« Politiquement, linguistiquement et sociologiquement parlant, les Kurdes restent assez désunis »

Ecrit par Engin, 2017-09-28 23:49:28


« Politiquement, linguistiquement et sociologiquement parlant, les Kurdes restent assez désunis »

Avec : Le Figaro

Par Edouard de Mareschal

INTERVIEW - Le référendum au Kurdistan irakien irrite la Turquie qui craint le réveil de sa propre minorité kurde, même si les Kurdes d’Irak et ceux de Syrie sont engagés dans deux processus d’émancipation bien distincts, explique Olivier Grojean, chercheur à la Sorbonne.

Olivier Grojean vient de publier La révolution kurde Le PKK et la fabrique d’une utopie aux éditions La Découverte.

Avec la victoire écrasante du « oui » au référendum d’indépendance organisé lundi au Kurdistan irakien, la question kurde s’impose au cœur des enjeux politiques et diplomatiques de la région. Avant même l’annonce du résultat, Erbil s’est attiré les foudres de Bagdad, de la Turquie et de l’Iran. Le Parlement irakien a voté l’envoi de troupes à Kirkouk et la suspension de tous les vols internationaux de et vers Erbil. Ankara a pour sa part annoncé qu’elle ne traiterait désormais plus qu’avec Bagdad concernant les exportations pétrolières. La Turquie menace par ailleurs de couper les vannes de l’oléoduc par lequel le Kurdistan irakien exporte son pétrole, ce qui le priverait de sa principale source de revenus.

Alors que Daech est sur le point d’être militairement battu, les différents partis politiques kurdes, qu’ils soient originaires de Turquie ou d’Irak, cherchent à peser sur les recompositions qui vont suivre, afin d’institutionnaliser leur autonomie, voire leur indépendance, explique Olivier Grojean, maître de conférences en science politique à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne. Il vient de publier La révolution kurde Le PKK et la fabrique d’une utopie aux éditions La Découverte.

LE FIGARO.- La Turquie s’est fermement opposée à la tenue d’un référendum au Kurdistan irakien. Craint-elle la contagion ?

Olivier GROJEAN. - Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est effectivement opposé au référendum des Kurdes d’Irak, parce qu’à long terme ce scrutin risque de ranimer la question kurde dans son pays. Mais dans l’immédiat, Ankara surveille surtout ce qu’il se passe au Kurdistan syrien. La semaine dernière, des élections locales se sont tenues dans le Rojava, cette région qui regroupe les trois « cantons » kurdes de Syrie. Ces scrutins pour élire des conseils des villes sont passés totalement inaperçus dans la presse française. Ils étaient pourtant une étape essentielle dans l’application du projet autonomiste défendu par Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK, ennemi juré de la Turquie.

Quels sont les liens entre les Kurdes de Syrie et les Kurdes de Turquie ?

Le PYD syrien, qui contrôle l’enclave kurde depuis le retrait de l’armée gouvernementale en 2012, est une organisation sœur du PKK turc. Mais dans les faits, par l’intermédiaire de ses cadres, c’est bien le PKK qui contrôle politiquement et militairement le Rojava. Historiquement marxiste-léniniste, le PKK revendique aujourd’hui un modèle d’auto-gouvernement proche de la conception du « municipalisme libertaire » de l’anarchiste américain Murray Bookchin. Comme en Turquie, il cherche ainsi à construire une forme d’« autonomie démocratique » en Syrie.

Les Kurdes de Syrie ne demandent donc pas l’indépendance, comme leurs voisins Kurdes d’Irak ?

On présente souvent le PKK comme un parti indépendantiste. Il a pourtant abandonné toute revendication indépendantiste depuis son premier cessez-le-feu unilatéral décrété en 1993. Et depuis les années 2000, il ne revendique même plus d’autonomie territoriale. Il promeut une forme d’autonomie politique fondée sur le « confédéralisme démocratique ». Ses sympathisants ont ainsi construit des structures politiques parallèles, des coopératives de production alternatives, développé l’apprentissage de la langue kurde qui n’était pas enseignée par la Turquie ou créé des mécanismes de règlement des conflits pour se passer de la justice turque. Par une stratégie du fait accompli, l’idée était de contourner l’État turc sans s’opposer frontalement à lui. Mais tout s’est effondré à l’été 2015, quand les négociations de paix entamées en 2013 ont laissé la place à de nouveaux affrontements sanglants, inédits depuis la fin des années 1990. En Syrie par contre, ce modèle s’expérimente depuis maintenant cinq ans, avec, jusqu’ici, et en raison de la guerre, une certaine tolérance de l’État central.

Les Kurdes des différents États se rejoignent en tout cas dans leur volonté de s’émanciper de l’État où ils vivent.

Tous les Kurdes ont durement combattu contre l’État islamique. Ils se sont illustrés dans plusieurs batailles telles qu’au Sinjar ou à Kirkouk en Irak, à Kobané, Manbij ou Raqqa en Syrie. Maintenant que Daech est sur le point d’être militairement vaincu, ils remettent la question kurde sur le tapis, afin de ne pas être oubliés par les grandes puissances. Les différents partis politiques, qu’ils soient originaires de Turquie ou d’Irak, cherchent donc à peser sur l’après-État islamique, afin d’institutionnaliser leur autonomie, voire leur indépendance. Pourtant, cette « régionalisation » de la question kurde masque une forte fragmentation du Kurdistan. Linguistiquement, sociologiquement, économiquement, les Kurdes restent assez désunis. Et c’est également vrai politiquement : le PDK de Barzani en Irak et le PKK d’Öcalan en Turquie sont aujourd’hui deux grands rivaux qui tentent de monopoliser la cause kurde à l’échelle régionale.

Le rêve d’un grand Kurdistan indépendant formé sur l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie relève-t-il donc de l’utopie ?

Le sentiment d’appartenance à un grand « Kurdistan » est assez généralisé dans les quatre zones à majorité kurde. Mais les politiques étatiques ont également conduit à une certaine différenciation des quatre Kurdistans. Ainsi, les Kurdes d’Irak sont engagés dans un processus d’indépendance par le haut, par la reconnaissance de la communauté internationale, et se concentrent sur le Kurdistan irakien. Au contraire, les Kurdes de Syrie et de Turquie sont davantage engagés dans un processus révolutionnaire, qui tente de mobiliser les populations autour de l’idéologie du PKK à l’échelle régionale. Des stratégies opposées donc, qui reflètent également des projets qui restent pour le moment incompatibles.

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