Les facteurs de résistance et d’expansion du turc : une langue bien vivante

lundi 15 février 2016, par Hakan

La prédominance économique enjoint le plus souvent une prédominance politique, culturelle pouvant s’étendre au domaine linguistique .

Une majorité linguistique peut être prédéfinie par diverses conditions. La première : l’occupation territoriale. Puis le nombre de locuteurs. Les facteurs d’isolation de préservation ? ou de diffusion comme les échanges commerciaux faisant le reste, au gré des vicissitudes historiques.

Le Turc est une langue particulière à forte suffixation. D’autres langues apparentées se concentrent sur un espace très élargi. Très éloigné parfois de l’Asie Mineure.

En parallèle, l’avènement d’Internet permettra de mieux le diffuser alors que la Turquie pourrait jouer un rôle majeur prochainement dans divers domaines : sport, économie, diplomatie, culture. La langue est ambassadrice.

Petit rappel.

Le langage de manière générale premier outil de communication, de conceptualisation : cette utilité instrumentale a facilité le passage de la Préhistoire à la Protohistoire.

Le langage est vital en ce sens qu’il privilégie l’inter-dépendance des êtres vivants. Humains mais pas seulement. Cela s’étend au monde animal à en juger les facultés des dauphins avec les ultra sons. Ou plus proche les grands primates imitant puis assimilant quelques rudiments basiques de la langue des signes (expériences menées par des chercheurs).

De langage vital à langue vivante, le lien de parenté est imminent.

Partager une langue, la faire vivre, permet de s’exprimer, d’échanger. Dans l’Antiquité Romaine, le latin était LA langue d’échange international. En et en dehors d’Europe : le mot " flouss " désignant la monnaie en arabe, viendrait du vocable "follis ", véhiculé dans l’espace compris entre une ligne verticale Alger/Biskra et une ligne horizontale partant de Sétif à l’Ifriquiya . Dès le Vème siècle de notre ère et la disparition de l’Empire Romain, le latin a bénéficié d’une quasi-pérennisation, employé dans le domaine religieux et administratif. En fait un sursis jusqu’à la toute fin du Moyen-Age. Le latin toujours étudié (bien que de plus en plus rarement) de nos jours, se retrouve rattaché à des thématiques perdues ou jugées désuètes, devenu langage bureaucratique avec dérive élitiste (domaine de la recherche, médical). Passant d’un statut de langue vivante à celui de langue morte.

Dans le domaine commercial apparut l’arabe, première langue étrangère entendue officiellement par les amérindiens lors du discours "d’intronisation" de Christophe Colomb (italien travaillant pour la couronne espagnole...) énoncé par son traducteur . Après ce fut le tour de l’espagnol, pour arriver à l’anglais, dans une moindre mesure au français si l’on prend en compte la période de la "Françafrique".

Certaines langues, surtout de tradition exclusivement orale,ont disparu du globe. Certaines préservées scripturalement ne servent qu’à des fins étymologistes (grec ancien, latin, sanskrit) .

La pratique des langues et leur étude sont soumises à un effet de courant, de mode. Par exemple, la baisse des effectifs en allemand, en russe sur le territoire français. Au profit de l’italien, du portugais, de l’arabe. Depuis quelques années on assiste à la hausse des candidats du bac inscrits en turc et en kurde en tant qu’option ou troisième langue en Ile-de-France et dans l ’ Est de la France).

Une langue constitue un facteur déterminant pour une carrière, une existence. Aussi un élément de sursaut identitaire consubstantiel à la survie d’un groupe (le corse, mis en évidence il y a peu dans le discours au conseil Régional par le député nationaliste J-G Talamoni ; la mise en alphabet de l’’indien d’Amérique par le Grand Chef Sequoia face aux envahisseurs anglophones ; persistance des bergers siffleurs de Turquie mais aussi du Pays Basque ; persévérance des islandais ) .

Une langue est fédératrice. Pacificatrice (l’Ordonnance de Villers - Cotterêt en France ; l’unité linguistique italienne encouragée par Dante Alighieri) ou expression identitaire active (chanteurs en langue régionale comme le kabyle Matoub Lounes ou les kurdes Aziz Waizy et Koresh Azizi).

Dorénavant, l’outil informatique permettra d’archiver les langues restantes. Un avantage énorme à condition de ne pas sombrer dans un excès qui conduirait à la déshumanisation. Chercher un équilibre et non un contrôle façon "Big Brother" dans 1984 le roman de G.Orwell.

Et la langue turque dans tout cela ? Elle regroupe bien des avantages de départ :

- Un territoire très vaste étendu sur plusieurs milliers de kilomètres.

- Un ancrage historique et syntaxique, sémantique, donc d’établir une manière de penser.

- Une praticité certaine comme l’ont illustré les "dorugatchi", fonctionnaires en majorité ouïghours en charge des rédactions administratives du temps de l’empire Mongol.

- Démographiquement, beaucoup de locuteurs turcophones peuplent une large bande extensible de l’Europe au "Far West" chinois.

- Sur le plan géostratégique, apprendre le turc signifiera pour un européen communiquer avec un pays messager entre l’Occident, dont il utilise l’alphabet latin pratiqué aussi en Turquie et le Moyen-Orient. (il existe une poche arabophone à Gaziantep, corde supplémentaire à l’arc ottoman).

- Enfin, d’un point de vue économique mais également écologique, le turc représente une langue d’innovation à l’image de certaines initiatives nationales (écotourisme à Balikesir, culture du kiwi à Rize).

L’idiome turc servira par conséquent à court terme au niveau diplomatique, commercial. Donc pour un certain nombre de secteurs.

Après la mise en valeur de l’allemand, ou encore du français par Atatürk, la courbe pourra s’inverser. Tout ceci dans un esprit d’échange.

La langue turque en ce vingt-et unième siècle informatisé a des atouts pour ne pas passer du statut de langue vivante à celui de langue morte.

Jean-Guillaume Lozato

Professeur d’italien à l’UPEMLV
(Université UPEM Paris-Est Marne-la-Vallée) et au pole des étudiants ingénieurs de l’E.N.S.G (partenaire de l’IGN), collaborateur du S.C.L ( Service Commun des Langues UPEM).


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