Retour sur le faux « rapport » de la DCRI

Ecrit par Maxime Gauin, 2012-04-11 02:00:00


Il a été démontré plusieurs fois que le « rapport » attribué à la DCRI depuis la mi-mars n’est qu’un faux grossier. Je ne rappelle, brièvement, que les principaux points :

Il est déjà très improbable qu’un rapport de la DCRI se promène ainsi sur Internet : de tels documents sont soigneusement gardés, et quand il y a des fuites, c’est d’emblée un grand média qui les diffuse ; ils ne sont pas simplement mis sur Internet.

Les tenants de « l’authenticité » n’ont rien vérifié auprès du ministère de l’Intérieur, et n’ont pas demandé leur avis aux personnes incriminées.
La DCRI et le ministère de l’Intérieur, en la personne de M. Guéant lui-même, ont nié que ce document ait quelque relation que ce soit avec la police française.

Le document n’est pas signé, mais si l’on fait une recherche avec Adobe Reader, il apparaît que le nom de l’auteur est « Maxime Augin ». Outre que c’est une grossière modification de mon nom, un policier de la DCRI, s’il ne veut pas signer son rapport, ne laisse pas son nom dans les caractéristiques du fichier PDF. Par ailleurs, depuis octobre 2002, les rapports anonymes, sans signature ni tampon, sont interdits à la police française. Depuis octobre 2002 aussi, il faut que les rapports soient cotés, c’est-à-dire qu’ils aient un numéro d’enregistrement. Le faux rapport a bien un numéro : il commence par « 0123 »…

On ne mène pas « la guerre sainte » au nom du « monde turc », mais au nom d’Allah (p. 8).

La « proximité » entre la Fédération des Turcs de France et Radio Made In Turkey (MIT) est affirmée sans aucune preuve. Un policier de la DCRI, même l’un des jeunes peu expérimentés qui sont entrés depuis 2008, n’aurait pas porté une telle accusation (p. 12).

La référence implicite à moi (pp. 12-13) est absolument grotesque : personne ne travaille en même temps pour la police française et le Mossad, ou en tout cas, pas en le faisant savoir à la fois aux Français et aux Israéliens. La DCRI ne peut pas opérer hors du territoire national et ne peut avoir d’« honorable correspondant » en pays étranger ; c’est le travail de la DGSE — laquelle ne laisse pas filtrer dans la presse de rapports sur ses agents. Je suis d’ailleurs supposé travailler aussi pour la Turquie et l’Azerbaïdjan, sans me faire remarquer cette fois…

Radio MIT n’a évidemment pas de « financements institutionnels » (p. 13) ; les membres fondateurs sont au nombre de deux, et non de trois.
Les photographies de la manifestation de janvier 2012 viennent de la page Facebook de Radio MIT : ce ne sont ni des photos originales, comme en auraient pris des policiers, ni des captures d’écran de caméras de sécurité parisiennes.

Demir F. Önger n’a pas été candidat « aux dernières élections européennes », c’est-à-dire celles de 2009 mais à celles de 2004 (p. 13).

Le plus intéressant est de se demander pourquoi un tel faux est sorti. L’origine de ce faux ne fait aucun doute : il a été fabriqué par un nationaliste arménien. En effet, ce « rapport » reflète les obsessions et le vocabulaire de ce milieu-là. Un faussaire grec aurait mis l’accent sur Chypre, un faussaire kurde sur le sud-est anatolien, un faussaire turc d’extrême gauche sur les gauchistes. Accuser quelqu’un d’être un agent étranger n’est pas une nouveauté : dans les années 1920 et 1930, la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA) aimait accuser les notables arméniens qui s’opposaient à elle, notamment des hommes d’Église, d’être en réalité des agents soviétiques. L’exemple le plus tragique est celui de l’archevêque Léon Tourian, qui ne fut pas seulement diffamé, mais assassiné par la FRA, le 24 décembre 1933. Plus amusant est le cas de l’évêque Roupen Manasian, qui porta plainte en diffamation contre le journal de la FRA au Caire, Housaper, et obtint sa condamnation [1]. Ce dernier exemple devrait inspirer certains de nos contemporains, pas forcément arméniens d’ailleurs.

Le « rapport » a été publié par Les Nouvelles d’Arménie magazine d’avril, or un mensuel se prépare plusieurs semaines à l’avance — je sais de quoi je parle, pour contribuer, de temps en temps, au mensuel Analist, publié par mon employeur, l’USAK. Cette constatation d’évidence ne suffit pas pour dire que le mauvais coup vient de la rédaction de ce journal elle-même — une telle accusation nécessiterait d’autres preuves —, mais elle est suffisante pour constater qu’il vient bien de ce milieu-là.

Jusqu’à la semaine dernière, le caractère particulièrement grossier du faux m’avait fait penser qu’initialement, c’était une mauvaise plaisanterie, dans la lignée de deux autres documents PDF mis sur Internet l’an dernier (ces textes s’en prennent essentiellement à moi, sur un ton qui se veut humoristique mais qui n’est que vulgaire) ; et que cette plaisanterie a tourné à la grosse manipulation. Réflexion faite, cela ne me paraît plus l’hypothèse qu’il faille considérer en priorité.

D’abord, le délai est court entre la mise sur Internet (mi-mars) et la publication (fin mars-début avril). Ensuite, et c’est le plus important, faire un faux convaincant (en mettant un numéro ayant quelque apparence de crédibilité, ce qui est à la portée d’un enfant ; en imitant le tampon de la DCRI, ce qui n’est pas insurmontable, si l’on ne destine pas le faux à des spécialistes ; et en faisant un minimum attention à ce qu’on écrit, ce qui reste du domaine du possible) aurait immanquablement provoqué, même en l’absence de toute plainte pour faux par les personnes diffamées, une très forte et très dangereuse réaction des services de police — DCRI et Police judiciaire (PJ) confondues.

Manifestement, le faussaire et ses complices ont sous-estimé l’adversaire ; mais ils n’ont pas été naïfs au point de croire qu’un faux bien fait ne leur attirerait pas d’ennuis.

Quoi qu’il en soit, quels étaient les buts poursuivis ?


- Déstabiliser les Français d’origine turque qui s’affirment dans la vie publique, afin d’empêcher qu’à un Devedjian et à un Papazian, ne puissent s’opposer un jour des élus bien placés, de gauche comme de droite, mais eux, de famille turque.

- S’en prendre à Pierre Nora, bête noire des nationalistes arméniens en France (opposant aux lois mémorielles, réticent à parler de « génocide arménien » sans précaution, et par-dessus le marché, juif) ;

- S’en prendre à ma modeste personne, désormais bien placée dans les obsessions des nationalistes arméniens en France (voire au-delà) ;

- Créer des difficultés à l’USAK, boîte à idées qui ne sacrifie pas au politiquement correct et qui pourtant, développe son réseau international, notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne ;

- Créer des dissensions et des rancœurs dans le monde franco-turc.

Il ne saurait donc y avoir de réponse que ferme et coordonnée à cette misérable tentative, qui a en grande partie échoué. Parmi les grands médias français, seul Le Point a repris « l’information », et encore, seulement dans sa version papier. En Turquie, même l’édition turcophone de Zaman n’a pas parlé du « rapport » ; à l’inverse, c’est l’un des principaux quotidiens, Hürriyet, ainsi que la principale agence de presse, DHA, qui ont publié les mises au point nécessaires.

Maxime Gauin

[1Les affaires Tourian et Manasian, ainsi que d’autres, sont évoquées dans Kapriel Serope Papazian, Patriotism Perverted, Boston, Baikar Press, 1934, pp. 60-73.

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