Le pape François et le fantôme de Benoît XV

Ecrit par Maxime Gauin, 2016-10-04 08:01:00


Nous publions la version française (un peu plus longue que l’originale) de la tribune publiée par l’historien Maxime Gauin dans le quotidien Daily Sabah le 28 septembre.

Le pape Benoît XV.

En 2005, Bryan Ardouny, un des dirigeants de l’Armenian Assembly of America (AAA) avait déclaré cyniquement, aux auteurs du documentaire The Armenian Revolt  : « Nous n’avons pas besoin de prouver le génocide historiquement, car il a déjà été accepté politiquement. » De ce point de vue, les déclarations du pape François, en 2015 puis cette année, ont été appréciée par les responsables arméniens. François a démenti nourrir un quelconque préjugé à l’égard des Turcs, ou des musulmans en général. Néanmoins, cette défense est difficile à concilier avec la réalité. Par exemple, pourquoi le pape actuel est-il silencieux sur les crimes perpétrés par les nationalistes arméniens contre les civils musulmans (plus de 500 000 morts) [1] et juifs (plusieurs milliers) [2], ainsi que contre les Arméniens loyalistes, tels que Bedros Kapamaciyan, maire de Van, assassiné en décembre 1912 [3] ? De même, pourquoi François fut-il silencieux, durant sa visite en Arménie, à propos des monuments qui ont été bâtis à Erevan pour commémorer les terroristes de l’ASALA ou les criminels de guerre nazis Dro et Nejdeh, ainsi qu’à propos des revendications territoriales de l’Arménie contre la Turquie, revendications représentées par les pierres du mémorial du « génocide » à Erevan ?

Lui qui est né et qui a grandi dans un pays, l’Argentine, au passé tumultueux, notamment durant les sept années (1976-1983) d’une dictature militaire sans merci, François devrait savoir que sélectionner et déformer les faits historiques est une grave erreur. Toutefois, rien ne serait plus éloigné de la réalité que d’imaginer que la position du pape actuel sur la question arménienne serait en conformité avec la tradition catholique. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de son prédécesseur Benoît XVI (2005-2013) vis-à-vis de la Turquie en général et du contentieux de celle-ci avec l’Arménie en particulier. Un autre, plus tragique, est fourni par l’assassinat de Taha Carım, ambassadeur turc au Vatican, le 9 juin 1977, par les Commandos des justiciers du génocide arménien [4] (CJGA, créés en 1972 par la Fédération révolutionnaire arménienne [5]). Cet assassinat était motivé, entre autres buts, par le désir de forcer le pape Paul VI (1963-1978) à prononcer sur une déclaration antiturque sur 1915. Comme Paul VI et — dans un premier temps — Jean-Paul II s’y sont refusés, le successeur de Taha Carım fut victime d’une tentative d’assassinat par les CJGA le 17 avril 1980.

Toutefois, la question la plus pertinente concerne la position de Benoît XV, qui dirigea l’Église catholique de 1914 à 1922. En effet, en 1919 et 1920, les autorités britanniques arrêtèrent cent quarante-quatre anciens dignitaires ottomans [6]. La raison la plus souvent invoquée pour ces arrestations était le soupçon d’avoir commis (ou participé à) des crimes contre des Arméniens durant la Première Guerre mondiale [7]. Parmi ces ex-dignitaires, se trouvait Sait (Said) Halim Pacha, grand vizir de 1913 à 1917 et ministre des Affaires étrangères de 1913 à 1915. Or, le 25 janvier 1920, l’ambassadeur britannique au Vatican rapporta à son ministre :

« Votre Seigneurie,

J’ai l’honneur d’attacher ci-joint une note du cardinal secrétaire d’État [le ministre des Affaires étrangères du Vatican] relative à Said Halim Pacha, ex-grand vizir de l’Empire ottoman, et huit ou neuf autres personnes, dont Djevdet [Cevdet] Bey, dont on me dit qu’elles ont toutes appartenu au Comité Union et progrès et qui se trouvent actuellement détenues à Malte.

