Une conférence au Sénat sur « L’engagement de la société civile turque dans la reconnaissance du "génocide" arménien »

mardi 24 janvier 2017, par Pakize Temel

Ce vendredi 20 janvier dernier, une conférence s’est tenue au Sénat sous l’intitulé « L’engagement de la société civile turque dans la reconnaissance du "génocide" arménien ».

Organisée sur l’initiative de Philippe Kaltenbach, Sénateur des Hauts de Seine, et Président du groupe d’amitié France-Arménie, cette conférence a réuni des intervenants au nom de cette "société civile turque" en les personnes de Cengiz Aktar, Ahmet Insel, Ayse Günaysu et Garo Paylan.

Ce qui interpelle dans ce type d’événements c’est le titre. On est amené à se poser la question de savoir qui, dit quoi, au nom de qui et surtout avec quels arguments ? Dans ce cas présent, on aurait tendance à croire qu’on nous présente une société turque qui aurait accepté cette qualification juridique et même qui œuvre en faveur de la reconnaissance du soi-disant génocide des arméniens par l’Etat turc.

Mais il ne faut pas se contenter de ce qui paraît, et rien ne vaut une écoute active et directe et ce, quand bien même nous n’ignorons pas l’instrumentalisation de la politique pour servir des intérêts clientélistes, ni les arguments utilisés jusqu’à ce jour en faveur d’une "reconnaissance" de la thèse arménienne du "génocide".

Des arguments déjà connus

Pour écouter les interventions dans leur version intégrale, cliquez ici

Pour l’extrême gauche, cette position permet d’attaquer l’Etat-nation turc, l’extrême gauche étant par réaction contre les Etats-nation et pour les minorités. C’est exactement ce qu’explique Cengiz Aktar.

Ce dernier, politologue, professeur à l’université de Bahçeşehir (Istanbul) fait partie des 4 intellectuels à l’origine de la campagne d’excuses aux Arméniens lancée sur le net fin 2008. Il intervient principalement dans les initiatives de la société civile concernant les minorités, la question kurde et la réconciliation historique. Ami proche de Hrant Dink, auquel il ne manquera pas de faire hommage en prenant la parole, il est aussi auteur du livre paru en 2010 « L’appel au pardon, des Turcs s’adressent aux Arméniens ».

Cengiz Aktar expose en effet que la Turquie aurait une mémoire « empêchée » et « manipulée ». Alors comment, avec une mémoire « manipulée » en est-on arrivé à s’intéresser à « ce qui s’est passé en Anatolie avec non seulement les Arméniens, mais aussi "tous les éléments non-musulmans", c’est-à-dire les Assyriens, Chaldéens et Grecs ? »

Pour le politologue, tout se serait joué en 1983, soit après le coup d’état du 12 septembre 1980. Après « l’invention de l’Etat-Nation ». La nouvelle constitution adoptée après le coup d’état ayant exclu 2 grands groupes : les Kurdes, ne pouvant plus revendiquer leur Kurdicité, et les "musulmans" du fait du caractère profondément laïc de cette nouvelle nation homogène. Ces 2 grands groupes « après avoir été rayés de la carte » seraient donc apparus sur la scène publique. Et les autres identités qui avaient subi le même sort les auraient rejoints. En d’autres termes, Cengiz Aktar explique que c’est le racisme de la « nouvelle nation » turque qui est à l’origine de cette « prise de conscience » et aurait permis de commencer un travail de mémoire.

Cengiz Aktar ne manque pas non plus de souligner que ce travail de mémoire est initié « par la société » non pas par l’Etat. Pour lui, l’Etat est responsable de la «  lobotomisation » de la société...

Ce serait donc face à la «  manipulation de la mémoire par l’Etat  » que la société s’est organisée ou que les individus sont partis à la recherche de leurs racines que l’Etat essaye d’effacer. Ahmet Insel enchérira lors de son intervention quelques minutes plus tard : « une fois qu’on a plus ou moins nettoyé humainement, la seconde phase est d’effacer les traces de cette présence arménienne et grecque dans l’Anatolie. »

Ahmet Insel, économiste et politologue, mais également Professeur à l’Université de Galatasaray (Dép. Economie), Maître de conférence à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne a grandi dans une famille turque, musulmane et kémaliste. Rappelons ici qu’il est un des fondateurs de la maison d’édition turque Iletişim et l’éditeur de l’écrivain Orhan Pamuk (devenu prix nobel de littérature en 2006) et précisons aussi qu’il est un des quatre intellectuels turcs, avec son confrère Cengiz Aktar, à l’initiative de la campagne d’excuses aux Arméniens lancée sur le net fin 2008.

