AGOP KOTOĞYAN : DÉCÈS D’UNE SOMMITÉ DE LA DERMATOLOGIE TURQUE

Ecrit par Engin, Özcan Türk (Facebook), 2018-02-13 18:39:45


La Turquie vient de perdre l’un de ses plus grands dermatologues, le Dr Agop Kotoğyan.

Le professeur Kotoğyan était un patriote turc exemplaire qui avait réussi en puisant sa force et sa ténacité de ceux qui lui assénaient : « Que fais-tu encore dans ce pays qui t’a pris ton grand-père car il était arménien et qui t’a pris ton bras car tu étais pauvre ? ».
Sa carrière brillante et son attachement à son pays auront été sa meilleure réponse.
Le journaliste Uğur Dündar, qui le connaissait personnellement, lui avait consacré un article le 1er septembre 2017. Je vous en propose une traduction.


TRADUCTION

Il était connu de ses patients par son surnom : « Agop le manchot », certainement pas par moquerie mais par respect car le Dr Agop Kotoğyan se voulait un homme du peuple. Il était le fils ainé d’une famille pauvre ayant immigré dans le quartier de Samatya à Istanbul en 1938. C’est pourquoi, dès son jeune âge, il avait commencé à travailler dans un atelier d’argenterie. Lors d’un été caniculaire, le cylindre de la presse servant à écraser les métaux en argent avait aspiré d’abord son tablier puis son bras. Malheureusement, son bras avait été totalement laminé jusqu’à l’épaule. Quand l’enfant avait été transporté d’urgence à l’hôpital Cerrahpaşa où il vit le jour, les docteurs étaient extrêmement pessimistes car son pronostic vital était engagé. A l’issue de l’opération chirurgicale, il était resté longtemps dans le coma. Alors que l’espoir semblait quasiment éteint, miraculeux, il a rouvert les yeux. Il était estropié mais vivant. C’était sa seconde naissance à l’hôpital Cerrahpaşa !

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Suite à son accident, gêné par les regards de pitié des autres, il n’est pas allé à l’école durant un an. Par contre, il a poursuivi ses études de chez lui. Durant toute cette année hors de l’école, il a beaucoup médité sur son sort et il en est arrivé à la conclusion que la seule façon de réussir avec un bras en moins était de réussir dans les études comme s’il avait trois bras.

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Durant toute sa scolarité, il a continué à travailler les week-ends et les périodes de vacances. Il a vendu des babioles sur un chariot ambulant à Tahtakale quand il n’était pas manœuvre dans les ateliers de confection textile. Il terminait chaque année premier de sa classe et obtenait les félicitations. Et pour contredire ceux qui lui disaient : « Tu ne peux jouer dans ton état », il a même joué au football. D’ailleurs, il est même parvenu à enfiler le maillot de l’équipe vedette de l’époque : Le club des cadets de Samatya. Mais, il était un fan invétéré de l’équipe de Fenerbahçe ! Cette passion immodérée a fait de lui un membre de la direction de ce club de football.

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En 1957, quand il a réussi le concours d’entrée à la faculté de médecine de l’université Cerrahpaşa, il était l’homme le plus heureux du monde. Lorsqu’il a franchi les portes de cet hôpital universitaire qui l’a fait naître à 2 reprises, une fois naturellement et une fois après son accident, il s’est fait une promesse : « Cet hôpital m’a sauvé la vie, à présent, c’est mon tour, je prends la relève, je sauverai des vies ! ». Tout comme le lycée, il a aussi terminé la faculté de médecine major de promotion. Pourtant, il a dû batailler dur, très dur !
En effet, comme il était droitier, il a dû tout réapprendre avec la main gauche. On ne devient pas gaucher du jour au lendemain. Il a appris à s’habiller, à boire, à manger, à travailler… Il restait des nuits entières à l’hôpital uniquement pour s’exercer à tenir une seringue et faire une injection avec la main gauche. A la maison, il utilisait sa seringue sur des oranges pour réussir l’injection. De la même manière, il a appris à piquer et à coudre en réparant tous les vêtements décousus ou abîmés qu’il y avait à la maison. Ainsi, au bout de 2 ans d’entraînements intenses, il avait appris à sa main gauche à gagner en habileté, en adresse, en dextérité, en aptitude et en compétence. Il ne se sentait plus estropié, il avait vaincu son handicap.