Le pape demande à Votre Seigneurie de considérer favorable son espoir que, si une liberté absolue ne peut pas être accordée à ces prisonniers, au moins pourrait-on leur accorder des privilèges particuliers, eu égard à leur rang [8]. »

Ce document montre qu’en langage diplomatique, Benoît XV a demandé la libération de Sait Halim Pacha, de l’ancien préfet de Van Cevdet Bey et de plusieurs autres ex-figures de l’Empire ottoman. Il est impossible, en toute logique, d’imaginer un pape intervenant pour des gens qu’il considère comme des massacreurs de chrétiens ; et il est à peine moins illogique de supposer que des responsables comme Sait Halim ou Cevdet auraient pu être innocents si un « génocide » avait véritablement eu lieu. Par conséquent, il apparaît que Benoît XV ne croyait pas que l’État ottoman ait tenté d’exterminer les Arméniens. Ce pape, qui était en fonctions durant et juste après la Première Guerre mondiale, a ainsi développé une vision beaucoup plus complexe et subtile que celle, en noir et blanc, de François. Il est également à noter que si Sait Halim Pacha (dont l’éloge a aussi été fait par le général Otto Liman von Sanders, chef de la mission militaire allemande dans l’Empire ottoman de 1913 à 1918 [9]) est un cas particulièrement difficile pour les partisans de la qualification de « génocide arménien », qui, en général, parlent de lui aussi peu que possible [10], Cevdet, au contraire, une de leurs cibles favorites, après le ministre de l’Intérieur Talat et le ministre de la Guerre Enver, bien entendu [11].

La prison de Malte.

Si les autorités britanniques refusèrent de libérer ces détenus, ou même de leur « leur accorder des privilèges particuliers, eu égard à leur rang » [12], l’année suivante, l’année suivante elles durent admettre qu’elles n’avaient aucune preuve d’une implication de Sait Hamil, Cevdet, ou quelque autre ex-dirigeant ottoman qu’elles avaient arrêté, dans quelque massacre que ce fût [13], ce qui entraîna leur libération. L’intervention de Benoît XV était donc parfaitement justifiée. Or, son successeur François, qui n’était même pas né en 1915, a choisi d’ignorer ce que ce pape pensait, ce qu’il a dit et ce qu’il a fait.
La position rationnelle prise par Benoît XV vis-à-vis des Turcs n’était pas isolée dans l’Église catholique. Le père Ludovic Marseille était le chef de la mission française à Eskişehir (Anatolie occidentale) avant et après la Première Guerre mondiale. Dans un rapport daté du 15 septembre 1922 et envoyé au Quai d’Orsay [14], le Père Marseille expliqua que l’armée turque avait quitté la ville en 1921 « sans faire de mal », et qu’à l’inverse, l’armée grecque, battue l’année suivante, a brûlé la ville, sans aucune nécessité militaire, et forcé, notamment par des histoires infondées de « massacres », la population chrétienne à fuir. Pour comprendre tout à fait l’importance de ce rapport, il faut savoir que sur les quelque dix mille Arméniens d’Eskişehir [15], environ trois mille — en particulier les catholiques — avaient été exemptés de déplacement forcé en 1915 [16]. En tout état de cause, il est vraiment impensable que le Père Marseille n’ait pas tapé, ou fait taper, un deuxième exemplaire pour le Vatican. Or, dans la compilation de documents publiée récemment par ce même Vatican, sur la question arménienne, on ne trouve aucune trace de Ludovic Marseille. Par conséquence, cette omission semble délibérée, destinée tromper le public, y compris les chercheurs.
Si l’actuel pape ne veut pas se rappeler de Ludovic Marseille, un autre arménophile, l’abbé Émile Wetterlé (1861-1931), fut beaucoup plus honnête de ce point de vue. Wetterlé avait donné de l’argent pour les Arméniens d’Anatolie en 1896 [17] — après les évènements sanglants provoqués par les insurrections et les attentats des nationalistes-révolutionnaires arméniens, qui désiraient que la violence se déchaînât contre leur propre peuple, afin d’obtenir une intervention russe ou britannique [18]. Puis, en 1916, Wetterlé parla de nouveau des Arméniens, non pas comme un chrétien extrémiste, mais comme un nationaliste français d’Alsace, prêt à croire, en temps de guerre, n’importe quoi du moment que ce fût contre le gouvernement allemand — supposé, en l’occurrence, avoir des ordres au cabinet ottoman [19]. Or, finalement, Wetterlé, élu député en 1919, puis, dans la foulée, membre de la commission des Affaires étrangères. Comme tel, il se rendit en 1922 à Istanbul, à İzmir, au Liban et en Syrie (ces deux pays étant des mandats, dépendant du ministère des Affaires étrangères et non de celui des Colonies). Là, il développa une position beaucoup plus nuancée que durant la Première Guerre mondiale. Il résuma le rapport de Ludovic Marseille dans son propre livre, tiré de ses notes de voyage [20], et, plus généralement, il fit montre d’une compréhension avec exacte des souffrances endurées par les civils turcs durant la Première Guerre mondiale et la guerre d’indépendance — ces souffrances que François n’a jamais voulu comprendre.