Mais surtout, il est important de rappeler que c’est avec Michel Marian, dont les déclarations faisant l’apologie du terrorisme ne nous auront pas échappées [1], que Ahmet Insel co-signe, en septembre 2009, le livre issu de leur entretien instigué par Ariane Bonzon, « Dialogue sur le tabou arménien ».

Ahmet Insel confirmera que l’émergence de la « question arménienne » dans la société civile s’explique par un mouvement de rejet et de contestation globale du pouvoir politique. Il déclare : « Nous sommes des personnes dont la mobilisation est marquée par les années 70 où cette jeunesse commence à contester le nationalisme des aînés, à remettre en cause l’histoire officielle, à remettre en cause le Kemalisme, parfois de manière politique, parfois de manière violente  ».

Pour le professeur Insel, les années 2000 représentent un tournant avec l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002. Ce sont sans doute les "musulmans" exclus de l’Etat-nation évoqués par Cengiz Aktar quelques minutes plus tôt. A l’époque, le parti apporte une certaine libéralisation. Ce serait donc grâce à l’arrivée de l’AKP au pouvoir qu’ont pu s’organiser chaque année des conférences sur la question arménienne par la fondation Hrant Dink, que des livres, des articles ont pu être publiés sur ce sujet ou que des commémorations ont pu avoir lieu.

C’est aussi ce que corrobore l’intervention d’Ayşe Günaysu lorsqu’elle aborde les différentes actions entreprises par "les associations". Ayşe Günaysu, membre du comité contre le Racisme et la Discrimination de l’Association des Droits de l’Homme en Turquie, se présente comme un ancien membre du parti communiste marxiste léniniste turc et tient également une chronique bimensuelle pour The Armenian Weekly.

Elle évoque les commémorations du 24 avril qui ont commencé au départ dans des espaces privés et clos, puis qui ont commencé à occuper les places publiques. Seule action concrète citée.

Toutefois, il est essentiel de noter ici quelques observations.

Alors que l’on aurait pu penser, au premier abord, que la conférence était supposée évoquer l’engagement de la "société civile turque" dans une démarche de reconnaissance du soi-disant "génocide" arménien, et ses succès, force est de constater tout d’abord que ladite société civile en présence n’est pas représentative, du tout. Seule une représentante d’association est présente lors de cette conférence : Ayşe Günaysu. Deux des autres intervenants présents le sont en leur qualité de professeur, d’intellectuels. Quant à Garo Paylan, il s’agit d’un député du gouvernement turc. Or la société civile n’est justement pas la classe politique.

En outre, les intervenants eux-mêmes annoncent soit une stagnation, soit un recul de leur "combat" ». En d’autres termes, et contrairement à ce qui est tenté de faire accepter, il n’y a, à l’heure actuelle, pas d’intention ni du gouvernement, ni même de la population citoyenne turque, de reconnaître la thèse arménienne du "génocide".

En effet, dans son discours, Ayşe Günaysu précise bien « nous menons notre combat mais l’opinion publique ne nous entend pas ». Une grande majorité « ne s’y intéresse même pas ». S’il lui a été possible de mener ce « combat » durant ces 15 dernières années, c’est que son action n’est pas prise au sérieux, d’où l’état ferme les yeux. Cette "société civile" qui est présentée n’est pas ce que l’on peut qualifier de représentative de LA société civile turque, mais uniquement une infime partie. Celle réunissant des opposants à tout, des contestataires systématiques, des extrémistes, voire des "hors la loi" puisque Mme Günaysu rappelle elle-même avoir été membre du parti communiste hors la loi en Turquie dans les années 70 à 80.

De plus, parmi ceux qui sont présentés comme étant la "société civile turque", A. Insel ne semble pas être considéré, par la diaspora arménienne, comme étant un excellent défenseur de la cause, il est d’ailleurs même présenté comme « le professeur qui a l’art de soutenir quelque chose et son contraire » [2]. Quand bien même il est à l’origine de la campagne d’excuses auprès des Arméniens, soulignons que même dans ce « combat », le terme "génocide" n’est pas mentionné une seule fois, c’est l’expression « Grande catastrophe » qui lui est préférée.
Aussi, rappelons pour la forme que cette campagne d’excuse, dont les auteurs se vantent d’avoir rassemblé près de 30.000 signatures, était une pétition… en ligne ! Ce qui signifie que l’identité des signataires ne peut être vérifiée, d’autant que l’on a pu entendre vendredi dernier, un auditeur Franco-Arménien déclarer qu’il avait signé cette pétition… Précisons également que c’est le même Ahmet Insel qui rappelle que les manuels d’Histoire en France ont dû être adaptés après l’adoption de la Loi de 2001 relative à la reconnaissance du "génocide" arménien, et qu’ils contiennent des faits et documents dont l’authenticité n’est pas prouvée [3].

