Le nouveau PKK

Le nouveau PKK : Entre extrémisme, violence politique et défis stratégiques

Ecrit par Deniz, Hakan Akgün, Pakize, 2018-01-12 08:00:00


Contrairement à son importance pour le développement politique de la Turquie et pour la sécurité intérieure européenne, le Parti des travailleurs du Kurdistan (interdit) – le PKK - n’a que rarement été l’objet de l’intérêt académique.

En outre, la plupart des articles sont problématiques, dû au fait que leurs auteurs se positionnent soit comme adversaires, soit comme apologistes de l’organisation. Certaines exceptions importantes à noter sont les publications d’Aliza Marcus [1], qui a été la première à écrire une histoire objective du PKK ainsi que la section traitant du nouveau PKK – ou KCK – dans une collection d’articles sur la politique étrangère de la Turquie, éditée par Baskın Oran [2]. Les publications de Marcus couvrent trois décennies, depuis les débuts de l’organisation dans la scène estudiantine turque de la gauche radicale des années 1970 jusqu’à la crise au début du nouveau millénaire. Elle s’occupe principalement de la politique du PKK en Europe et de son insurrection contre la Turquie ; Elle ne se concentre pas sur l’idéologie et l’organisation.

Cette publication tentera le contraire : l’idéologie et les structures organisationnelles du PKK seront analysées sur la base de ses propres documents et des œuvres sélectionnées d’Abdullah Öcalan. [3] Le développement historique et le positionnement actuel de l’organisation ne seront mentionnés que pour positionner l’idéologie et expliquer sa structure. L’intention n’est pas de fournir une histoire complète du PKK, dont la production serait précoce de toute façon. Malgré cela, le réalignement et la restructuration de l’organisation ne peuvent être compris que dans le contexte des développements récents, depuis l’arrestation d’Öcalan en 1999 jusqu’à aujourd’hui.

Du PKK au KCK

Lorsque les forces spéciales turques ont arrêté Abdullah Öcalan, le chef fugitif du PKK (au Kenya en 1999), et l’ont ramené en Turquie, la fin du PKK semblait proche. Un an auparavant, et suivant une lutte dramatique avec Ankara, Damas avait expulsé le PKK et fermé ses camps au Liban. [4] Au même moment, et en utilisant les méthodes classiques de contre-insurrection (repeuplement, emploi des forces spéciales, combat de montagne), les Turcs avaient réussi à reprendre l’initiative et à expulser les combattants PKK qui se sont retirés dans la région des montagnes du Qandil, sur la frontière Iran-Iraq. Se regrouper pour reprendre l’insurrection était hors de question pour le PKK : premièrement, le groupe était uniquement toléré dans ses zones de repli du le nord de l’Irak, et sa liberté d’action et de déplacement sévèrement restreinte par le gouvernement régional du Kurdistan, et deuxièmement, parce que le PKK avait traversé une crise existentielle et de légitimation.

Cette crise a conduit à une lutte de pouvoir, que les radicaux autour de Cemil Bayık, Duran Kalkan, Mustafa Karasu et Murat Karayılan ont réussi à tourner en leur faveur. Leur victoire a conduit à la fin du groupe de réforme autour d’Osman Öcalan, Nizamettin Taş, Hıdır Sarıkaya, Şahnaz Altun et Faysal Dunlayıcı. Avant tout, les membres de ce groupe ont critiqué le culte de personnalité concernant Öcalan, les exécutions brutales et aléatoires au sein des organisations (voir ci-dessous), ainsi que la revendication à être le seul représentant du peuple Kurde. Leur position était donc plus autocritique, démocratique et orientée vers l’ensemble du Kurdistan. Cela a également été reflété dans le Parti des Patriotes Démocratiques du Kurdistan - PWD, fondé par eux-mêmes et situé en Irak [5], qui s’engage à coopérer avec les autres partis kurdes et à trouver une solution pacifique à la question kurde en Turquie. Cependant, en tant que force politique, le PWD n’a que très peu d’influence. Le seul point remarquable est que le départ des cadres vétérans et la création du PWD ont marqué l’apogée de la crise massive que le PKK a traversée entre 1999 et 2002. L’essoufflement général de la guerre en Turquie et les perspectives d’un règlement pacifique de la question kurde au cours du processus de démocratisation initiée par l’UE semblait garantir la fin de la résistance organisée par le PKK.