La position irresponsable du pape François ne peut qu’exaspérer les préjugés et les conflits religieux des deux côtés. Il convient d’y répondre avec des faits historiques précis, concrets, en particulier parmi ceux qu’on peut trouver dans les sources catholiques. Alors, nous pourrions espérer que les ombres de Benoît XV et d’autres l’inciteront à reconsidérer ses déclarations.

Maxime Gauin

[1Yusuf Sarınay, Ermeniler Tarafından Yapılan Katliam Belgeleri, Ankara, 2001, deux volumes. Voir aussi, parmi bien d’autres références, Richard G. Hovannisian Armenia on the Road to Independence, Berkeley-Los Angeles-Londres, University of California Press, 1967, p. 135 ; Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, pp. 624-625 ; Justin McCarthy, Death and Exile. The Ethnic Cleansing of Ottoman Muslims, 1821-1922, Princeton, Darwin Press, 1995, pp. 179-253 ; Michael A. Reynolds, Shattering Empires. The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires, New York-Cambridge, Cambridge University Press, 2011, pp. 156-159, 194 et 200 ; Kara Schemsi (Reşit Saffet Atabinen), Turcs et Arméniens devant l’histoire, Genève, Imprimerie nationale, 1919, pp. 35-105.

[2Kara Schemsi, ibid., pp. 41 et 63 ; http://www.today.az/news/politics/25410.html

[3Hasan Oktay,« On the Assassination of Van Mayor Kapamacıyan by the Tashnak Committee », Review
of Armenian Studies,
n° 1, 2002, pp. 79–89 ; Kapriel Serope Papazian, Patriotism Perverted, Boston, Baikar Press, 1934, p. 69.

[4« Un groupe terroriste arménien revendique l’attentat contre l’ambassadeur de Turquie au Vatican », Le Monde, 11 juin 1977.

[5Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, Paris, Presses universitaires de France, 2002, pp. 22-23, 28 et 32-34.

[6Bilâl N. Şimşir, Malta Sürgünleri, Ankara-İstanbul, Bilgi Yayınevi, 2008 (1re édition, İstanbul, Milliyet, 1976). Un résumé en français de la première édition existe : Les Déportés de Malte et les allégations arméniennes, Ankara, 1998.

[7Voir, entre autres, la liste des personnes détenues en juillet 1920, avec la date et le motif de l’arrestation, dans le mémorandum du War Secretary, 19 juillet 1920 : The National Archives, Kew Gardens (Londres), FO 371/5090/E 10303.

[8FO 371/5089/E1114.

[9« Le plus haut dignitaire de Turquie, le Grand vizir, prince Saïd Halim, joignait aux qualités d’un grand seigneur asiatique celles d’un diplomate moderne. Comme tous les autres ministres, il parlait parfaitement le français et était d’une exquise amabilité. […]
On comprend difficilement pourquoi l’Entente, au commencement de 1919, déporta […], avec d’autres personnages très haut placés, cet ancien grand dignitaire turc, qui, bien des fois pendant la guerre mondiale, avait couvert de sa protection des sujets ennemis habitant la Turquie. »
Otto Liman von Sanders, Cinq ans de Turquie, Paris, Payot, 1923, p. 13 (version originale : Fünf Jahre Türkei, Berlin, Scherl, 1919, p. 13). Voir aussi la défense de l’intéressé par lui-même : Sait Halim Pacha, L’Empire ottoman et la guerre mondiale, Istanbul, Les éditions Isis, 2001 (écrit en 1921).

