Faux et usage de faux : les « documents Andonian »

jeudi 21 avril 2016, par Maxime Gauin

Nous publions la version française (un peu plus longue que la version turque) de l’article publié par l’historien Maxime Gauin dans le magazine Parlamento (n° 35, avril 2016, pp. 60-61).

Ce qui est communément appelé les « documents Andonian », c’est un ensemble de « télégrammes » et de « lettres » attribués à des dirigeants du Comité Union et progrès (CUP), principalement Talat Pacha, ministre de l’Intérieur (1913-1917) puis grand vizir (1917-1918) ; et des « Mémoires » attribués à un fonctionnaire ottoman qui se serait appelé Naim Bey. Ce matériel a, semble-t-il, été rassemblé par Aram Andonian (1875-1951) au printemps ou l’été 1919. Il fut publié avec une traduction française, à Paris, en 1920, et la même année, sous une forme abrégée, à Londres, avec une traduction anglaise (les deux traductions présentant d’ailleurs une série de différences). Les avocats du terroriste S. Tehlirian, qui assassin Talat à Berlin en 1921, ont eu la velléité de se servir de certains « télégrammes » pour la défense de leur client, mais, contrairement à ce qui est régulièrement affirmé sans la moindre preuve [1], le compte-rendu sténographique du procès Tehlirian montre qu’ils y ont renoncé, et que la justice allemande n’a jamais authentifié ne serait-ce qu’un seul de ces documents [2].
Malgré cela, après l’émergence de l’accusation de « génocide arménien » dans le débat public, en 1965 [3], et jusqu’au milieu des années 1980, les « documents Andonian » ont été fréquemment utilisés, par exemple lors des procès de terroristes (Commandos des justiciers du génocide arménien et Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie) [4]. En effet, ce n’est qu’en 1983 qu’est parue la première étude démontrant, de manière précise, que ces documents sont des faux, aussi bien en analysant leurs caractéristiques formelles (papier, numérotation, style, grammaire, signatures) qu’en opposant des documents authentiques, issus des archives ottomanes [5]. À la suite de la parution de ce livre, l’usage des « documents Andonian » a décliné. Toutefois, depuis les années 2000, ces faux ont de plus en plus servi, à nouveau, de « preuves », notamment pour Peter Balakian et Taner Akçam [6]. Cela vient notamment du fait qu’un article publié dès 1986 par le sociologue Vahakn N. Dadrian [7] n’a pas reçu, pendant vingt-cinq ans, la forte réponse qu’il méritait [8].

Les principaux aspects de la question sont, notamment, ceux-ci :

1) Les « originaux ». Jamais un seul « original » de ces « documents » n’a pu être montré. Ils sont supposés avoir disparu, sans explication valable. Il ne reste, au mieux, que les reproductions photographiques publiées en 1920.

2) Le papier. Sauf deux d’entre eux, les « télégrammes » édités par Andonian ne sont pas rédigés sur un papier à en-tête du ministère de l’Intérieur. Trois sont même écrits sur du papier d’école. La réponse de Vahakn N. Dadrian consiste à prétendre que le ministère ottoman de l’Intérieur manquait de papier. Or, il fait reposer cette assertion sur le livre d’un ancien fonctionnaire ottoman, paru en 1945. Outre le caractère tardif de ce témoignage, et l’évidente rancœur de l’auteur contre le CUP, il faut surtout remarquer que cet ancien fonctionnaire se contente spéculer sur un éventuel manque de papier à lettre (et non de papier pour les télégrammes) sans jamais évoquer l’usage d’un quelconque papier d’école [9]. Jamais un télégramme conservé aux archives ottomanes et rédigé sur du papier d’école n’a pu être montré.

3) Les signes de besmelle. Dans les « télégrammes », le signe de besmelle, qui figurait obligatoirement sur les documents ottomans, est toujours absent. Dans les deux « lettres », il est certes présent, mais très mal tracé.

