Samsun et Samsung sont dans un bateau ou combattre les analyses préconçues

Ecrit par Engin, 2018-05-14 14:12:50


La Turquie dépendante de son image, l’Europe dépendante de ses images toutes faites, ça résume tout. Entre la première si soucieuse de son "ottomanie" et la seconde si attachée inconsciemment aux images qu’elle s’est forgées à propos de ce qui est turcisant : le cimeterre, les turbans surdimensionnés, la littérature guerrière.
Ainsi, les turqueries à la Montesquieu dans "Lettres Persanes" ou chez Molière dans "Le Bourgeois Gentilhomme". Des descriptions qui renforcent les poncifs. Qui rassurent presque sous l’effet d’orientalistes francophones, germaniques ou britanniques aux accents surannés. L’effet d’un sabre à double tranchant.

Un autre moment de littérature pourrait se greffer à une image cette fois beaucoup plus réaliste de la mentalité de fond turcophone "Les Cavaliers" de Joseph Kessel, narration très vivante du bouzkachi. Une image conciliant, à travers ce sport équestre de combat, abnégation, adaptabilité face à l’adversité, attachement aux vertus traditionnelles. Dans l’objectif de parler de l’économie turque actuelle, il serait bon de s’attacher à cet aspect des choses. Partant des conditions de départ pour arriver à des conditions plus aventurières.

UNE INDUSTRIE VOLONTAIRE

Le tissu industriel turc gagne en importance. Quantitativement et qualitativement. Depuis plusieurs décennies, le pays au croissant étoilé a pu compter sur une industrie lourde conséquente. Dans les années trente cela a représenté jusqu’à dix pour cent du P.I.B.

La Turquie s’est ensuite singularisée dans le domaine automobile. Premièrement en matière de construction automobile, à partir des années cinquante. Deuxièmement pour ce qui est de l’assemblage des véhicules. Puis relativement à l’innovation, dans le registre précis de l’élaboration de moteurs depuis deux ans. Citons pèle-mêle Tofas ou Otokar.

Ensuite, une culture d’entrepreneuriat individuel subsiste sur le territoire national. Se prolongeant en certaines occasions lors de ramifications dues à la diaspora émigrée, du petit tailleur au grossiste en viande pour kebab.

La Turquie a su passer d’une économie basée sur la production agricole (quatre-vingts pour cent de la population était rurale au milieu du vingtième siècle...) à un système moins centré. Alliant spécialisation et diversification. Tout en ne disposant pas de vastes mètres cubes de pétrole. Nous sommes désormais très loin de la physiocratie. Les pays partenaires tout comme les dirigeants turcs et les capitaines d’industrie -des locaux et également de plus en plus d’extérieurs...- l’ont bien compris...

Tout sera question de rééquilibrage sectoriel. Avant même le rééquilibrage budgétaire. Le sens de l’organisation, la Turquie l’a déjà vu son industrialisation précoce par rapport aux autres membres du Moyen-Orient. Le risque se situera davantage au niveau du timing.

UNE ECONOMIE SATISFAISANTE MAIS...

L’euphorie de certaines phases boursières conjuguée à une succession de croissance à deux chiffres de l’économie nationale ne doivent pas endormir la vigilance générale. Le problème endémique turc a longtemps été le clientélisme et la corruption. Se greffe à cette bulle ploutocrate et oligarque, la bulle nauséabonde du crédit abondant. Les précédents épisodes espagnols, grecs, étasuniens devant pourtant dissuader d’appliquer un tel procédé.

Le tourisme lui, déjà bien implanté, pourrait axer ses prochains efforts vers le tourisme d’affaires. Les infrastructures hôtelières de qualité existant déjà et offrant de nombreuses possibilités.

DES COMPARAISONS DÉPASSÉES.

Les spécialistes en sciences socio-économiques ou financières aiment comparer l’espace turc à l’espace brésilien ou maghrébin. Des observations précipitées, éculées renforçant l’aura et la crédibilité en apparence seulement d’analystes peu scrupuleux. Ceci desservant les PVD ou les pays dits émergents eux-mêmes. Ce prévisionnisme accéléré a souvent obéi à un effet d’annonce. La Chine est à la mode dans les médias ? Bien entendu, prévoir un avenir turc calqué sur celui chinois est tellement, cependant tellement aléatoire.