[10Dans Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d’un génocide, Paris, Le Seuil, 1996, Sait Halim disparaît, sans explication, après 1914.

[11Ibid., pp. 240-243 et 295. Les élucubrations de l’urologue Ternon sont à comparer avec les travaux d’historiens de formation : Justin McCarthy, Esat Arslan, Cemalettin Taşkıran et Ömer Turan, The Armenian Rebellion at Van, Salt Lake City, University of Utah Press, 2006, pp. 176-266 ; Sean McMeekin, The Russian Origins of the First World War, Cambridge (Massachusetts)-Londres, Harvard University Press, 2011, pp. 161-169. Voir aussi Maurice Larcher, La Guerre turque dans la guerre mondiale, Paris, Chiron, 1926, p. 395 : « La population arménienne de la zone des opérations [militaires] faisait ouvertement cause commune avec les Russes. […] Le refus de la réquisition et du service militaire était général, parfois à main armée. Le quartier arménien de Van, transformé en forteresse, avait résisté un mois et nécessité l’intervention d’une batterie d’artillerie turque. »

[12Jean Schlicklin, Angora. L’Aube de la Turquie nouvelle, Paris, Berger-Levrault, 1922, pp. 119-128.

[13Dépêche de Sir Auckland Geddes, ambassadeur à Washington, au Foreign Office, 13 juillet 1921, et commentaire de W. S. Edmonds, daté du 27, FO 371/6504/E 8519 ; Lettre de R. W. Woods (au nom du procureur général) au Foreign Office, 29 juillet 1921, FO 371/6504/E 8745 ; Mémorandum du War Office, 9 août 1921, FO 371/6504/E 9112 ; Lettre du juge Lindsay Smith, 24 août 1921, FO 371/6504/E 10023. Les documents ottomans saisis pendant l’enquête britannique ont été publiés et traduits : Salâhi Sonyel, Le Déplacement des populations arméniennes. Documents, Ankara, 1978.

[14Archives du ministère des Affaires étrangères, microlfilm P 1380.

[15Justin McCarthy, Muslims and Minorities, New York-Londres, New York University Press, 1983, p. 80 ; Meir Zamir, “Population statistics of the Ottoman empire in 1914 and 1919”, Middle Eastern Studies, XVII-1, janvier 1981, p. 104.

[16Le télégramme de la préfecture d’Eskişehir au ministère de l’Intérieur, en date du 18 juillet 1915 (İsmet Binark [éd.], Osmanlı Belgelerinde Ermeniler (1915-1920), Ankara, 1995, p. 94) parle en effet de sept mille Arméniens expulsés.

[18R. des Coursons, La Rébellion arménienne, son origine, son but, Paris, Librairie du service central de presse, 1895 ; William Langer, The Diplomacy of Imperialism, New York, Alfred A. Knopf, 1960, pp. 150-160, 204-210 et 349-350 (traduction en français de certains passages) ; Justin McCarthy, Cemalettin Taşkıran et Ömer Turan, Sasun. The History of an 1890s Armenian Revolt, Salt Lake City, University of Utah Press, 2014 ; Jeremy Salt, Imperialism, Evangelism and the Ottoman Armenians. 1878-1896, Londres-Portland, Frank Cass, 1993, pp. 54-157 ; Fikrettin Yavuz, Osmanlı Devleti’nde Ermeni Terörü : 1896 Osmanlı Bankası Baskını, Ankara, TTK, 2015.

[19Hommage à l’Arménie, Paris, Ernest Leroux, 1919, pp. 37-38.

[20Émille Wetterlé, En Syrie avec le général Gouraud, Paris, Flammarion, 1924, pp. 84-86.

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