Interview de Gilles Martin-Chauffier sur Radio Made in Turkey

vendredi 7 octobre 2016, par Pakize Temel

Gilles Martin-Chauffier : « Le simple fait que Constantinople ne soit pas en Europe est un crime contre l’esprit  »

Ce Mardi 4 octobre, l’émission Politika a fait sa grande rentrée sur les ondes de Radio Made in Turkey, la radio préférée des turcophiles. Et c’est avec l’interview de Gilles Martin-Chauffier qu’Özcan Bey a ouvert cette nouvelle saison 2016-2017.

Issu d’une famille de 3 générations de journalistes, au moins, Gilles Martin-Chauffier est rédacteur en chef de l’’hebdomadaire Paris Match qu’il a rejoint en 1980. Fils de Jean Martin-Chauffier, qui a été rédacteur en chef du Figaro et petit-fils de Louis Martin-Chauffier, rédacteur en chef du journal Libération, Gilles Martin-Chauffier est également un écrivain primé, notamment pour son « Roman de Constantinople », du Prix Renaudot de l’Essai en 2005.

Pour (ré)écouter l’interview, cliquez ici

Interviewé sur sa turcophilie manifeste, Gilles Martin-Chauffier évoque sa première rencontre avec la Turquie, dans les années 86-87 à l’occasion d’un reportage effectué pour Paris Match et au cours duquel il est "tombé sous le charme d’Istanbul". Passionné d’histoire et notamment, l’histoire ottomane et byzantine depuis le collège, Gilles Martin-Chauffier dit être choqué par la méconnaissance par les Turcs de leur propre histoire.

S’exprimant sur la candidature de la Turquie à l’Union européenne, Gilles Martin-Chauffier estime que construire l’Union Européenne sans la Turquie est un non-sens et insiste sur la contribution historique de Constantinople puis d’Istanbul à la construction de l’Europe. Soulignant les alliances politiques entre Ottomans et Byzantins mais aussi les mariages entre les familles royales européennes et la famille impériale ottomane, Gilles Martin-Chauffier rappelle également que « toute l’Europe s’est développée, protégée par cette ville extraordinaire, dont les murailles ont empêché de détruire les restes de la civilisation romaine [...] une ville merveilleuse qui maintient à la fois la culture grecque, la culture latine et tout ce qui va permettre, par la suite, la renaissance de l’Europe ».

Le problème qui se pose en Europe concernant la perception des Turcs, est que les Européens ont construit une image des Turcs sur fond de préjugés. En effet, selon Gilles Martin-Chauffier, la turcophobie ambiante en occident est due à d’anciens préjugés, encore ancrés aujourd’hui. Ceux-ci ont été véhiculés par la propagande de l’Empire des Habsbourg ainsi que celle du Pape, deux grandes puissances européennes de l’époque, à l’encontre de l’Empire Ottoman, faisant ainsi du Turc un être "épouvantable". Toutefois, nuance-t-il " Les gens savent très bien qu’ils ont à faire à une très grande civilisation".

L’écrivain ajoute qu’il est difficile de défaire une image négative, à laquelle la Turquie elle-même contribuerait passivement puisque, que ce soit sur son passé Ottoman, sur les drames vécus par les 3 millions de Turcs chassés des Balkans, ou sur l’invasion de Chypre, la Turquie et les Turcs communiquent et "se vendent très mal" d’après Gilles Martin-Chauffier, ils devraient s’affirmer et dire « on est Européens de fait, on n’a pas à implorer pour entrer dans l’Europe, ça fait 8 siècles qu’on est dans l’histoire de l’Europe et l’histoire de l’Europe ne se fait pas sans nous » mais aussi inciter à se rendre en Turquie, à découvrir de soi même le pays et d’aller à la rencontre de ses habitants pour casser les préjugés.

Quand bien même les dirigeants connaissent parfaitement les liens historiques de l’amitié franco-turque, le journaliste précise néanmoins qu’ils ont surtout conscience de leur électorat. Ces dirigeants prennent en considération les préjugés dont leurs électeurs ont été nourris à l’égard de la Turquie et de l’Islam, qui est, reconnait-il, également un motif d’exaspération quant à l’adhésion de la Turquie en Europe.