L’Empire du Milieu se trouve démographiquement incomparable d’une part (population dépassant le milliard d’habitants, politique de l’enfant unique, pyramides des ages différentes). D’autre part c’est encore la doctrine communiste qui régit une économie certes moins rigide qu’auparavant. Mais encore très planifiée, si étroitement surveillée par Xi Jinping et ses disciples.

Autre point de divergence : l’initiative individuelle des turcs liée à la mentalité générale tranche avec l’économie chinoise beaucoup moins libérale basée actuellement plus sur la prédominance de grands groupes (Tosun,Alibaba...) que sur le développement de PME ! Enfin, toujours sur cet axe comparatif sino-turc, si certains étaient tentés de procéder à une recherche de similitudes entre Recep Tayyip Erdogan et Xi Jinping, alors ils s’égarent, la façon de gouverner à la tête d’une nation s’apparente de plus en plus à un pouvoir éxécutif fort ou à un quasi-monopole d’une seule personne. En ces temps de crise économique et de populismes, nombreux sont les endroits frappés par l’autocratie ou l’hyperprésidence. Que ce soit Trump aux Etats-Unis, Poutine en Russie, Orban en Hongrie. Même la France bascule dans l’hyperprésidence avec le macronisme jupitérien. Après,tout est question de circonstances et d’échelle.

Les observateurs, au lieu de s’arrêter en cours de route de leurs comparaisons géographiques, auraient du continuer un peu plus loin leur trajet. La Corée du Sud, en effet, remplit bien des critères comparables avec la Turquie. Il est curieux que jusqu’ici personne n’ait mis en évidence de précieux éléments de convergence :

  • la présence de conglomérats sur les deux territoires pourtant si éloignés géographiquement (Sabanci, Zorlu en Turquie, Hyundai en Corée du Sud).
  • des instincts de joint-ventures, après Otosan-Ford, c’est Toyota qui s’est installé à Izmit en compagnie de la Hyundai Motor Company.
  • un secteur automobile dynamique avec des sites exclusifs : la ville de Bursa en Turquie, la ville de Ulsan en Corée.
  • des modes de vie différents mais des modes de conception linguistique parfois proches au niveau grammatical. Ce qui dénote une possibilité de système commun de pensée, donc de terrains d’entente envisageables comme nous le montre la typologie linguistique au cours de savants détours altaïques. Le ministère de l’Éducation Nationale de Turquie a par ailleurs axé des efforts sur un axe farsi-coréen dans le cadre de sa politique des langues vivantes au lycée.
  • Le dragon d’Extrême Orient est incontournable au niveau de l’informatique et de la téléphonie. La Turquie de son côté, plus modestement mais avec un rythme régulier, s’ouvre de plus en plus aux nanotechnologies. Ce détail est tout particulièrement intéressant à développer en ce sens que les turcs disposent d’un énorme complexe de microélectronique avec Vestel, dans une zone où à l’origine le textile était très présent. Justement, cela intrigue de constater que le conglomérat électronique coréen Samsung avait été à l’origine une entreprise familiale concentrée sur...le textile.

DES RELAIS DE CROISSANCE INATTENDUS.

Par la suite, la Turquie pourra développer des valeurs industrielles et marchandes intrinsèques. Proposant des innovations soit par la création manufacturière soit par les idées.

La nation turque est une république laïque dont plus de 90% de la population est de confession musulmane. Or la finance islamique se trouve en plein essor et il y aurait par conséquent une très bonne carte à jouer pour une terre placée idéalement à la croisée des chemins tout en étant incorpore au monde musulman.

Autre élément positif : l’accélération de la production de matériels d’armement, avec des usines stratégiques et des collaborations rapprochées avec l’état russe. Là se dessinerait un véritable point d’achoppement. La polarisation géopolitique est en train de muter. Depuis 1945, la Turquie est devenu un acteur important au sein de l’OTAN depuis 1951 et les efforts de Ismet Inönu depuis 1949 ont fait que la Turquie est parfois écoutée parfois prise en compte au niveau international. Aussi sur le plan européen, actions qui se sont prorogées jusqu’au vingt-et unième siècle, militairement (5000 soldats turcs étaient intervenus en 1951 pendant la guerre de....Corée !!) avec récemment les interventions musclées en terre syrienne, institutionnellement, en adhérant à la Charte de Bologne en juin 2000. Ce qui a permis une écoute renforcée de l’U.E.

