Peut-on croire Reza Zarrab ? Un jury américain va devoir trancher

Ecrit par Hakan Akgün, 2017-12-20 14:08:17


Reza Zarrab, l’homme d’affaires turco-iranien au centre d’un procès explosif sur le contournement des sanctions américaines contre l’Iran, est-il digne de foi ? C’est la principale question à laquelle devra répondre un jury populaire américain, qui entame mercredi ses délibérations.

Après plus de trois semaines d’audiences suivies avec passion en Turquie, les avocats de l’accusation et de la défense ont fait leurs dernières plaidoiries mardi au tribunal fédéral de Manhattan, brossant des tableaux radicalement différents de M. Zarrab.

Les jurés vont désormais devoir décider si Mehmet Hakan Atilla, ex-directeur général adjoint de la banque publique turque Halkbank - seul au banc des accusés même si neuf personnes ont été inculpées aux Etats-Unis dans cette affaire - est coupable.

Il est accusé d’avoir aidé à contourner les sanctions américaines, grâce à un schéma complexe qui permettait à Téhéran, via Halkbank, de blanchir les revenus de ses hydrocarbures pour régler ses paiements internationaux.

« Si vous croyez (la déposition de M. Zarrab), alors M. Atilla est coupable », a reconnu un des avocats de la défense, Victor Rocco.

M. Zarrab, 34 ans, arrêté à Miami en mars 2016, a témoigné sept jours durant lors de ce procès, au grand dam du gouvernement turc qui avait tout fait pour éviter ce déballage, qualifiant toute la procédure de « complot » manigancé par l’opposant Fethullah Gülen, qui vit aux Etats-Unis.

Ce scandale avait été révélé en Turquie en décembre 2013. Reza Zarrab, alors surtout connu pour son train de vie luxueux et sa célèbre femme chanteuse, avait été arrêté avec plusieurs ministres turcs. Mais ils avaient été libérés en 2014 à la suite d’une vaste purge dans la police et la justice.

M.Zarrab, après avoir plaidé coupable et accepté de coopérer avec la justice américaine en octobre dernier, a décrit au procès en détail la mise en place, à partir de 2012, d’un juteux trafic entre l’Iran, la Turquie et Dubaï qui lui aurait rapporté, de son propre aveu, quelque 150 millions de dollars.

Il a raconté comment il avait reçu l’aide du ministre de l’Economie d’alors, Zafer Caglayan, et du directeur général de la banque, Suleyman Aslan, moyennant des millions d’euros de pots-de-vin.

Il a aussi incriminé le président turc Recep Tayyip Ergodan, laissant entendre que l’homme fort de Turquie, alors Premier ministre, savait tout de ce système.

M. Zarrab a aussi présenté M. Atilla, 47 ans, qui dirigeait le département international de Halkbank, comme l’un des organisateurs de ce trafic, ayant participé à plusieurs réunions-clé en 2012 et 2013.

’Menteur’ et ’corrupteur’

Un témoignage que la défense a essayé de tailler en pièces. Dans sa plaidoirie, Victor Rocco a qualifié M. Zarrab de « menteur » et de « corrupteur », affirmant qu’il aurait « chargé » M. Atilla dans le seul but d’échapper à la prison aux Etats-Unis.

L’avocat a décrit son client comme un banquier de carrière « consciencieux et honnête », qui n’avait « aucune raison de vouloir ruiner sa carrière » en élaborant ce schéma risqué, et n’avait, lui, jamais été arrêté en Turquie.

Mehmet Hakan Atilla lui-même a pris la barre pendant deux jours et demi, assurant « n’avoir jamais été dans aucune réunion où il a été question de violer les sanctions ».

Des affirmations qui contredisent néanmoins celles de deux hauts-responsables du Trésor américain, David Cohen et Adam Szubin, qui ont témoigné avoir averti directement M. Atilla des activités de M. Zarrab et du système de contournement des sanctions qu’ils soupçonnaient chez Halkbank.

Pour le procureur Michael Lockard, M. Atilla était « l’homme des gros et des petits mensonges » : il aurait menti sur son niveau d’anglais, son importance au sein de la banque, et sur sa connaissance précise des sanctions.

Un autre procureur, Sidhardha Kamaraju, a affirmé que M. Attila était, malgré ses démentis, le « grand arrangeur » du contournement des sanctions, qui aurait pris le risque de voyager aux Etats-Unis en mars 2017, après l’arrestation de M. Zarrab, parce qu’il était certain d’être soutenu par le gouvernement turc.

Si M. Atilla était déclaré coupable par le jury, le gouvernement turc, qui n’a cessé depuis le début de l’audience de critiquer la justice américaine, risquerait de le prendre comme un nouveau camouflet, susceptible d’envenimer encore des relations turco-américaines déjà tendues.

Source : avec Libération

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