Turquie : quelle(s) langue(s) parle-t-on à Istanbul ?

mercredi 30 juin 2010, par Sophie C.

Le Courrier de la Serbie (CdS) : Quelles langues parlait-on à Istanbul au début du XXème siècle ?

Rasih Nuri Ileri (R.N.I.)  : Au temps de ma jeunesse, dans les années 1920, dans le quartier de Galata, on parlait le français, le grec, l’arménien et le judéo-espagnol. À l’époque, il y avait environ 600.000 habitants à Istanbul . La moitié d’entre eux étaient des Grecs et des Arméniens. Or, la majorité des Grecs d’Istanbul ne savait pas le turc. Seule l’intelligentsia connaissait cette langue, mais les commerçants et les pêcheurs parlaient le grec. Plus exactement le byzantin, la langue des évangiles. Par contre, sur l’autre rive du Bosphore, tout le monde parlait le turc.

CdS : Et dans le reste du pays ?

R.N.I. : En Anatolie, on parlait le turc, sauf les Kurdes qui parlaient quatre langues : le kurmandji, le sorani, le zazaki et le gorani. Ce sont des dialectes iraniens. Les Grecs et les Arméniens, c’est-à-dire les orthodoxes et les grégoriens de Turquie, étaient tous turcophones, excepté ceux de Thrace et d’Istanbul. Mais pour écrire, ils se servaient de leur propre alphabet. Ainsi, les premiers romans turcs ont dû être traduits, car ils avaient été écrits en turc avec des caractères grecs et grégoriens.

CdS : En quelle langue écrivaient les Turcs ?

R.N.I. : Jusque dans les années 1930, la littérature que nous nommons « turque » était écrite en langue turque, mais avec des caractères arabes.

CdS : En 1923, à la suite du traité de Lausanne, un échange de populations grecques et turques a lieu. Cela a-t-il eu une incidence sur l’équilibre linguistique du pays ?

R.N.I.  : Oui, mais pas seulement en Turquie. En Grèce aussi. Le malheur est que les Grecs orthodoxes déplacés, environ 2 millions, venaient de l’Anatolie intérieure. Ils étaient turcophones et ne parlaient pas un mot de grec. Aussi, dans les rues d’Athènes à la fin des années 1930, tout le monde parlait le turc. Non seulement les Grecs installés à Athènes depuis l’époque ottomane, mais aussi les nouveaux venus. Leurs enfants parlaient entre eux un turc villageois, un peu primitif. Ils étaient mal vus. Quant aux musulmans déplacés de Grèce en Turquie, environ 600.000, ils ne parlaient pas le turc. Les Crétois musulmans étaient totalement hellénophones.

CdS : Quand le turc est-il devenu une langue officielle ?

R.N.I. : Au début du XVe siècle, les armées de Timur envahissent l’Anatolie. En arrivant, ses soldats se rendent compte qu’ils parlent la même langue que les Turcs, les Grecs et les Arméniens de Turquie. Le chef de guerre décide donc de faire du turc la langue véhiculaire. Mais plus tard, les choses ont changé…

CdS : Le gouvernement ottoman ne voulait pas parler le turc…


R.N.I.
 : Il préférait l’ottoman. Il s’agissait d’une langue de palais. Les dignitaires ottomans ne voulaient pas parler la langue du peuple. Ils s’exprimaient dans une langue sophistiquée que seule l’élite pouvait comprendre. En fait, ils suivaient la syntaxe turque mais employaient des mots arabo-persans.

CdS : La langue ottomane a-t-elle complètement disparu avec l’avènement de la République en 1923 et le remplacement de l’alphabet arabe par l’alphabet latin ?

R.N.I.  : Le déchiffrage de l’ottoman était du ressort de l’élite intellectuelle turque. Mais on assiste actuellement à un regain de cette langue. La jeunesse turque commence à l’apprendre. Si l’on ne connaît pas l’ottoman, on ne peut pas comprendre les documents écrits il y a un siècle.

CdS : Depuis la Révolution linguistique, la langue turque a-t-elle changé ?

R.N.I. : La langue turque s’est détériorée. De nos jours, les textes de Mustafa Kemal ou du poète Nazim Hikmet sont difficiles à comprendre. La grammaire turque n’est plus enseignée dans les écoles. Par conséquent, chacun parle et écrit comme il veut. La langue des médias est devenue une sorte de patois artificiel. De plus, il y a eu un brassage de langues. Les mots arabes et persans ont été éliminés et remplacés par des mots français et anglais « turquifiés ».

CdS : Finalement, quelle langue parle-t-on aujourd’hui en Turquie ?

R.N.I. : Une langue proche du dialecte turc des Arméniens illettrés d’Istanbul des années 1920. Comment cela se fait-il ? Je ne sais pas…


Voir en ligne : http://balkans.courriers.info/artic...






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