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Lorsqu’il est devenu professeur, il a donné une multitude de conférence et de cours à travers le monde. Ses articles ont été publiés dans plus de 300 revues médicales d’envergure internationale. Par ailleurs, il est l’auteur de 2 ouvrages spécialisés sur les maladies de la peau. Il est entré dans l’histoire universitaire de notre pays car il est le scientifique à l’origine de la création de la chaire de dermatologie et des infections sexuellement transmissibles.
Parallèlement, il a reçu nombre de propositions pour partir enseigner et exercer notamment aux Etats-Unis, en France, en Allemagne ou au Canada. Mais, il les a toutes repoussées.
Il a nargué et a répondu par le mépris à ceux qui lui dictaient : « Que fais-tu encore dans ce pays qui t’a pris ton grand-père car il était arménien et qui t’a pris ton bras car tu étais pauvre ? ».

Lui, il pensait autrement : « Oui, j’ai beaucoup souffert dans mon pays. J’ai vécu la pire des misères, j’ai vu le fond du trou. J’ai perdu mon grand-père, j’ai perdu mon enfance, j’ai perdu mon bras mais je n’ai jamais perdu mon chemin ! Je n’ai jamais été bien différent des millions d’individus de ce pays. J’ai considéré que tous les gens qui vivent dans ce beau pays étaient mes frères. Aimer un pays ne signifie pas aimer les beaux moments que l’on a vécus. Aimer un pays, c’est être présent aux beaux moments mais aussi aux mauvais moments. C’est aimer pour le meilleur et pour le pire. C’est être toujours aux côtés de son pays, y compris en envisageant d’y sacrifier sa propre vie. C’est ça l’amour de la patrie. J’ai toujours cultivé l’humilité, j’ai toujours préféré courber la tête plutôt que d’exposer l’arrogance, j’ai toujours détesté l’orgueil. Hauteur de taille n’est point signe d’intelligence. Je me suis accroché au savoir et à la science. J’ai travaillé très dur et j’ai vaincu tous les obstacles. Je n’ai jamais laissé mon avenir ni à la chance, ni à la superstition. »

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Il a terminé son activité universitaire, pour cause de retraite, après 41 ans et 3 mois d’exercice. Pourtant, il a continué à soigner des malades qui venaient des 4 coins de la Turquie et de la planète dans son petit cabinet d’Osmanbey que les chants des oiseaux égayaient. Guidé par un civisme et un patriotisme exemplaires, il s’évertuait également à payer toujours d’avantage d’impôts à l’Etat.
Et ce, jusqu’à ce qu’il tombe malade et soit hospitalisé à Cerrahpaşa, le même hôpital où il est né et où il a été sauvé après son estropiement.

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Quant à savoir pourquoi j’écris ce texte un jour de fête (NDLR : cet article a été publié le 1er septembre 2017, date de la fête du sacrifice du mouton)…
Le professeur Agop n’a jamais abandonné son quartier de Samatya où il est né. Durant les fêtes, il venait déambuler à travers les rues du quartier comme s’il était à la quête de ses souvenirs et quand des enfants baisaient sa main pour la fête, il les rendait fous de joie en leur offrant systématiquement de gros billets.
Cette année, les enfants n’auront pas le bonheur de voir leur oncle Agop.

Reposez en paix cher professeur Agop Kotoğyan. Nous vous aimions tant !

Uğur Dündar
1er septembre 2017

©Traduit du turc par Özcan Türk

Source de l’article original en turc : http://www.sozcu.com.tr/…/ugur-dundar-efsane-doktoru-yazmi…/

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