contribution apportée par ces tribunaux militaires à la découverte de la vérité historique, mais il est problématique de tirer une telle conclusion, tant à cause de la procédure suivie lors des procès qu’à cause des questions qui se posent sur la fiabilité de leur verdict.

Les tribunaux n’ont pas satisfait aux exigences fondamentales d’un procès régulier. Peu d’auteurs familiarisés avec la jurisprudence ottomane dressent à son sujet un bilan positif, à plus forte raison quand il s’agit des tribunaux militaires. Le code pénal ottoman ne reconnaît pas le droit de contre-interrogatoire, et le rôle joué par le juge est beaucoup plus important que dans la tradition anglo-américaine. Le juge a examiné tous les éléments de preuves recueillis pendant l’instruction, et interrogé l’accusé pendant le procès [14]. Aux procès de 1919-1920, le président a plus agi comme un procureur que comme un juge impartial. Les procédures ottomanes interdisent par ailleurs à l’avocat d’avoir accès au dossier d’instruction et d’être présent lors des interrogatoires de l’enquête [15]. Le 6 mai 1919, lors de la troisième séance du principal procès, la défense a contesté que le tribunal fît de nombreuses références au réquisitoire et considérât d’emblée les faits comme prouvés, mais la cour rejeta cette objection [16]. Tout au long du procès, le tribunal n’entendit aucun témoin, et le verdict reposa entièrement sur des documents et des témoignages n’ayant jamais fait l’objet d’une contre-expertise ou d’un contre-interrogatoire. Heck désapprouva le fait que les accusés de Yozgat fussent condamnés sur la base de « textes anonymes » [17].

Le problème le plus grave affectant la valeur probante des procédures de justice militaire de 1919-1920, c’est le probablement la perte de toute leur documentation. Ce que nous savons des témoignages sous serment et des dépositions se limite à des comptes-rendus de seconde main, publiés dans certains suppléments du Journal officiel ottoman, Takvim-i Vekayi, et des articles de presse. Il est impossible de savoir si la transcription est exacte, et si les textes produits dans les journaux constituent la totalité, ou seulement une partie, des preuves utilisées.

Selon Dadrian, « avant d’être présenté comme pièce à conviction, chaque document officiel a été authentifié par les services compétents du ministère de l’Intérieur, qui a ensuite apposé, en haut du document, la mention “conforme à l’original” [18]. » Pourtant, peu d’historiens voudraient croire sur parole des fonctionnaires de cette période, sans procéder à une vérification. La valeur historique du procès de Nuremberg, par exemple, repose sur la masse de documents originaux utilisés. L’importance du verdict rendu à Nuremberg serait considérablement réduite, si les archives du procès avaient été détruites, ou n’avaient pu être soumise à un examen ultérieur.

En l’absence de documents originaux, des historiens se sont fondés uniquement sur une sélection d’extraits et de citations. Par exemple, Dadrian a raconté comment la déposition du général Vehib Pacha, chef de la Troisième armée turque, a décrit Behaeddin Chakir, l’un des plus hauts dirigeants du CUP, comme « l’homme qui a choisi et engagé les auteurs de boucheries humaines […] Il a fait de gibiers de potence, aux mains pleines de sang, des policiers et des gendarmes. » [19] Des extraits de cette déposition figuraient dans le réquisitoire du procès principal et du procès tenu à Harput [20], mais un réquisitoire n’est pas une preuve de culpabilité. Le contexte des citations a été perdu. Alors que l’ensemble du texte aurait été produit lors du procès de Trébizonde, le 29 mars 1919, les minutes de ce procès ne figurent dans aucune source ; seul le verdict a été reproduit, dans le Journal officiel.

Des auteurs turcs contemporains dénient toute autorité aux tribunaux militaires de 1919-1920, les considérant comme des moyens de satisfaire les vainqueurs [21]. À l’époque, ces mêmes vainqueurs y voyaient une parodie de justice. Les procès, écrivit le haut commissaire britannique S. A. G. Calthorpe, « s’avèrent être une farce, préjudiciable à notre prestige et à celui du gouvernement turc [22]. » Aux yeux du commissaire John de Robeck, le tribunal échoua tellement « que ses conclusions ne peuvent être retenues en aucune manière [23] ». Quand les autorités britanniques voulurent juger des dignitaires ottomans à Malte, elles refusèrent d’utiliser les preuves rassemblées par les tribunaux militaires de 1919-1920.