De nombreux facteurs ont rendu possible le retour de l’organisation sur les scènes politique et militaire. Le gouvernement Turc, ainsi que le PKK, ont fait obstacle à toutes forces émergentes alternatives Kurde, ce qui a permis au PKK de dominer le monde politique Kurde. La résurgence du PKK exigeait en particulier la vision réductionniste des élites kémalistes, pas uniquement pendant la phase néo-kémaliste (entre 1997 et 2006). [6] Suivant la confrontation avec le gouvernement d’Erbakan en 1997 puis de l’arrestation d’Öcalan en 1999, ils se sont sentis satisfaits politiquement et idéologiquement, et refusèrent de reconnaitre l’aspect Kurde de l’insurrection menée par le PKK. [7] En conséquence, la dimension politique de la question Kurde a continué d’être ignorée et l’émergence du PKK fut regardée uniquement comme un problème de sécurité nationale, et éventuellement comme un problème de sous-développement économique. « Turcs des montagnes » – le terme utilisé par les Kemalistes pour se référer aux Kurdes pendant plus d’un siècle – n’était peut-être plus acceptable, et la reconnaissance publique du langage Kurde restait hors de question : en 1999, le Président Süleyman Demirel continuait de rejeter les demandes d’enseigner la langue Kurde dans les écoles et son utilisation dans les médias, présumant un danger pour l’unité nationale. [8] Dans cette logique, les Turcs ont ignoré le leader emprisonné du PKK pendant des années. Il utilisa ce temps pour se réévaluer sur l’île prison d’İmralı. Depuis, il se présente comme le Nelson Mandela Kurde.

Dans ses écrits, Öcalan traite de la crise existentielle de son organisation en joignant le débat entre l’organisation du PKK situé en Europe et le leadership situé dans les montagnes du Qandil, et en appelant à la restructuration idéologique et organisationnelle du groupe. [9] Outre le conflit interne concernant la politique, l’idéologie anti impérialiste de l’organisation n’était plus en mesure d’interpréter le paysage géopolitique en changement constant.
La nouvelle image du PKK – officiellement démantelé en 2002 [10] - peut être considéré comme le signe extérieur de ce processus de clarification idéologique et organisationnel : en 2002, le Congrès de la liberté et de la démocratie du Kurdistan - KADEK - a remplacé le PKK.

KADEK fut démantelé en 2003, pour être remplacé par le Congrès du Peuple du Kurdistan (Kongra-Gel), qui fut par la suite absorbé par la Confédération Démocratique du Kurdistan – le KKK, qui fut renommé dans la même année par Groupe des Communautés du Kurdistan (KCK : pour le problème de terminologie voir ci-dessous). Au même moment, Öcalan ordonna la création du nouveau PKK, des structures du KCK – dans d’autres pays de la région.

par : Walter Posch
Traduction : Deniz Akgürbüz

Walter Posch est islamologue et expert en fondamentalisme à l’Institut d’étude sur la sécurité de la Commission européenne à Paris et à l’Académie de défense nationale de l’armée fédérale autrichienne.


Dossier complet


[1Aliza Marcus, Blood and Belief. The PKK and the Kurdish Fight for Independence, New York, 2007.

[2Baskın Oran (ed.), Türk Dış Politikası, Kurtuluş Savaşından Bugüne. Olgular, Belgeler,Yorumlar, [Turkish Foreign Policy from the War of Liberation up to Today. Principles, Documents and Interpretations] (vol. III 2001-2012), Istanbul, 2013, p.740-750.

[3As a reference I use the third volume of his Manifesto for a Democratic Society. see Abdullah Öcalan, Özgürlük Sosyolojisi, Demokratik Toplum Manifestosu, Neuss, 2009.

[4Robert Olson, Turkey’s Relations with Iran, Syria, Israel, and Russia, 1991-2000. The Kurdish and Islamist Questions, Costa Mesa, 2001, p.105-124. On the role of Egyptian and Iranian mediators see Murat Yetkin, Kürt Kapanı. Şamdan İmralı’ya Öcalan [The Kurdish Trap. Öcalan from Damaskus to İmralı], İstanbul, 2004 ; Turkish titles and quotations translated by the author.

[5www.pwdnerin.com On the background see : Chris Kutschera, ‘Turkey-Kurdistan : PKK dissidents accuse Öcalan’, The Middle East Magazine, July, 2005 http://www.chris-kutschera.com/A/pkk_dissidents.htm.

[6cf. Necmi Erdoğan, ‘Neo-Kemalizm : Organik Bunalım ve Hegemonya‘, [Neo-Kemalism : Organic Crisis and Hegemony], in, Ahmet İnsel (ed.), Modern Türkiye’de Siyasi Düşünce, II Kemalizm, [Political Thinking in Modern Turkey : vol. 2, Kemalism] 5th edition, Istanbul, 2006, p. 584-591.

[7Typical of this approach was former Foreign Minister İsmail Cem. cf : Ozan Örmeci, ‘Ismail Cem’s Foreign Policy (1997-2002)’, Süleyman Demirel Üniversitesi, Sosyal Bilimler Dergisi, 23 May 2011, p. 223-245.

[8Kemal Kirişçi, ‘The Kurdish Question and Turkish Foreign Policy’, in, Leonore G. Martin und Dimitris Keridis (eds.), The Future of Turkish Foreign Policy, Cambridge (Mass.), 2004, p. 277-314, here 283.

[9Marcus, Blood and Belief, p. 286-301.

"The new PKK" par Walter Posch PKK
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