Par ailleurs, on peut noter également que dans son discours lors de cette conférence, il ne désigne pas directement l’Etat turc en tant qu’acteur de cette reconnaissance, pas même en affirmant : « Pour que la Turquie se démocratise, il faut reconnaître le "génocide" arménien. Pour la reconnaissance du "génocide", il faut que la Turquie se démocratise ».

En revanche, cette conférence est l’occasion pour Ahmet Insel de vitupérer contre la Turquie en des termes qui confortent parfaitement l’assemblée : l’ultranationalisme de la coalition, soutenue par le peuple turc et qui mettrait en danger le devenir de la Turquie, en n’omettant pas au passage de mentionner que les Kurdes seraient devenus les nouvelles victimes de l’exclusion de cet Etat turc.

Propos qui seront surenchéris par Garo Paylan qui dénonce les « choses horribles » qui se passent actuellement en Turquie, comme l’arrestation de ses amis, que ce soit au sein du parti ou des amis journalistes... Le député turc d’origine arménienne est l’un des co-fondateurs du parti HDP (le parti Démocratique des peuples) qui « rassemble toutes les identités ethniques ». Parti dont le leader est actuellement emprisonné du fait de ses connexions avérées avec l’organisation terroriste PKK, inscrite sur les listes des organisations terroristes en France, dans l’UE, aux Etats-Unis notamment et responsable d’innombrables attentats perpétrés en Turquie depuis plus de 30 ans maintenant. Garo Paylan est aussi un député qui n’hésite pas à falsifier l’histoire en tentant de faire passer un terroriste pour une victime de l’Etat turc et ce, au sein même de l’assemblée nationale [4].

Un élu du gouvernement turc qui évoque la guerre d’indépendance de 1919/1922 comme étant contre, non pas les forces alliées victorieuses de la 1ère Guerre mondiale, mais contre « les Anatoliens, les Arméniens, les Assyriens, les Grecs, les Juifs » et qui déclare que la Turquie « vit actuellement une seconde guerre d’indépendance : contre les Kurdes ». Garo Paylan avait déjà tenu auprès de la presse française des propos similaires l’an passé : « ll y a cent ans, un gouvernement cynique et opportuniste, celui des Jeunes Turcs, a choisi de faire porter à une minorité ethnique la responsabilité de tous les problèmes de la Turquie, notamment son humiliation sur la scène internationale. Ça s’est terminé par un "génocide". Les Kurdes sont les Arméniens d’hier : on les tue dans l’indifférence. A la différence des Arméniens, ils sont armés et organisés. Mais Erdoğan cible aussi les civils, femmes et enfants compris ». [5]

Sa présence à cette conférence, en sa qualité d’élu au sein du gouvernement turc, mais représentant de la "société civile turque" ne peut que démontrer, s’il est encore besoin, toute la contradiction de cette mascarade.

De même, lorsque le Sénateur Philippe Kaltenbach, dans un élan humaniste et altruiste expose ses motivations pour organiser une telle conférence, expliquant que c’est pour « le bien de la Turquie », « pour que la Turquie "évolue" vers une démocratie effective » évoquant « les dérives autoritaires, le refus des libertés fondamentales, les non-droits aux minorités, ce qui se passe également avec les Kurdes » sans aucunement réaliser que la contradiction même de ce qu’il vient de prononcer se trouve assis à sa droite en la personne de Garo Paylan, Député élu turc d’origine arménienne mais présenté par Ahmet Insel comme un des 3 députés « Arméniens » du gouvernement turc, donc issus des minorités ethniques dont l’Etat ne respecte pas les droits… !

Enfin, le Sénateur Philippe Kaltenbach a expliqué également qu’avec le combat et le soutien de ceux qui luttent pour la reconnaissance du « génocide » arménien, « on contribue à la réconciliation entre les Turcs et les Arméniens ». Il y aurait donc, à l’origine de cette démarche, un souhait de réconciliation… En apparence, si on veut y croire mais dans les faits, c’est à se demander si les Franco-Arméniens sont réellement de cet avis.
En effet, quand une jeune auditrice française d’ascendance turque, fait remarquer que la réapparition régulière des lois mémorielles et de pénalisation de la négation du « génocide » en France avait tendance a diviser les communautés arméniennes, turques, kurdes en France alors qu’on souhaiterait entendre davantage parler de réconciliation, les protestations se sont clairement fait entendre dans la salle malgré le brouhaha provoqué « ça n’est pas applaudissable ce que vous venez de dire ».