Aussi, une médiatisation croissante de la Turquie s’est opérée depuis plusieurs années. Par le tourisme, par l’information en continu. Après, venant directement de la sphère télévisuelle locale, l’exportation des séries turques et la retransmission de rencontres de football de la "Super Lig". Une mise en vitrine d’un "turkish way of life". Tout comme les Etats-Unis avaient réussi à introduire la façon de consommer à l’américaine (pensons à Coca-Cola), la Turquie pourrait lancer indirectement une campagne de consommation basée sur ses meubles d’intérieur (grande spécialité de Kayseri), son électroménager, bien entendu sa gastronomie : l’incontournable kebab mais pas seulement. Le chocolat Ulker, les pâtes alimentaires Piyale ou Ankara constituent des produits spécifiques de découverte. Ils pourraient se voir attribuer une autre fonction : un palliatif à la crise en proposant des produits bon marché au marché européen en ces temps de crise ponctuée par une reprise qui n’en est pas véritablement une.

Au niveau moyen-oriental, les pays arabes, l’Iran et les nations de langue turcophone ont envisagé avec plus d’intérêt leur partenaire potentiel pris entre deux continents. Au point de s’apercevoir qu’il offrait pléthore d’investissements. Parmi eux, s’appuyant sur une finance de type islamique compatible avec leur vision des choses, dans une ambiance générale bercée par l’AKP... La finance islamique est de plus en plus prisée et ceci représente un atout majeur dans la communication financière turque en vue de partenariats avec le Qatar ou l’Arabie Saoudite.
La production d’armement a, de son coté, attiré l’attention en alliant compétences, rapidité et innovation. Au point d’inaugurer de nouvelles usines. Au point de proposer des drones à la vente. Ce qui intéresse probablement le grand voisin russe.

Quelquefois, le destin tient à un détail. Nous allons nous attacher à une cité riveraine de la Crimée. Le détail en question est une lettre. Le ’’g’’ final de Samsung s’ effaçant, nous obtenons Samsun, quinzième ville de Turquie. Une ville pas très connue des touristes. Certainement plus des historiens puisque c’est de là qu’était partie la guerre d’indépendance le 19 mai 1919. Aux jours d’aujourd’hui, pourquoi ne pas imaginer un nouveau départ d’ordre commercial et économique ? Samsun, idéalement placée à équidistance entre les bordures Est et Ouest du territoire national, représente un site en devenir. L’ère actuelle de volatilité boursière autorise toutes les hypothèses. Alors pourquoi ne pas s’autoriser le rêve d’un port turc concurrençant Rotterdam ? La numérisation accélérée associée au fait de se remémorer l’Histoire plaide pour cela. Samsun constituait une étape idéalement postée sur la route de la soie, inscrite sur le parcours médiéval des négociants génois. La cité maritime est susceptible de retrouver une nouvelle jeunesse. Une position particulière régionalement et commercialement. Elle représente le débouché naval de l’Anatolie. Une enclave desservie par un réseau ferré bien avant d’autres zones en Turquie. Ferroutage envisageable, sur un lieu se trouvant à la croisée de deux axes : l’axe Rhin-Main-Danube et une localisation frontalement à l’axe russo-ukrainien.

UNE VISION TROP NÉOCLASSIQUE DES CHOSES.

Nous vivons en une ère chiffrée, numérisée. Ceci aboutissant à un pragmatisme incluant logique, calcul, opportunisme. Ceci n’étant objectif qu’en surface.
Un nouveau sophisme s’est bien installé. Bien dommage. Au-delà de simples successions de chiffres, observer son prochain donne l’occasion d’anticiper ses attentes. L’erreur de ne pas avoir pris le temps d’observer pourrait coûter cher à l’Europe. En terme de chiffres, de pertes. En terme de rayonnement, Par voie de conséquence, de concurrence. Se mettre à la place du consommateur ou du producteur peut faire office de levier. Tout du moins limiter les incompréhensions. Il semblerait que ce soit les turcs, ordinairement si hermétiques, qui commenceraient à s’ouvrir par leurs investissements dans le système éducatif hors frontières. Ce qui a surpris et particulièrement pris au dépourvu plus d’un observateur. D’un côté observateur tardif, conviendrait-il de préciser.