4) Les codes de chiffrement. Aucun des codes de chiffrement qui peuvent être identifiés à partir des reproductions photographiques de « télégrammes » n’est un code utilisé par l’État ottoman durant la Première Guerre mondiale. Vahakn N. Dadrian répond à cela que les fonctionnaires ont dû recourir à des « improvisations », mais il ne donne pas la moindre source à l’appui. Il cite aussi la thèse de doctorat de Philip H. Stoddard, qui parle d’une « confusion chronique » dans les archives de l’état-major, mais en réalité, cette remarque n’a strictement aucun rapport avec les codes de chiffrement [10]. Par ailleurs, le « télégramme chiffré » daté du 26 décembre 1915 utilise à la fois des groupes de deux chiffres et des groupes de trois, ce qui en aurait rendu le décodage pratiquement impossible — un problème qu’aucun partisan de « l’authenticité » des « documents Andonian » n’a prétendu résoudre.

5) Les signatures. Talat avait des habitudes précises quant à sa signature, quand il était ministre de l’Intérieur. En effet, quand il adressait un télégramme à un ou plusieurs subordonnés, il signait « le ministre », ou, plus rarement, « le ministre, Talat » ; mais jamais « le ministre de l’Intérieur Talat », signature qu’il utilisait seulement pour les décrets cosignés avec d’autres ministres [11]. Or, tous les télégrammes attribués à Talat par Andonian sont supposés avoir été envoyés à des subordonnées et tous sont signés « le ministre de l’Intérieur Talat ». Jamais aucun partisan de « l’authenticité » des « documents Andonian » n’a répondu quoi que ce soit sur ce point.

De même, Abdülhalik avait l’habitude d’utiliser comme titulature « le préfet d’Alep » (« Halep valisi »), alors que dans les « télégrammes » d’Andonian, sa signature est simplement « le préfet » (« vali »).

6) Le style. Ne prenons ici que l’exemple le plus évident : dans huit des « documents Andonian », les Arméniens sont désignés comme « les personnes connues ». Nul n’a jamais été capable de montrer un seul document provenant des archives ottomanes et qui désignerait les Arméniens en ces termes.

7) Le contenu. Le « télégramme » attribué par Andonian à Talat daté du 16 septembre 1331 (29 septembre 1915), celui qui est le plus souvent cité par des personnes ignorantes ou mal intentionnées, est supposé ordonner à la préfecture d’Alep d’exterminer les Arméniens. Or, sur les 22 000 Arméniens de cette ville, seules six ou sept familles ont été déplacées durant la Première Guerre mondiale ; les autres ont n’ont été ni expulsés ni massacrés [12]. Cette exemption n’est d’ailleurs pas contestée par ceux qui affirment que les « documents Andonian » sont authentiques : ils se contentent d’esquiver cette question embarrassante.

8) Les « confirmations ». Taner Akçam parle d’une « lettre » qui serait citée par le journaliste Ahmet Emin Yalman et qui confirmerait le contenu d’au moins certains « documents Andonian [13] ». Or, si l’on vérifie la référence donnée par M. Akçam, il n’est nullement question d’une « lettre », mais d’une simple rumeur, à propos de dirigeants du CUP qui ne sont même pas nommés [14].

Vahakn N. Dadrian, quant à lui, invoque les procès en cour martiale de 1919-1920. Je renvoie à ce que j’ai déjà écrit sur ce sujet, dans le Journal of Muslim Minority Affairs, faisant le point des recherches précédentes et y ajoutant mes propres découvertes ; je n’ai d’ailleurs été aucunement démenti. M. Dadrian se sert aussi des Mémoires d’un évêque arménien catholique, Jean Naslian, or même Yves Ternon observe, avec un sens aigu de l’euphémisme, que « cet ouvrage contient trop d’erreurs flagrantes pour être retenu, à l’exception des mémoires personnels de l’évêque [15] ».

La liste donnée dans cet article est loin d’être exhaustive, mais elle suffit à montrer que nous sommes en présence de faux grossiers. À cet égard, Ahmet İnsel devrait expliquer comment il peut à la fois déclarer que ces documents sont des faux [16], et publier Taner Akçam, qui s’appuie sur ces mêmes faux pour « prouver » une intention génocidaire du gouvernement ottoman.


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