La Turquie d’Erdogan s’éloigne de l’Europe

samedi 13 décembre 2014, par Engin

La Turquie d’Erdogan s’éloigne de l’Europe
12.12.2014 - 08:16
La Turquie est le plus ancien candidat à l’Union européenne. Ankara a déposé sa candidature en 1987. Celle-ci fut rejetée en 1989 pour « manquements graves aux règles démocratiques », mais sa candidature fut jugée néanmoins légitime. En 1999, le Conseil européen a reconnu à la Turquie le statut de candidat et le pays bénéficie, à ce titre, d’une aide financière destinée à l’aider à remplir les conditions prescrites – ce qu’on appelle « les critères de Copenhague ». Les négociations d’adhésion ont commencé en 2005, mais elles ont progressé à une vitesse d’escargot. Depuis la fin des années 2010, elles apparaissent franchement gelées. Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission, a déclaré qu’il n’y aurait pas de nouvel élargissement sous le mandat de sa présidence ; ce qui exclut donc une adhésion turque. Aucun des précédents processus d’adhésion n’aura à ce point traîné.
Que s’est-il passé ? Comment peut-on en sortir ?

Il y a d’abord notre propre crise. Le climat euphorique qui a présidé aux élargissements à l’Europe centrale est loin de nous. L’Union européenne traverse un moment de crise grave qui prend parfois des allures de doute existentiel. Lorsque l’équipage doute de soi, que la destination est incertaine, on n’est guère disposé à embarquer de nouveaux passagers. Quelle forme aura l’UE qui sortira de la crise ? Une Europe à géométrie variable ou dotée d’un noyau central, l’Eurozone, davantage intégré ? Le Royaume-Uni aura-t-il pris le large ? Les Turcs observent tout cela avec un certain scepticisme.
Et l’appartenance au club européen apparaît d’autant moins désirable : le soutien populaire à l’adhésion, qui était massif en 2004 (73 % d’avis favorables) est retombé comme un soufflé : entre un tiers et un peu moins de la moitié des Turcs demeurent favorables à l’intégration européenne. Les forces réformistes, sécularistes et démocratiques y voient une puissante incitation à libéraliser le pays. Mais sur place, l’évolution du régime diverge de plus en plus d’avec les normes européennes de l’Etat de droit.
Une partie des chefs de l’armée est en prison dans le cadre de la lutte contre l’organisation secrète, Orgenekon. A présent, le pouvoir est en guerre secrète avec la confrérie islamiste Fetullah Gülen, qu’Erdogan accuse d’avoir constitué un « Etat parallèle », mais qui a surtout révélé les affaires de corruption visant le parti islamiste au pouvoir, l’AKP. Celles-ci ont provoqué la démission de trois ministres et mis en cause jusqu’à l’entourage rapproché d’Erdogan lui-même.
Le gouvernement en a profité pour mettre les juges au pas, déplaçant ou révoquant une centaine de magistrats. La jeunesse universitaire, exaspérée par les scandales immobiliers et l’islamisation rampante de la société, s’est révoltée en mai/juin 2013, lors des manifestations de la place Gezi. Le gouvernement a fait passer une loi criminalisant l’assistance médicale aux manifestants.
La censure a été rétablie, notamment sur internet (la fameuse Loi 5651). Le gouvernement a fait bloquer YouTube ; il s’autorise à bloquer aussi les comptes Twitter qui lui déplaisent. La Turquie a dégringolé à la 154° place dans l’index sur la liberté de la presse du World Press Freedom. Et le pays détient le triste record du nombre de journalistes emprisonnés….
Si l’on ajoute le soutien maladroit de la Turquie islamiste aux Frères musulmans égyptiens, qui lui aliène l’Egypte d’al-Sissi, ses prises de distance continuelles d’avec l’OTAN, qui se traduisent notamment par l’achat de systèmes d’armements chinois incompatibles avec ceux de l’Alliance atlantique, on voit que la Turquie ne cesse de s’éloigner de l’Europe.

Comment en sortir ?
Dans une étude toute récente pour la Brookings, Nathalie Tocci esquisse trois scénarii pour l’avenir des relations entre la Turquie et l’UE : une compétition, aboutissant à un véritable conflit, qui ne serait pas favorable à l’Europe, très dépendante de la Turquie pour son approvisionnement en gaz depuis la Caspienne. Une convergence qui verrait la Turquie se démocratiser profondément, afin de se conformer aux normes démocratiques européennes.
Enfin, le scénario le plus probable, celui de la coopération, qui est celui que prône aujourd’hui la chancelière allemande : la Turquie obtiendrait un statut de partenaire privilégié ; elle approfondirait l’Union douanière qui la lie déjà à l’UE, mais dont sont encore exclus les services et les produits agricoles. Elle participerait aux négociations en cours entre l’UE et les USA pour le marché transatlantique TIIP. Erdogan lui-même, vainqueur des présidentielles, cette année, et probable vainqueur des élections parlementaires, l’an prochain, pourrait assumer ouvertement le tournant nationaliste et populiste qu’il a fait prendre à la Turquie, en proclamant que son pays ne désire plus adhérer à une Union européenne dont il ne partage pas toutes les valeurs.

Source : http://www.franceculture.fr/emission-la-chronique-de-brice-couturier-la-turquie-d-erdogan-s-eloigne-de-l-europe-2014-12-12


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