Sociologie, anthropologie et économie doivent se tenir la main. Qu’il est surprenant que l’Europe, continent berceau de Durckheim, n’ait pas pris soin de se pencher sur des aspects tangibles en même temps que des résultats bruts. Faute de temps ou faute de goût ?

Gardons à l’esprit que la Turquie dispose d’indéniables atouts. Perfectibles ou non à court terme. Une course contre le temps s’engage.

L’Occident, le Tiers-Monde doivent réviser leur perception de l’ancien Empire Ottoman. Dans l’intérêt de tous. Afin de, pourquoi pas, démocratiser une mondialisation qui peine à s’étendre de manière homogène et dont le pays gouverné par Recep Tayyip Erdogan pourrait se présenter comme rampe de lancement.

Accentuer la politique de formation, entre autres linguistique, s’apparente à une solution de transition non brutale. Le pays est entré dans une phase où les initiatives se succèdent. Avec des politiques culturelles (biennale d’art contemporain à Istanbul en 2013). Avec des politiques formatrices (Iskur, Kuisget, Conseil Turc de la Recherche Scientifique et Technique).

Sur le plan intérieur comme extérieur, veiller à favoriser un enseignement des langues vivantes pertinentes, dynamiques, diversifiées. Dès le secondaire et pourquoi pas dès la fin du primaire. L’axe linguistique farsi-coréen développé tout récemment dans certains lycées pilotes augurerait-il de bonnes choses ? Accentuer la formation linguistique au lieu de se concentrer sur une rhétorique belliqueuse systématique. Le gouvernement actuel, en vue de partenariats, devrait s’inspirer de l’ancien mais performant système du dogmanat....

Sur le plan économique général, le secteur du bois se porte bien, celui de l’acier encore mieux avec un flatteuse huitième position de producteur mondial. Se tenant dans un petit périmètre avec l’Allemagne, le Brésil éternel espoir...et la Corée du sud. Deux indices seraient à retenir. Le premier que l’acier se place actuellement comme un outil de négociation étant donné le contexte tendu qui entoure cette matière première sous la férule des ogres étasunien et chinois. Un acier qui pourrait se muer en monnaie d’échange, passant d’un état de simple variable d’ajustement à un état de levier de croissance si les instances turques savent s’y prendre. En se diversifiant prudemment sans virage à 190 degrés, le pays devrait envisager d’estomper ses déséquilibres sectoriels.

Sur le plan économique particulier, la nation turque doit apprendre à utiliser au mieux l’appareil boursier. Surfant avec succès sur la vague bitcoin, le football turc s’est présenté comme la première nation sportive à effectuer l’achat d’un joueur en bitcoins. Soit. Mais la nation ottomane, bien qu’expérimentée au niveau bancaire (il y a par exemple les collaborations entre Türk Ekonomi Bankasi et BNP Paribas), se positionne quasiment en novice au niveau financier spéculatif, se devant d’appréhender les soubresauts boursiers en ne se contentant pas de triomphes ponctuels. Histoire d’acquérir quelques réflexes de survie. D’accord, la population turque consomme mieux. Mais la devise nationale est très dévaluée. Ce n’est pas parce que le P.I.B par habitant avait doublé entre 1985 et 1995 que cela avait empêché la monnaie turque d’entrer dans une phase chronique de crise financière. Un précédent dont il faudra tenir compte. C’est justement le fait de détenir la bourse la plus performante parmi les PVD qui avait en partie propulsé la Corée du sud sur le devant de la scène. L’ascension de la Corée du sud à partir des années cinquante jusqu’à nos jours donne à réfléchir sur le futur turc. Parallèlement, R.T. Erdogan devra travailler sur le déficit d’image se creusant actuellement. Et comme de Samsun à Samsung il y a quasi homonymie, alors peut-être serons-nous en mesure un jour de prononcer la phrase suivante : embarquement immédiat pour Samsun, le prochain Yalta économique ?

Gianguglielmo /Jean-Guillaume LOZATO, professeur d’italien à L’ENSG et à International Paris School of Business,chargé de cours à l’Université Paris-Est. Auteur de recherches universitaires sur le football italien en tant que phénomène de société.  

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