De même lorsqu’un autre auditeur, Français d’origine turque également, a évoqué le refus d’accepter la main tendue par le gouvernement turc de créer une commission d’historiens, afin d’aller vers une reconnaissance du soi disant génocide en vue d’une réconciliation des peuples, non seulement on a pu observer la même agitation dans la salle mais la seule "réponse" qui a été apportée par A. Günaysu a été une grande scène de mimiques faciales exprimant le dégoût et le dédain « vous imaginez à quel point c’est insultant pour les victimes, pour les survivants » pour finalement marteler qu’elle « en a marre de ces négations insultantes ». En revanche, elle a souhaité aborder la question après la conférence, une fois son micro coupé…

Franck Papazian, lui aussi présent, a lui sauté sur l’occasion et rappelé en se tournant vers cette jeune étudiante à quel point le bien être du peuple turc comptait à ses yeux et que « la démocratisation de la Turquie est une absolue nécessité » ajoutant que leurs actions œuvrent justement en ce sens, « pour une réconciliation entre les peuples » et passe donc par une reconnaissance du « génocide ». Néanmoins, et c’est un terme qui est souvent revenu tout au long de la conférence, pas sans «  pression  » de l’extérieur.

Pire encore, les propos tenus par Ayşe Günaysu lorsqu’elle a déclaré à deux reprises « l’Etat turc ne reconnaîtra pas le "génocide", pas sans une crise destructrice et radicale qui désintègrerait les fondations de l’Etat » sonnent à mes oreilles de Française d’origine Turque davantage comme une exhortation à plus que des « pressions » que comme un constat d’échec de « l’engagement de la société civile turque dans la reconnaissance du "génocide" arménien ».

En conclusion, force est de constater que les mêmes arguments des turcophobes, activistes séparatistes kurdes, arméniens, grecs, chrétiens, continuent d’alimenter la rhétorique du "Turc génocidaire", de l’Etat Turc "raciste" et "manipulateur", de la "tradition criminelle" de l’Etat turc ou encore de la "Turquie qui cherche à dissimuler ce qu’elle a fait". Avec une nouveauté : la tendance « dictatoriale » du gouvernement actuel.

Concernant la "société civile turque" dont il est question, au fil des exposés, on s’aperçoit qu’on est loin de cette opinion publique générale. Très loin même de l’aveu de ces "représentants" de ladite Société civile… Juste quelques éléments en marge de cette opinion publique justement.

Ce qui pourrait sembler "regrettable" pour l’assemblée venue entendre les avancées réelles faites en Turquie sur la question qui leur tient à cœur depuis maintenant 100 ans, c’est de constater que ce n’est pas par attachement à la science historique que cette "société civile turque" a acquis une quelconque conviction, mais par esprit de contradiction, par esprit de contestation avec le pouvoir en place que quelques éléments s’impliquent dans ce « combat ».

Encore plus lorsque les deux autres intervenants arrivés tout droit de Turquie expliquent à mots couverts et parfois expressément que cette reconnaissance n’est pas, finalement. Et qu’on les exhorte à exercer encore des "pressions".

Mais pour la diaspora arménienne, ce n’est pas grave. En effet, les auditeurs étaient satisfaits : des Turcs sont venus jusqu’à eux, au Sénat, en France, pour cracher sur le « méchant Etat Turc », sur le détestable et raciste « Etat-Nation » qui leur impose une identité qu’ils rejettent tant mais qu’ils arborent de façon plus qu’arrangeante lorsqu’il s’agit de parler de prendre part à la "société civile turque" engagée dans la « reconnaissance » de leur version du « génocide ».

Ils se sont sentis réconfortés en entendant ces quatre "élites" de la "société civile turque" déblatérer des propos immondes sur le Président de la République Turque, lui collant l’étiquette de « dictateur » et ils ont pu applaudir de toutes leurs forces. L’enfumage qu’ils viennent de subir ? Non, ils n’en parlent surtout pas, ils n’en prennent pas conscience du tout, et ne le veulent surtout pas. Tout ce qu’ils veulent tient en un seul mot. Que l’on vienne juste de leur dire, à plusieurs reprises et par quatre personnes différentes « ce n’est pas demain la veille », ils ne l’ont même pas entendu.


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