En Turquie, les colonnes des journalistes de Cumhuriyet arrêtés restent vides symboliquement

mardi 1er novembre 2016, par Hakan

Leur visage est toujours apposé sur le papier, à côté de leur nom et de leur adresse mail. Seuls leurs mots ont disparu. Les chroniques de certains journalistes de Cumhuriyet, interpellés et placés en garde à vue lundi 31 octobre, sont restées vides dans les colonnes du quotidien mardi.

Cumhuriyet, principal journal d’opposition, a indiqué lundi qu’une douzaine de ses dirigeants et journalistes, dont le rédacteur en chef Murat Sabuncu, avaient été placés en garde à vue. Au total, 16 mandats d’arrêt ont été délivrés, selon le journal. La presse turque a été particulièrement visée par les purges menées depuis le putsch avorté de juillet.

Ces arrestations ont été ordonnées dans le cadre d’une enquête pour "activités terroristes" en lien avec le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen -accusé d’avoir ourdi le putsch raté- et avec le PKK, selon un communiqué du parquet d’Istanbul. Elles surviennent deux jours après la parution au Journal officiel de décrets annonçant le limogeage de 10.000 fonctionnaires et la fermeture de 15 quotidiens, magazines et agences de presse, basés pour la plupart dans le sud-est.

Un célèbre journaliste et écrivain turc, Kadri Gürsel, membre de l’organisation mondiale de défense de la presse IPI et chroniqueur à Cumhuriyet, a également été placé en garde à vue. Les policiers ont saisi des ordinateurs et perquisitionné les domiciles de plusieurs journalistes, dont Akin Atalay, président du directoire, du journaliste Güray Oz et du caricaturiste Musa Kart.

Dans un texte publié sur son site, Cumhuriyet affirme qu’il "mènera jusqu’au bout la lutte pour la démocratie et la liberté". "Cumhuriyet est un journal et le journalisme n’est pas un crime", souligne-t-il.

777 cartes de presse annulées depuis le putsch raté

Fondé en 1924, Cumhuriyet ("République", en turc) s’est transformé en machine à scoops sous la houlette du célèbre journaliste turc Can Dündar, prédécesseur de Murat Sabuncu, multipliant les enquêtes embarrassantes pour le pouvoir. Il a notamment publié en 2015 une enquête retentissante affirmant, vidéo à l’appui, que les services secrets turcs avaient fourni des armes à des terroriste islamistes en Syrie. Recep Tayyip Erdogan avait alors affirmé que Can Dündar allait "payer le prix fort".

"Ils prennent d’assaut la dernière forteresse", a réagi sur Twitter Can Dündar, condamné pour "révélation de secrets d’État" en première instance et qui vit désormais en Allemagne.

Les autorités turques nient pour leur part toute atteinte à la liberté de la presse et affirment que les seuls journalistes arrêtés sont ceux liés à des organisations terroristes, expression désignant le PKK et le réseau güléniste.

Selon l’Association des journalistes de Turquie (TGC), 170 organes de presse ont été fermés, 105 journalistes placés en détention et 777 cartes de presse annulées depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet. La Turquie est 151e au classement mondial de la liberté de la presse dressé par RSF en 2016, derrière le Tadjikistan et juste devant la République démocratique du Congo.

Washington dénonce la répression

La diplomatie américaine a dénoncé aujourd’hui les atteintes à la liberté de la presse en Turquie après que la police de ce pays allié de Washington eut arrêté le rédacteur en chef et des journalistes de Cumhuriyet. "Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par ce qui semble être une pression accrue du pouvoir sur des médias d’opposition, notamment l’arrestation aujourd’hui de Murat Sabuncu, le rédacteur en chef de l’un des journaux turcs les plus respectés, Cumhuriyet", a tonné le porte-parole du département d’Etat John Kirby au début de son point de presse quotidien.

Il a également condamné "la fermeture au cours du week-end de davantage d’organes de presse et la poursuite des détentions de nombre de journalistes et éditorialistes", dans la foulée du coup d’Etat avorté de la mi-juillet. "Les Etats-Unis soutiennent les efforts du gouvernement turc pour traduire en justice ceux qui sont responsables de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet", a rappelé John Kirby.

"Toutefois, en tant qu’alliés et amis de la Turquie, nous encourageons le gouvernement turc à garantir que l’Etat de droit et les libertés fondamentales soient respectés", a mis en garde la porte-parole américain. Washington, en froid avec Ankara depuis des mois, critique très régulièrement son allié au sein de l’Otan sur les atteintes aux droits de l’homme et aux libertés publiques, le président Barack Obama ayant même dénoncé en avril "le chemin très inquiétant" pris par son homologue turc Recep Tayyip Erdogan en matière de liberté de la presse.

Le Luxembourg et l’UE appelés à agir

Aussi bien l’Association luxembourgeoise des journalistes (ALJ) que le Syndicat des journalistes du Luxembourg (SJ-L) ont tendu à condamner l’arrestation du rédacteur en chef du journal critique Cumhuriyet en Turquie.

« On ne peut plus continuer à regarder sans rien faire », lance ainsi l’ALJ, qui au même titre que le SJ-L appelle le gouvernement luxembourgeois et plus particulièrement le Premier ministre, Xavier Bettel, et le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn, à intervenir auprès des autorités turques pour obtenir la libération des journalistes interpellés.

L’ALJ lance également un appel dans ce sens au Conseil de l’Europe. « Ces nouvelles interpellations et perquisitions démontrent que le président Erdogan ne tolère plus aucune opposition », constate amèrement l’ALJ. « La campagne du président Recep Tayyip Erdogan contre une presse libre et critique se poursuit », souligne de son côté le SJ-L, qui rappelle que plus de 130 journalistes turcs sont actuellement incarcérés, souvent pour des raisons « farfelues », complète l’ALJ.

Ces attaques contre la liberté de presse, conjuguées à la volonté de réintroduire la peine de mort, sont pour le SJ-L autant de raisons pour cesser toute négociation pour l’adhésion de la Turquie à l’UE. « Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, doit clairement prendre position en faveur de la liberté de la presse, de l’Etat de droit et de la démocratie », conclut le Syndicat des journalistes. « Il est grand temps que l’Europe réagisse enfin différemment », souligne l’ALJ pour conclure son communiqué.

Source : avec AFP et Le Quotidien


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