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Source : Middle East Quarterly, automne 2005
Traduction par M.G. / Turquie Européenne

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[1Voir, par exemple, Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Genève, Triangle, 1984 ; et Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, troisième édition revue et corrigée, New York, Oxford University Press, 2002, p. 356 [Version française de la deuxième édition : Islam et laïcité. Naissance de la Turquie moderne, éd. Flammarion, 1988].

[2Des auteurs turcs, comme Gürün, parlent de 300 000 morts. Les estimations faites par la plupart des historiens occidentaux sont nettement plus élevées.

[3Aram Andonian, (éd.), The Memoirs of Naim Bey : Turkish Official Documents Relating to the Deportations and Massacres of Armenians (Newtown Square, Pa. : Armenian Historical Society, 1965, réimpression de l’édition de Londres, 1920). Version française : Documents officiels concernant les massacres arméniens, Paris, 1920.

[4Taner Akcam, Armenien und der Völkermord : Die Istanbuler Prozesse und die türkische Nationalbewegung, Hambourg, 1996, p. 185.

[5Vahakn N. Dadrian, "The Documentation of the World War I Armenian Massacres in the Proceedings of the Turkish Military Tribunal," International Journal of Middle East Studies 23(1991), p. 554 ; idem, "The Turkish Military Tribunal’s Prosecution of the Authors of the Armenian Genocide : Four Major Court-Martial Series," Holocaust and Genocide Studies, 11(1997), p. 31.

[6Akçam, op. cit., p. 148.

[7Calthorpe au Foreign Office, 17 avril 1919, FO, 371/4173/61185, p. 279.

[8Dadrian, "The Turkish Military Tribunal’s Prosecution," art. cit., p. 45.

[9Akçam, Armenien und der Völkermord, op. cit., p. 204. Pour l’intégralité de l’acte d’accusation, voir pp. 192-207.

[10Dadrian, "World War I Armenian Massacres," p. 558.

[11Le verdict est reproduit dans Akçam, Armenien und der Völkermord, pp. 353-64.

[12Archives nationales des États-Unis, RG 59, 867.00/868 (M 353, roll 7, fr. 448).

[13Akçam, Armenien und der Völkermord, pp. 114-119.

[14Yilmaz Altug, The Turkish Code of Criminal Procedure, Londres, Sweet and Maxwell, 1962, art. 232.

[15Vahakn N. Dadrian, "Genocide as a Problem of National and International Law : The World War I Case and Its Contemporary Legal Ramifications," Yale Journal of Law, 14 (1989), p. 297, n. 286.

[16Taner Akçam, ed., "The Proceedings of the Turkish Military Tribunal as Published in Takvim-i Vekayi," part 1, 3rd sess., pp. 24, 27. Cette édition ronéotypée du procès est une traduction allemande utilisée par Taner Akçam et deposée par lui à l’Armenian Research Center de l’université du Michigan.

[17Heck au Département d’État, 7 février 1919, Archives nationales des États-Unis, RG 59, 867.00/81 (M 820, roll 536, fr. 440).

[18Vahakn N. Dadrian, The Key Elements in the Turkish Denial of the Armenian Genocide : A Case Study of Distortion and Falsification, Cambridge (Massachussetts), Zoryan Institute, 1999, p. 27.

[19Cité dans Vahakn N. Dadrian, "The Armenian Genocide and the Pitfalls of a ‘Balanced’ Analysis : A Response to Ronald Grigor Suny," Armenian Forum, Summer 1998, p. 89 ; Akçam, Armenien und der Völkermord, p. 204.

[20Pour le texte du réquisitoire, voir Akçam, Armenien und der Völkermord, pp. 192-207 ; pour le texte du verdict de Harput, voir Haigaz K. Kazarian, "The Genocide of Kharpert’s Armenians : A Turkish Judicial Document and Cipher Telegrams Pertaining to Kharpert," Armenian Review, Spring 1966, pp. 18-9.

[21Voir par exemple Gürün, op. cit.

[22Calthorpe au Foreign Secretary, 1er août 1919, FO 371/4174/118377.

[23De Robeck à Londres, 21 septembre 1919, FO371/4174/136069.

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