Et ce sont effectivement les préjugés et la peur de l’Islam qui, selon l’hypothèse de Gilles Martin-Chauffier, sont à l’origine de l’hostilité de l’opinion publique à l’égard de la Turquie, y compris dans les médias qui la dénigrent constamment. L’invité explique que le simple fait que le parti au pouvoir, l’AKP, soit un parti musulman dérange pour un pays qui ne jure que par la laïcité. Et même en insistant sur le nombre d’élections remportées par Recep Tayyip Erdogan, le système démocratique turc est tout de même réfuté.

Un autre point que soulève Gilles Martin-Chauffier est que l’adhésion de la Turquie dans l’Union européenne serait bien plus risquée pour la Turquie elle-même que ce que craignent les Européens, qui, eux, ne voient que l’arrivée de 80 Millions de musulmans en Europe. Alors que, selon lui, la Turquie risque de ne pouvoir faire face à l’arrivée massive d’Européens venant "acheter toutes les propriétés, tous les bords de mer" .

« La France a un défaut colossal, c’est une donneuse de leçons de morale. »

S’exprimant sur ce qui est appelé "le génocide arménien" et la prise de position par la France sur la question, Gilles Martin-Chauffier déplore l’attitude des Français qui consiste à toujours se positionner en qualité de juge et ce, jusqu’à "déterminer, une fois pour toutes, que les très grands massacres en 1914 - 1915, étaient un génocide". Il ajoute également que "les gens sont très choqués" que la loi française dicte les conclusions des historiens.

De son point de vue, la Turquie ne devrait pas s’arrêter sur le mot lui-même, ayant déjà reconnu la cruauté de ces massacres mais il l’exhorte à s’expliquer sur l’atmosphère "d’hystérie" qui régnait à l’époque, ceci afin d’éclairer les Français qui ignorent tout de ces évènements. Admettant que « tout ça est très compliqué, très délicat et effectivement les livres d’histoire français ne racontent pas du tout la réalité », l’écrivain souligne qu’il appartient aux historiens turcs de réagir et de rétablir le contexte. Ainsi qu’il l’a déjà mentionné auparavant, la Turquie a une communication très défaillante.

« Le PKK n’est pas condamné comme il devrait l’être »

A la remarque d’Özcan Bey à propos de l’obstination, en France, à ne pas voir le terrorisme sanglant du PKK, Gilles Martin-Chauffier reconnait que "le PKK n’est pas condamné comme il devrait l’être". Il poursuit en précisant que la France est tellement préoccupée par l’Etat Islamique, que le PKK lui devient "utile" puisqu’il permet d’éliminer quelques membres de l’EI et donc "on ferme les yeux". Pour le journaliste, les Français ignorent cette réalité du terrorisme car ils confondent les Kurdes du Nord, Kurdistan Irakien, et ceux du Sud, le PKK.

Il ne manque pas non plus de s’exclamer comme il dit le faire chaque fois qu’il entend les éloges du PKK : "Si vous vous imaginez que le PYD et ses troupes du YPG sont la nouvelle version de la démocratie, vous vous trompez complètement ! Ce sont des partis staliniens, qui se comportent en Turquie de façon épouvantable en massacrant et en tuant à Diyarbakir et ailleurs".

Quant à l’épuration ethnique pratiquée impunément par le PKK dans les régions Turkmènes et Arabes et sur laquelle l’occident ferme aussi les yeux, le journaliste répond que tôt ou tard cela se saura, les gens finiront par raconter leur vécu et on s’en rendra compte une fois que les villes "libérées" par le PKK seront occupées par les Kurdes après épuration ethnique.

Gilles Martin-Chauffier livre aussi son ressenti sur la tentative de putsch de juillet dernier et déplore la maladresse avec laquelle la grande purge lui a succédée. En effet, il estime que les purges massives ont eu un retentissement tout autre à notre ère où là diffusion de l’information est instantanée et simultanée à travers le monde. Remettant en cause le traitement sélectif de l’information, qui consiste à ne pointer que les arrestations sans parler des relaxes qui suivent, le journaliste regrette un procédé "maladroit". D’autant que la tentative de coup d’état avait échoué.

D’ailleurs, le journaliste précise que cette tentative de coup d’état, telle que perçue de l’extérieur, était de nature à semer le doute sur ses chances d’aboutir si on doit considérer la puissance de l’armée turque, sans oublier de mentionner son expérience des coups d’état réussis, et replacée dans le contexte d’un tel scenario qui n’avait « aucune chance de réussir ».

Enfin, Gilles Martin-Chauffier prend congé en renouvelant son conseil pour lutter contre les préjugés contre la Turquie qui est d’aller à sa découverte, et y rencontrer sa population.


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